Maître KHELILI tel que je perçois

Maître KHELILI tel que je perçois

Par Amina Kadi, Paris le 26 octobre 1999

J’ai connu Maître Mahmoud KHELILI en décembre 1997. Nous avons tout de suite commencé un marathon de discussions autour de L’Algérie dès que nous avons mis pied dans l’avion Paris-Barcelone. Cela a duré quatre jours. Maître KHELILI n’a pas de temps à perdre. On sent que pour lui, transmettre l’information, relève du devoir. La situation est très grave, et la loi du silence enserre le pays. Il tient à apporter ses témoignages sur la torture érigée en système, la pratique des disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires…De par sa fonction d’avocat, il était au cœur de la tragédie humaine que faisait subir, à toute la population, les tenants jusqu’au-boutistes du tout sécuritaire et ceux de la violence. La douleur, il la palpait tous les jours avec ceux qui ont souffert dans leur chair et ceux dont l’âme ne peut connaître de répit avant que la vérité sur leurs proches disparus ne se fasse. Doté d’une excellente mémoire, il vous raconte une à une et par le détail, les cas de torture de disparitions… Il ne cache pas sa révolte devant tant d’injustice. Il insiste pour qu’à notre tour, on témoigne et on dénonce.

J’ai été frappée par son courage et beaucoup impressionnée par sa ténacité. D’autres parleraient d’entêtement. Longtemps soumis à d’incessantes pressions et intimidations, il continue, imperturbable, son combat. Très tôt, les médias algériens lui collent l’identifiant « avocat du FIS ». Il est rare les fois où la presse le cite sans ajouter cette petite phrase assassine à son nom. Dans l’environnement suspicieux qu’a connu l’Algérie, mais aussi en dehors de celle-ci, une telle étiquette est lourde à porter. Le journaliste François David raconte qu’en « gravissant les marches inégales qui mènent à son bureau (celui de Khelili), on s’attend confusément à voir apparaître un look islamiste ». A l’évidence, on a voulu décrédibiliser le remarquable travail qu’il accomplit.

Avec sa famille, il a été constamment l’objet d’harcèlements et de provocations de la part des services de sécurité. Fax et téléphone coupés ; perquisition à son domicile suivie de violence à l’encontre de sa famille ; préfabrication d’une affaire de terrorisme contre son fils Farid. L’épée de Damoclès sera brandie à tout écart jugé exagéré.

Généreux et ouvert, il ne pratique pas la rétention d’informations et n’hésite pas à ouvrir ses dossiers ceux qui veulent s’investir dans la recherche de la vérité . C’est plutôt une qualité rare dans beaucoup de milieux.

L’ambiance dans son cabinet est conviviale et familiale. Ses assistantes ont avec lui un rapport de filles à père. Elles lui font la bise en arrivant avec beaucoup de respect et je dirais aussi d’affection. On est souvent interrompu par des visiteurs ou par le téléphone. Une famille passe et lui fait le compte-rendu de la marche des familles de disparus vers la Présidence (on était le jeudi 29 juillet 99).

Rendez-vous est pris pour le lendemain. J’avoue que je ne m’attendais pas à travailler sérieusement par temps caniculaire et de surcroît le vendredi, jour de repos chez nous. Je m’y fais rapidement face à la volonté de Maître Khelili. Il me désigne la pile de dossiers de disparus. Nous entrecoupons le travail en échangeant nos idées par rapport à certaines questions qui préoccupent les défenseurs des Droits de l’Homme. La loi sur la concorde civile, l’impunité, la commission d’enquête internationale… Il qualifie la première de loi « rahma-bis pénalisée par un dispositif répressif encore plus rigoureux ». Il ne comprend pas que ceux-là même qui ont orchestré la répression durant ces années de plomb soient ceux qui examinent les situations individuelles et accordent le pardon. Il qualifie les membres des commissions de probation de « représentants de tous les appareils qui ont servi à la répression du terrorisme pendant toutes ces années et qui sont affublés du coup du rôle de juge et partie ». Concernant les disparitions forcées, il s’élève contre la politique de l’oubli que prône le président Abdelaziz Bouteflika « il n’est pas acceptable d’oublier et de considérer comme mortes ces personnes, qui, en ce moment même, sont toujours séquestrées quelque part, ou toutes terrées ». Pour lui, il ne peut y avoir de concorde civile si on ne fait pas la lumière sur les disparitions forcées « il faut encourager toutes les actions qui permettent de redonner la vie à ces milliers de disparus. La concorde civile doit passer par là, sinon, ce ne sera qu’un échec de plus pour l’Algérie». Il juge sur mesure cette loi qui amnistie une bonne partie des responsables politiques et les traditionnels décideurs. « La concorde civile et l’amnistie dont parle Bouteflika sont un échappatoire formidable pour eux. C’est là que le bât blesse ». Aujourd’hui, il considère qu’après avoir mis en cause les institutions sécuritaires, il est temps de « s’attaquer aux responsables des enlèvements nommément ». Maître Khelili reste l’une des rares voix à demander qu’une commission d’enquête internationale soit diligentée en Algérie. Il se bat pour que les exactions commises en Algérie soient reconnues comme crimes contre l’humanité. Son combat pour la promotion des Droits de l’Homme lui impose de la réserve sur le plan politique.

Je ne peux clore sans signaler deux caractéristiques que j’apprécie beaucoup chez Mahmoud Khelili. Son sourire et un très grand sens de l’humour.