Sur la grève victorieuse des postiers algériens

Sur la grève victorieuse des postiers algériens

CISA, 16 janvier 2013, http://cisa-algerie.com/?p=169

Durant 13 jours, du 31 décembre au 13 janvier 2013, la place de la Grande Poste à Alger a été rebaptisée « place Tahrir » par les postiers en grève

Le secteur de la poste en Algérie emploie près de 25000 travailleurs. C’est un secteur stratégique, notamment parce que tous les fonctionnaires y disposent d’un compte sur lequel est versé leur salaire. La poste algérienne est une entreprise publique à caractère économique et commercial.

Jusqu’à il y a peu, l’UGTA (Union Général des Travailleurs Algériens) était le seul syndicat dans le secteur, jouissant d’avantages et de nombreux privilèges de différentes natures. Le 2 juillet 2012, des travailleurs ont décidé de déposer une demande d’agrément auprès du pouvoir afin de créer un syndicat autonome des postes. La loi précise que les autorités concernées doivent donner une réponse dans un délai de 30 jours. A ce jour, au mois de janvier 2013, il n’y a toujours pas de réponse du ministère. Deux mois après le dépôt de la demande, les postiers du syndicat autonome ont envoyé un premier communiqué de presse pour dénoncer cet état de fait; celui-ci a été largement diffusé par la presse nationale. Le ministère du travail a réagi par un courrier affirmant que le dossier était incomplet, pratique habituelle dans ce cas. Les autonomes ont lancé une campagne d’adhésion malgré tout.

Le 31 décembre dernier, les salariés n’ont pas reçu une prime d’intéressement à laquelle ils avaient droit. L’UGTA, pour redorer son blason, a alors lancé une grève sans déposer de préavis, ce qui est illégal. La reprise était d’emblée prévue pour le 2 janvier, les cadres du syndicat savaient d’avance que la prime serait accordée mais ils l’ont dissimulé aux travailleurs. Le but était de déborder les syndicalistes autonomes et de reconquérir une apparence de légitimité syndicale. Mais ils ont été démasqués, notamment par des documents qui prouvaient qu’il y avait eu des négociations cachées avec le pouvoir. Le problème des primes étant loin d’être le seul dans le secteur, les autonomes ont décidé d’appeler à poursuivre la grève. Ils ne l’ont pas fait au nom du syndicat autonome des postes, qui n’existe pas encore officiellement, mais en tant que collectif indépendant. Ils exigeaient la constitution d’une commission d’enquête indépendante sur la gestion de leur mutuelle par la direction et l’UGTA; des fonds sont en effet détournés depuis des années… Ils demandaient également une hausse des salaires, gelés depuis 2008. L’UGTA affirmait quand à elle qu’il s’agissait d’une revendication totalement chimérique.

Pendant les 13 jours de grèves qui ont suivis, l’UGTA a tout fait pour saper le mouvement (menaces de poursuites judiciaires et de mise en demeure des grévistes, tractations nocturnes avec la direction…). De fait et en creux, dans la presse, le pouvoir a reconnu l’existence d’un mouvement syndical autonome dans la poste puisqu’il évoquait dans ses interventions publiques l’Ugta comme étant le seul « syndicat légitime » du secteur. Les manœuvres de l’UGTA avec le pouvoir sont désormais connues de tous les postiers. La centrale syndicale bénéfice depuis des années de détachements permanents assortis d’avantages matériels, en échange de quoi ils servent la direction et le pouvoir.

Le 13 janvier, craignant une contagion du mouvement dans d’autres secteurs, le ministre a rencontré les représentants autonomes du personnel et a été contraint de reconnaitre la légitimité de la grève. Il s’est engagé par écrit à accorder la majorité des revendications des grévistes: révision des salaires, une commission ministérielle sera chargée de faire la lumière sur les détournements de fonds dans la mutuelle, les contrats « aidés » des travailleurs les plus précaires dans le secteur devront être commués en emplois stables au bout de 3 ans, il est aussi prévu une refonte de la convention collective qui sera confiée à un comité d’experts élu par l’ensemble des travailleurs… Le mouvement s’achève donc sur une victoire que ses acteurs qualifient d’historique, le pouvoir a reculé, c’est un encouragement pour les travailleurs des autres secteurs.

Durant la grève, à Alger, les postiers ont rebaptisé la place de la grande poste place Tahrir…

Pour le CISA,

Stéphane Enjalran