Traumatismes psychologiques dus aux années de terrorisme

Traumatismes psychologiques dus aux années de terrorisme

La douleur muette

El Watan, 26 septembre 2007

Dix ans après la tragédie de Bentalha, les séquelles du traumatisme sont encore plus persistantes, notamment chez les personnes les plus vulnérables comme les enfants.

Lors du colloque sur le bilan des activités du centre de soins psychologiques de Bentalha, organisé par la Forem, les spécialistes de la santé mentale tirent la sonnette d’alarme. Le diagnostic du traumatisme psychologique engendré par la violence est grave. Pour eux, l’exposition directe à la violence engendre un sentiment d’impuissance et de peur qui perturbe son comportement, son développement puis son jugement intérieur. Sur l’enfant, les conséquences sont très lourdes : attitude autistique variable, repli sur soi, déprime, baisse du rendement scolaire, relations sociales difficiles, comportements violent et agressif. L’enquête réalisée par la Forem, sur un échantillon de 400 enfants âgés de 10-14 ans, scolarisés à Bentalha (160 filles et 240 garçons) et ayant été pris en charge par le centre de soins psychologiques de ce quartier, montre que 277 d’entre eux, soit 69,25%, ont eu un choc, une perte de connaissance ou un coma, 123 autres, soit 30,75%, ont présenté des traumatismes divers, une atteinte sensorielle ou une insensibilité à la douleur. Sur ce même échantillon, 229 (57,25%) ont été surpris ou victimes de frayeur, de peur ou de désarroi, 58 (14,50%) ont ressenti un sentiment d’impuissance et d’abandon, 56 (14%) une détresse, une désorientation ou ont l’impression de faire un mauvais rêve, 57 (14,25%) vivent un sentiment de dépersonnalisation ou d’automatisme. Chez 283 enfants (70,75 %), le stress post-traumatique peut être qualifié de grave et ils sont 117 seulement, soit 29,25%, à avoir un trauma faible. Les spécialistes signalent que 55% des enfants, soit 220 enfants, ont été témoins d’actes de violence ou de meurtres, ont découvert des cadavres ou des blessés ou reçu de mauvaises nouvelles. 22,% d’entre eux, soit 90 enfants, ont assisté à des accrochages, à des bombardements, à des attentats, à une prise d’otages ou à des actes de sévices ou de tortures. Le même taux d’enfants a été victime d’agression, de tentative de meurtre, de vol sous la menace, d’enlèvement ou de viol. Leur examen par les psychologues a montré qu’au moins une fois par semaine, ils font des cauchemars, ont des frayeur, inquiétude, anxiété, vécu d’abandon, vécu de rêve, des perturbations qui s’accompagnent de pâleur ou de vertiges. Ils présentent également un sentiment d’inquiétude et d’insécurité, ont des difficultés de concentration et sont rapidement épuisés par l’effort. Les crises de larmes sont fréquentes chez eux, et leur sommeil très léger et leurs relations sociales sont marquées par une attitude d’agressivité et/ou revendicative. Le suivi psychologique de ces enfants a permis de constater que 47,36% des enfants, soit 180, ont connu des améliorations des performances scolaires, 26,31% ont été orientés vers des formations professionnelles, 15,78%, soit 60, ont connu un échec scolaire et 10,52%, soit 40, ont abandonné la thérapie pour verser dans la délinquance et la toxicomanie. Les spécialistes estiment à 70% les enfants concernés par l’étude qui revivent leur traumatisme en pensée ou en cauchemar presque chaque jour, 65% affirment sursauter au moindre bruit, 65% ont des excès de sueur, 67% ont la gorge serrée, 62,50% affirment être toujours en alerte à guetter des dangers possibles, 45% ont des difficultés à dormir, 71,50% ressentent une grande fatigue physique et intellectuelle, 64% ne sont plus intéressés par les loisirs, 64% ont l’impression que leur avenir est incertain, 51,50% se méfient des étrangers et les évitent et 51,25% sont irritables. Une autre enquête axée sur la nature du traumatisme a touché 426 enfants scolarisés, dont 198 filles et 228 garçons, habitant dans la région des Eucalyptus, de Baraki et de Sidi Moussa montre que 16,90% des enfants qui avaient un âge compris entre 6 et 10 ans ont été victimes d’attentats, 15,96% ont vu des cadavres à proximité de leur domicile ou sur le chemin de leur école, 14% ont entendu de mauvaises nouvelles qui les ont affectés : perte d’un parent, d’un camarade de jeu ou d’école, 12,67% ont failli être tués : ils ont échappé à l’explosion d’une bombe, 9,38% ont entendu des explosions de bombes, 8% ont assisté à des agressions à l’intérieur ou à l’extérieur de leur domicile, 8% ont assisté à des accrochages et 4,2% ont vu des personnes blessées. Leur suivi a permis de constater que 54,46%, soit 232 cas, présentent des traumatismes, dont 18,30% graves. Les conséquences de ce traumatisme se résument à 64% des cas au sentiment d’un avenir incertain, 50% au désintéressement des loisirs, 51% à la crainte des personnes étrangères, 51,50% à l’irritation permanente, 62% à la peur continuelle du danger, 45% aux perturbations du sommeil et dans 71,50% des cas au sentiment d’une grande fatigue physique et intellectuelle. Sur 2013 des quartiers d’El Harrach, Bourouba, Eucalyptus, Alger-Centre, Rouiba et Dar El Beïda, la même enquête a révélé que 24,13% des enfants se sont trouvés sur les lieux du drame au moment de sa survenue, 23,89% ont été traumatisés par la vue répétée de scènes de violence ou de scènes macabres à la télévision et 14,57% ont présenté une phobie après que des camarades ou des parents leur ont raconté le déroulement de scènes de violence. Dix ans après, 34,43% affirment se sentir mieux, 39,59% disent être toujours affectés, 15,97% ont des relations médiocres ou mauvaises avec leurs camarades, 20,37% se sentent incompris, 10,53% ne se sentent pas protégés. A travers ces chiffres inquiétants, les spécialistes se sont demandés quels adultes seront demains ces milliers d’enfants qui souffrent en silence et qui n’ont pas eu la chance de bénéficier d’une réparation psychologique. Pour ce qui est des conséquences de la violence sur les adultes, sur un échantillon de 120 personnes, 47% présentent un traumatisme psychologique, dû dans 86% à la perte d’un mari. Sur les 120 personnes suivies, 83% souffrent toujours de ce traumatisme. En outre, 38% des cas ont une estime de soi très basse et 64% estiment que leur avenir est incertain. Pour l’ensemble des enquêtes réalisées avec l’aide de la Forem, la fréquence du traumatisme est légèrement plus élevée chez les jeunes, dans 51% des cas, contre 47% pour les enfants, mais les adultes souffrent plus (niveau d’estime de soi bas pour 38% des cas contre 24% chez les adolescents). De ce fait, les spécialistes appellent à une politique de prise en charge psychologique au niveau de toutes les régions du pays, notamment celles qui ont été le plus confrontées au terrorisme. Pour eux, les dix années de violences extrêmes ont provoqué des dégâts importants en matière de traumatisme psychologique, et de ce fait, il est nécessaire que la réparation se fasse le plus tôt possible afin de préserver l’avenir de plusieurs générations.

Salima Tlemçani