BOUDIAF : Désertion des amis

BOUDIAF / Désertion des amis

El Watan, 30 juin 2003

Gerbes de fleurs sur marbre blanc surchauffé par un soleil de juin. La commémoration du 11e anniversaire de l’assassinat de Mohamed Boudiaf se déroule dans une presque terrible banalisation. A part le général-major Mohamed Touati, conseiller à la défense du président de la République, aucun officiel, ni membre du gouvernement ni d’ailleurs ne s’est déplacé au carré des martyrs du cimetière d’El Alia d’Alger.

La famille du défunt, sa femme et son fils Nacer étaient là pour constater l’absence des anciens membres du Haut Comité de l’Etat (HCE), présidé de janvier au fatidique 29 juin 1992 par Boudiaf : Ali Kafi, Ali Haroun et Khaled Nezzar. Absence également des ministres du gouvernement de 1992. Sid Ahmed Ghozali, alors chef de l’Exécutif, Larbi Belkheir, Leïla Aslaoui, Ahmed Benbitour, entre autres étaient absents. Le 16 janvier 2002, les mêmes figures manquaient à l’appel de la commémoration du 10e anniversaire du retour de Boudiaf en Algérie, après un long exil au Maroc. Hier, parmi les présents, figuraient Réda Malek, président de l’ANR, Ali Benflis, secrétaire général du FLN, Saïd Sadi, président du RCD, El Hachemi Cherif coordonnateur du MDS, Abdelaziz Rehabi, ancien ministre, Abdelkader Merbah du MAJD, Madjid Amirat, fils de Slimane Amirat du MDRA, emporté par la mort suite au choc le lendemain de la brutale disparition de Boudiaf, son compagnon de lutte. Il y a également Fetouma Ouzeguen, ancienne moudjahida, Ali Mahsas, ancien membre du Conseil de la révolution sous Boumediène, l’avocat Mohand Issad, le professeur Bachir Ridouh, qui a effectué l’expertise de Lembarek Boumaârafi, sous-lieutenant du Groupe d’intervention spéciale (GIS), l’assassin de Boudiaf. Devant sa tombe, hier, lecture de la Fatiha et hommage de l’un des compagnons du défunt, Ali Marouche. Une vieille femme voilée brandit les couleurs nationales criant «Allahou Akbar ! Mohamed Boudiaf le martyr !». «Nous ne connaissons toujours pas la vérité, onze ans après», lance Nacer Boudiaf. «Le dossier doit être rouvert ici en Algérie, sinon, s’il le faut, devant les instances internationales», ajoute l’homme, dont une vague ressemblance fait ressurgir le visage du père assassiné d’une double rafale dans le dos ce lundi 29 juin 1992 à la Maison de la culture de Annaba. Images terribles retransmises par la télévision, cicatrices ouvertes dans la conscience collective algérienne : déflagration d’une grenade, tirs d’armes automatiques, cris et confusion… et un homme, anonyme, qui étend l’emblème national sur le corps ensanglanté de Boudiaf. La commission Bouchaïb, du nom de son président, chargé de l’enquête sur cet assassinat avait émis deux rapports contradictoires : le premier évoquait la thèse du complot, le second la théorie de l’acte isolé. Théorie confirmée par la justice qui a condamné, le 3 juin 1995, à la peine capitale Boumaârafi. Un jugement réfuté par la famille Boudiaf. La Cour suprême a confirmé la sentence. Les anomalies dans l’enquête et le déroulement des faits ce 29 juin 1992 n’ont pas pesé devant la machine judiciaire. Les officiers de la sécurité présidentielle ont été arrêtés pour grave négligence avant d’être relaxés sans explication. Depuis, certains ont même été promus à des grades supérieurs. Janvier 2002, le général à la retraite Larbi Belkheir, ministre de l’Intérieur en juin 1992, actuel directeur de cabinet à la Présidence de la République, a été accusé par Nacer Boudiaf d’être derrière l’assassinat de son père. Mêmes accusations portées par Bensaïd Ahmed Lakhdar, secrétaire général de la Coordination nationale des enfants de chouhada (CNEC) en 2001. Belkheir a démenti ces accusations. Mais le mystère demeure entier autour de l’affaire Boudiaf. «La mort de Boudiaf sera, un jour, élucidée par l’Histoire», dit Issad Mohand. La même matinée d’hier, Abdelaziz Bouteflika a appelé les participants au colloque maghrébin sur la langue arabe, qui se tient à l’hôtel El Aurassi d’Alger, à observer une minute de silence à la mémoire de Boudiaf. Nacer, le fils du défunt, envisage de se porter candidat à l’élection présidentielle de 2004.

Par Adlène Meddi