Une menace sérieuse plane sur notre université

Abd El Malik Rahmani. Coordonnateur national du CNES

Une menace sérieuse plane sur notre université

El Watan, 2 septembre 2011

Le Conseil national de l’enseignement supérieur (CNES) ne dramatise pas la situation de l’université. Même si, à la veille de la rentrée, l’année universitaire 2010-2011 n’est toujours pas bouclée, M. Rahmani préfère être optimiste. Le chaos que vit l’université actuellement n’est pas dû, à son avis, à la grève des étudiants, c’est beaucoup plus profond. Les enseignants continuent d’être confrontés à des effectifs dépassant de très loin les normes internationales et l’université reste encore une arène pour régler des conflits politiciens. La tripartite programmée prochainement n’est pas à son goût dans la mesure où elle aura lieu avec l’exclusion de plusieurs partenaires sociaux.

-Plusieurs universités du pays n’ont pas encore organisé leurs examens du deuxième semestre. Les synthèses et les rattrapages sont également programmés exceptionnellement à la rentrée. Une rentrée universitaire qui s’annonce très difficile…

Ce n’est pas vraiment exceptionnel pour l’université, qui a toujours connu des mouvements de grève, les solutions existent, mais personne ne peut dissimuler les nombreuses conséquences, que ce soit sur la qualité des diplômes, la motivation des étudiants ou sur l’image de l’université algérienne. Un large débat est grandement nécessaire afin de pouvoir discuter de la pertinence de continuer à «prendre en otage» l’avenir de l’université à cause de l’absence patente d’un véritable projet de construction d’une université publique performante impliquant les pouvoirs publics et les différents acteurs, à l’intérieur et à l’extérieur de l’université.

-A l’arrivée des nouveaux bacheliers, il est également pénible d’assurer les places pédagogiques nécessaires et l’hébergement à temps… Y aura-t-il un report dans la nouvelle rentrée universitaire ou s’agit-il d’un report non annoncé ?

Je ne le pense pas et il n’est pas souhaitable d’envisager cette éventualité. Cependant, il faut rappeler que cette situation est une conséquence d’une période qu’on a tendance à oublier, mais qui est à l’origine, en grande partie, de la situation actuelle. Le FMI, rappelons-le, avait, à cause du rééchelonnement, imposé des conditions draconiennes en «instruisant» la réduction du budget du secteur de l’enseignement supérieur, mettant ainsi en difficulté l’université, notamment sur le plan du recrutement des enseignants et de la construction de nouvelles structures universitaires, ce qui s’est répercuté sur les capacités d’accueil et d’encadrement. Aujourd’hui, malgré les efforts colossaux consentis par l’Etat en matière d’infrastructures et de recrutement, les séquelles sont toujours visibles et en toute évidence contribuent à l’étouffement de nos universités, ce qui se répercute sur les aspects pédagogiques et scientifiques.

-Pensez-vous que les enseignants pourront supporter une telle situation et maîtriser tout ce flux d’étudiants et de charge de travail ?

En effet, il est nécessaire de souligner cet aspect important, car évidemment lié à la qualité des diplômes délivrés. Depuis deux décennies, l’université algérienne était confrontée au problème de massification et de flux. Dans un contexte sécuritaire de la décennie noire, et des pressions du FMI, un certain nombre de faits ont caractérisé l’environnement universitaire, dont les conséquences sont toujours d’actualité : les pouvoirs publics avaient totalement bloqué le recrutement des enseignants durant presque 5 années. Les conditions socioéconomiques des enseignants et la situation politique et sécuritaire du pays avaient poussé beaucoup d’enseignants à s’exiler.

Les effectifs grandissant des nouveaux étudiants et l’absence de concertation avec les partenaires sociaux… Tous ces facteurs ont généré une situation très complexe où les enseignants étaient confrontés à des effectifs dépassant de très loin les normes internationales, influant ainsi sur la qualité de la formation et sacrifiant des générations d’enseignants qui ont choisi d’assumer un rôle de pompier au détriment de leur santé et de leur carrière scientifique. Cette situation a largement contribué à entretenir la pression sur l’université, notamment sur les enseignants dont les effectifs (malgré un recrutement massif ces dernières années) sont toujours loin de répondre aux véritables besoins.

-Pensez-vous pas que ce chaos est dû à la politisation de l’université qui, de plus en plus, s’éloigne de son objectif initial ?

En effet, ceci reste le maillon faible de notre université, et je ne vous cache pas mon inquiétude personnelle de voir encore une fois l’université devenir une arène pour régler des conflits politiciens, c’est encore un service public qui sera sacrifié.
Nous concevons bien que l’université soit un bastion incontournable de la vie sociale d’une société. Cependant, il est du devoir de chaque acteur social et politique de contribuer à ce que l’université soit mise à l’abri de la manipulation qui ne vise qu’assouvir ces propres stratégies politiciennes.

Il faut admettre que, quand vous amputez une année universitaire de plusieurs semaines d’enseignement et d’une manière récurrente, une menace sérieuse plane sur notre université et cela constitue une déviation qu’il faudra vite prendre en charge.
Ceci ne veut nullement dire qu’il faut cesser de lutter à l’université, mais qu’il faudra que chaque acteur daigne intégrer cette réalité qui pèse lourdement sur la qualité de la formation.

-Que proposez-vous pour que ce genre de situation ne se reproduise plus ?

Notre vision est claire à ce sujet. Il est urgent de libérer le champ politique afin de permettre aux acteurs politiques d’assumer leurs responsabilités dans la sphère politique.
Sans cette condition, on assistera chaque fois à cette tentation d’utiliser l’enceinte universitaire pour exercer d’un côté des pressions sur le pouvoir afin d’obtenir des dividendes politiciennes et partisanes, et de l’autre, maintenir un contrôle presque absolu des pouvoirs publics sur les centres de décision à l’université.
Il est temps de retirer l’université de l’influence des forces politiques quelles soient au pouvoir ou dans l’opposition.

-Le CNES tiendra son conseil national bientôt… Et vous prendrez certainement des positions par rapport à cette situation…

Cette situation perdure depuis déjà longtemps, il est illusoire de croire que les problèmes de l’université seront réglés dans l’adversité. Nous tiendrons sûrement notre conseil national, mais le seul point à l’ordre du jour sera la tenue du 4e congrès de notre syndicat qui s’annonce dans un contexte national et régional particulier. Cependant nous ferons de notre mieux pour défendre notre université publique et notre souhait est que l’ensemble des acteurs puissent contribuer à faire réussir cette rentrée en prenant en considération les seuls intérêts des étudiants. Cependant, la lutte continuera dans le cadre du partenariat qui doit être approfondi et là je souligne notre indignation par rapport à la tenue de la tripartite dans un contexte d’exclusion. Il est temps de se rassembler.

Bio express :

Abd El Malik Rahmani. Enseignant à l’université de Tizi Ouzou. Père de deux enfants. Il est coordonnateur national du CNES depuis mars 2007. Il occupe également le poste de vice-président du Syndicat maghrébin de l’enseignement supérieur.

Nassima Oulebsir