La grève illimitée, une mode spécialement algérienne, ses causes et ses vrais responsables

La grève illimitée, une mode spécialement algérienne, ses causes et ses vrais responsables

El Watan, 11 février 2018

Dans toutes les rencontres internationales auxquelles j’ai pris part, lorsque je parle d’expérience syndicale algérienne et qu’on la compare aux autres, tous les syndicalistes du monde entier restent bouche bée, surtout lorsqu’on aborde le sujet des grèves dans l’éducation ; l’exemple de l’Algérie est entré dans les annales des records, que ce soit à travers les grèves illimitées ou les grèves de la faim ou la fameuse marche des contractuels de Béjaïa, à Boudouaou (Boumerdès) longue de plus de 200 km, qui est entrée dans le livre Guinness comme la plus longue marche dans l’éducation.

La question à laquelle personne n’a pu répondre est : pourquoi les autorités n’ont pas réagi à temps pour résoudre les problèmes posés, car l’éducation est un secteur vital et avec quel moral les grévistes vont terminer l’année scolaire et quelles seront les séquelles sur la formation de l’élève ?

Mais chez nous, peut-on parler d’éthique syndicale et éducative dans des secteurs où l’incompétence règne et les lois et les procès-verbaux ne sont pas appliqués ? Traditionnellement, la grève est définie comme une cessation concertée du travail par des salariés dans le but de défendre des revendications de nature professionnelle. «Le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent». Contrairement à ce que semblait annoncer ce texte, le législateur n’est pas intervenu pour encadrer le droit de grève, mais seulement pour l’interdire à certaines catégories de personnels.

Aujourd’hui, la grève en Algérie pose de grands problèmes aussi bien aux grévistes, à l’Etat, qu’au citoyen lui-même. Les grèves se multiplient et deviennent de plus en plus dures vu le faux dialogue annoncé, ou plutôt de compétences et d’éthique.
Si la Constitution protège bien le droit de grève, elle l’interdit indirectement à travers ses articles 70 et 71 ci-dessous :

Art. 70. — Le droit syndical est reconnu à tous les citoyens.
Art. 71. — Le droit de grève est reconnu. Il s’exerce dans le cadre de la loi. Celle-ci peut en interdire ou en limiter l’exercice dans les domaines de défense nationale et de sécurité, ou pour tous services ou activités publics d’intérêt vital pour la communauté.

De là, le droit de grève est assuré par la Constitution et aucune instance d’Etat ne peut l’interdire, sauf s’il transgresse la loi. Et la loi peut interdire ou limiter son exercice dans le cadre des services ou activités publics d’intérêt vital comme le stipule l’article 71 de la Constitution. Donc, son interdiction est facile légalement, il suffit de faire appel à l’instrumentalisation de la justice.

Maintenant, nous constatons que la Constitution assure le droit de grève comme elle peut limiter son exercice, et c’est aux syndicats stratèges et d’éthique de mûrir et d’employer la grève comme moyen d’arracher des droits ou de changer certains règlements et non pas donner l’occasion aux parents d’élèves complices (car il ne faut pas oublier que les grévistes eux-mêmes sont parents d’élèves) et à la société civile de les condamner, cela fait partie de l’éthique syndicale.

Une grève se limite dans le temps, surtout pour l’éducation, mais chez nous en Algérie, cela s’explique et elle est devenue une spécialité algérienne car aucune grève limitée n’a donné raison à ses initiateurs, sauf le fait de perturber l’année scolaire ou sanctionner les grévistes par des ponctions sur salaire. Mais lorsqu’on entame une grève illimitée, le premier point de dialogue pour l’arrêter c’est d’annuler la ponction, ce qui explique : «L’une des premières réponses, c’est de savoir pourquoi on a recours à une grève illimitée».

Une grève illimitée n’a pas de sens et peut amener les autorités ou la justice à l’interdire par application de l’article 71.
Mais étant moi-même syndicaliste, je comprends le choix des médecins résidents et des travailleurs de l’éducation qui pour arracher leurs droits ont choisi la grève illimitée puisqu’à leurs yeux c’est le seul moyen pour amener les responsables à trouver la solution rapidement, et là, «c’est la deuxième réponse au pourquoi on a recours à une grève illimitée».

L’histoire a montré que c’est le seul langage qui amènera les autorités à dialoguer et qui augmentera au fur et à mesure la mobilisation qui sera marquée par des mouvements de solidarité des autres adhérents des autres syndicats non grévistes, suite aux maladresses des responsables pour mettre fin à la grève, telles que :

– ponctions sur salaires
– menaces sur les employés par le ministère
– remplacement des grévistes
– instrumentalisation de la justice
– faire appel à certains syndicats non concernés par la grève pour condamner celle-ci ou pour dialoguer sur les mêmes revendications.

Le ministère, qui au lieu de trouver de vraies solutions aux revendications, pousse vers le pourrissement par ses actions à résoudre le problème.

Le ministère parle souvent d’éthique, mais emploie des moyens qui disent le contraire, car une ponction sur salaire suite à une grève sauvage ne peut dépasser 3 jours par mois, le remplacement d’un fonctionnaire passe par un conseil de discipline et après plusieurs mises en demeure espacées dans le temps, suivant la loi ; donc, si on applique cette dernière, la grève ne pourra être arrêtée spontanément que par les grévistes eux-mêmes.

Alors, que peut-on dire d’un remplacement général d’un gréviste par un vacataire ? Est-ce que cela fait partie de l’éthique dont parle le ministère ?

Le sommet du pourrissement dans l’éducation commencera là car cette façon de régler le problème par la force ou par des méthodes d’effraiement ou de panique amènera une confrontation entre les remplaçants et remplacés, ainsi qu’un manque de respect aussi bien du remplacé que du remplaçant.

Donc, le ministère à son tour aussi n’utilise pas l’éthique éducative pour dissuader ou convaincre les syndicats ou les enseignants d’arrêter leur grève et poursuit sa fuite en avant. Jamais depuis 2003 une grève carrée, c’est-à-dire de 24 heures, n’a donné de résultats positifs aux protestataires ; seules les grèves reconductibles ou illimitées ont donné des résultats.

L’éthique syndicale aurait voulu que les syndicats n’optent que pour des grèves de 24 heures au plus pour des secteurs vitaux comme la santé et l’éducation, mais cela ne marche pas en Algérie où l’incompétence gère ces secteurs. L’histoire a toujours donné raison aux adeptes des grèves illimitées.

Dans des secteurs aussi vitaux que la santé ou l’éducation, une simple annonce d’une heure de protestation devrait être empêchée à temps en trouvant la solution à la revendication et alerter les responsables sur cette crise et de créer une cellule pour celle-ci et non pas déléguer une commission pour étouffer le problème.

Ces protestations n’auraient jamais dû avoir lieu si les autorités avaient pris le temps de régler ces problèmes qui datent depuis 2011 et 2015 pour l’éducation et la santé et créer des cellules de crise qui auraient dû travailler depuis et trouver des solutions productives, progressives et définitives dans la résolution de ces problèmes.

De là, le pourrissement était reporté à plus tard et les grèves illimitées ou les grèves de la faim dans ces deux secteurs devaient ressurgir car les problèmes n’étaient pas toujours résolus définitivement et donc on continue et on continuera à voir ces grèves à répétition tant que les compétences des deux côtés, que ce soit du côté syndical ou ministériel, ne s’assoient pas autour de la même table pour résoudre au moins 50% des problèmes statutaires ou sectoriels.

Oui, aujourd’hui les problèmes actuels dans tous les ministères sont d’ordre statutaire ou propres à chaque ministère.
Pour l’éducation, le problème statutaire devait être réglé depuis longtemps, car même si on est incapable d’élaborer un bon statut de l’éducation pour au moins les dix années à venir, nous pouvions nous référer à certains statuts étrangers qui ont résolu définitivement ce problème et qui ont le meilleur des statuts et l’adapter à la réalité algérienne. Ainsi le problème statutaire aurait été résolu depuis longtemps, mais la volonté de résoudre ce problème n’existe pas à cause du problème financier ou à l’entêtement de certains responsables.

Donc, lorsqu’on voudra défendre l’éthique syndicale ou professionnelle, il faudra d’abord régler tous les problèmes en suspens.
Les syndicats devraient être les yeux de tous les ministères ou de l’Etat et c’est à travers leurs déclarations ou leurs rapports que 75% des problèmes peuvent être résolus, mais pour ces responsables, ces organisations sont leurs ennemis et il faut à tout prix les discréditer aux yeux de la société civile et aux yeux de leurs adhérents.

Il est vrai que certains syndicalistes ne cadrent pas avec le rôle qui devrait être le leur et n’ont rien à voir avec le combat syndical. Ils ne sont là que pour tirer certains avantages que peut leur procurer leur fonction avec la complicité de certains responsables ; je citerai en particulier le détachement de la fonction et la mise à la disposition au syndicat sur les frais de l’Etat.

Ces permanents du syndicalisme utilisent la facilité d’accès aux ministères, aux académies ou aux établissements pour avoir des privilèges personnels pour eux ou leurs amis et là aussi parler de la non-éthique de la profession est partagée, car au ministère on est au courant et on a trouvé le moyen de corrompre le représentant.

Ce sont ces mêmes syndicalistes qui, avec la complicité de certains responsables, peuvent annoncer une grève ou l’arrêter sans tenir compte de leur base. Le détachement a créé de faux syndicalistes et le résultat est là.
Même dans les statuts proposés au ministère du Travail, il est interdit de présenter ce document sans mentionner que les représentants ou adhérents du syndicat peuvent être détachés.

Ceci explique que le détachement est un moyen de corruption donné aux syndicats, car souvent leur nombre est discuté avec la tutelle et augmenté non pas suivant le nombre d’adhérents (car certains syndicats ont autant d’adhérents que de détachés), mais cela se fait à la tête du client. Et le ministère distribue ces détachements aux syndicats les plus proches et leur nombre est exagéré pour certains.

Ces détachements ne sont pas utilisés uniquement par les syndicats, ils sont aussi employés pour des conjoints qui n’ont rien à voir avec les syndicats, ce qu’on appelle souvent les +1 dans la carte scolaire. Mais personne n’ose fouiller dans les +1 ou détachement car tout le monde y trouve son compte ; donc, arrêtons de parler d’éthique dans l’éducation.

Beaucoup de ces syndicalistes ont employé ces détachements pour aller vers des fonctions lucratives sans que le syndicat ou la tutelle n’y mettent fin et sont dans certains cas vendus à certains. L’éthique syndicale ou de la fonction devait donner ce droit au syndicat, à condition que ce dernier prenne en charge les frais salariaux de son remplacement, surtout en période d’austérité.

Une simple décision du ministère d’empêcher le syndicaliste d’avoir un détachement aux frais de l’Etat et d’interdire aux services de donner des privilèges aux syndicalistes pousserait 75% des faux syndicalistes à démissionner de cette fonction et on retrouvera sur le terrain les vrais militants et ainsi 90% des problèmes actuels seraient résolus et là on aura une vraie éthique syndicale.

Mais vu la méthode de gérance des académies ou des ministères, les grèves se multiplieront et transgresseront les lois.
Si on revient aux protestations au niveau de l’éducation, on les trouve d’abord localement au niveau de l’établissement. généralement, celles-ci ne dépassent pas 24h.

Mais ce qui est surprenant, vu que l’établissement est géré la plupart du temps par des incompétents, les solutions aux problèmes ne sont pas trouvées, ces problèmes passent de l’établissement à la wilaya et de la wilaya au national pour devenir des revendications nationales, ce qui a poussé certains établissements à observer des grèves illimitées, comme ce fut le cas à Blida ou Tizi-Ouzou, Béjaïa ou Ghardaïa (grève de la faim) et les raisons sont les mêmes : la sourde oreille des responsables.

La finalité de la grève illimitée est due à 80% à la sourde oreille des responsables ou à leur laisser-aller, c’est-à-dire à leur incompétence à résoudre les problèmes. Donc, la responsabilité est partagée d’abord entre syndicat et ministère. Mais ce ne sont pas uniquement les syndicats et le ministère de l’Education qui sont responsables, les parents et leurs enfants ont aussi leur part de responsabilité.

Aujourd’hui, pour certains parents ou élèves, la grève illimitée ou non les arrange encore plus car ils auront toute la journée pour faire leurs cours particuliers. Certains professeurs grévistes profitent de l’aubaine pour donner beaucoup plus de cours pendant cette période et vont jusqu’à donner des cours à la carte pour rattraper le retard dans les programmes.

Les parents, les élèves, les syndicats et le ministère savent que plus de 80% des élèves ont recours à des cours particuliers dans toutes les matières essentielles ou non, et que ces cours sont assurés ailleurs que dans l’école, sous le regard indifférent des responsables.

L’école ne joue plus son rôle car aucun intérêt ne lui est consacré. Un simple sondage auprès de ces responsables qui gèrent le ministère de l’Education et qui ont des enfants à l’école fera ressortir à 100% que leurs enfants n’ont jamais été dans l’école publique et qu’ils suivent des cours particuliers, donc ils ne défendront jamais la qualité ni de l’école publique ni celle des cours particuliers.

Les grèves illimitées décidées par les syndicats rendent ces derniers complices avec le ministère, car c’est devenu l’alibi employé par le ministère pour expliquer le retard dans les programmes de l’échec de la réforme de l’éducation, de la violence dans les établissements et de la qualité de l’école publique visée pour y mettre fin.

Nous savons tous en tant qu’enseignants ou en tant que pédagogues qu’un programme est minutieusement élaboré et ficelé de façon à ce que son volume horaire soit partagé entre heures de cours et ses applications, ainsi que les devoirs et leurs corrections. Une simple absence d’une heure de l’élève ou du professeur est difficilement rattrapable vu la justesse de sa confection.

Le bon élève qui s’absente sera toujours derrière son enseignant pour le convaincre de lui refaire le cours raté, et celui-ci lui expliquera que cela reste impossible et lorsqu’il aura le temps il reviendra à ce cours, alors que l’enseignant sans scrupule lui dira de venir au garage pour prendre ce cours et de le payer. Car aujourd’hui, certains donnent aussi des cours à la carte pour ceux qui ont les élèves qui ont été malades ou qui ont raté des cours pour diverses raisons.

La grève illimitée est devenue une aubaine beaucoup plus qu’un handicap pour les élèves moyens, ces derniers représentent plus de 70% de la communauté scolaire, car «celle-ci leur permet de suivre leurs cours particuliers à l’aise pendant les 24h et le ministère veillera à ce que les examens porteront surtout sur un minimum de cours et non pas sur tout le programme et tant que cette protestation durera, ce minimum augmentera».

La finalité est que la grève arrange tout le monde : élèves, parents d’élèves, enseignants et ministère ; elle portera atteinte uniquement à l’avenir des générations futures qui iront à l’université sans tous les prérequis indispensables à la formation.
La question posée est la suivante : pourquoi le ministère n’osera jamais déclarer année blanche ou reporter la fin de l’année et les examens pour une région ou les régions ou tout le pays où les grèves ont dépassé un mois au premier trimestre et pourquoi il a toujours recours à la solution facile et le miracle algérie qui est le seul cours.

L’éthique dans l’éducation est d’avouer qu’il est impossible de rattraper un mois de grève pendant l’année scolaire sans affecter les programmes

Il est venu le temps de revenir à l’autorité de l’école en obligeant les élèves à suivre leurs cours dans l’enceinte de celle-ci et non pas en dehors, d’élaborer de vrais sujets de devoirs ou d’examens pour obliger les élèves à suivre leurs cours, de revoir les programmes, de faire une refondation de l’école avant de réformer le baccalauréat et de ne plus chercher à avoir un taux de réussite acceptable pour s’autosatisfaire.

Avant de parler d’éthique dans l’éducation, une vraie transformation doit s’opérer aussi bien dans les mentalités et mettre l’homme qu’il faut au poste qu’il faut. Les compétences et l’intégrité existent chez nos jeunes et moins jeunes; donc, faisons appel à eux pour sauver ce qui peut être sauvé.

Arrêtez de corrompre les syndicats sur le dos du budget de l’Etat, que ce soit par des voyages à l’étranger ou des détachements ou d’autres moyens et appliquons les lois de la République car si celles-ci étaient appliquées dans l’éducation, on n’aura pas besoin de syndicat dans le secteur.

Ce n’est qu’à partir de là qu’on parlera d’éthique dans l’éducation, ou de refondation de l’école, de réforme du baccalauréat mais cela demande un grand sacrifice et un grand lavage au niveau des chefs ou responsables de services ayant prouvé leurs limites ou leurs incompétences.

On ne responsabilise pas un cadre à travers un concours où la triche est considérée comme un acte normal.
«Il faut arrêter la fuite en avant ; place aux jeunes cadres ou moins jeunes cadres compétents qu’on doit obliger à prendre des postes de responsables».

Hakem Bachir