Virée dans les foyers de la contestation à Alger

Ben Aknoun, El Mouradia, 1er mai…

Virée dans les foyers de la contestation à Alger

El Watan, 29 mai 2011

Une des nombreuses contestations populaires enregistrées à Alger.

A Ben Aknoun, à la place du 1er Mai ou encore à El Mouradia, les riverains, malgré quelques désagréments, se montrent solidaires avec les différents mouvements de protestation. Pour eux, les jours se suivent et se ressemblent. En l’espace de quelques semaines, ils ont assisté à des dizaines de sit-in, de rassemblements et autres manifestations publiques. Non, ils ne sont pas marcheurs invétérés ou contestataires dans l’âme. Seulement, ils vivent, travaillent ou étudient à quelques pas des «points chauds» de la protestation populaire à Alger.

Debout devant l’entrée principale du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, à Ben Aknoun, un homme, la cinquantaine, arpente la placette inondée ça et là. Il fait partie du staff chargé d’assurer la sécurité du ministère. Et ces deux derniers mois, «ça a été de la folie». «Nous avons eu droit à des sit-in, ici même, quasiment tous les jours», dit-il en tapant du pied le trottoir. Ce qui ne semble pas être une sinécure. «C’est tous les jours le même scénario. Des centaines de personnes rassemblées. Ce qui est quelque peu contraignant. Surtout lorsque la police bloque la circulation routière pour empêcher et repousser les manifestants», relate cet homme, un tantinet maussade. Et c’est d’ailleurs ce problème de bouchons et de stationnement qui provoque des désagréments pour les fonctionnaires et les riverains ou étudiants de l’Institut national du commerce (INC) qui se trouve dans la même impasse – au propre comme au figuré – que le ministère. «Au début, il est vrai que nous avons eu du mal à faire avec. Nous attendions, cloîtrés dans l’institut, que les manifestations prennent fin», racontent trois étudiantes, sacs en bandoulière. «Mais il est impensable de ne pas être enrôlé dans un mouvement de contestation qui se déroule à vos portes et qui vous concerne. Aujourd’hui, nous prenons part à ces sit-in avec les autres étudiants», ajoutent-elles, souriantes.

Et elle est pleine d’énergie cette jeunesse. Les lieux gardent les stigmates des quelques débordements enregistrés. Frontons et portails endommagés par endroits, traces de jets de projectiles ou encore trou béant dans le plafond du poste de contrôle. «A force de s’y agripper et de l’escalader, ils ont détruit tout un pan du faux plafond», explique le responsable en faisant mine d’examiner les dégâts. Puis, d’un air sombre, il souffle en se passant une main dans les cheveux : «A la longue, c’est fatiguant… Nous sommes tous les jours sur le qui-vive, essayant d’anticiper les événements.»

Une fois n’est pas coutume, les commerçant n’en tirent pas profit

Foule n’est pas synonyme de chiffres d’affaires florissants. Et ce ne sont pas les commerces situés à quelques pas du ministère de l’Enseignement supérieur qui diront le contraire. Mais pour les restaurateurs de Ben Aknoun, c’est surtout la grève des étudiants qui a eu le plus d’impact sur leurs recettes. «Les activités ont diminué. En temps normal, la salle est comble, des clients attendent d’être servis», dit le gérant d’une pizzeria, en présentant d’un geste de la main le fast-food bruyant. Pourtant, les tables ont toutes trouvé preneur. «Heureusement qu’il y a les fonctionnaires du ministère ou encore les employés des entreprises pour amortir un tant soit peu le manque à gagner par la désertion des étudiants. Mais il n’y a pratiquement plus de clients après 14h. D’habitude, nous faisons le plein de jeunes gens jusqu’en fin d’après-midi, surtout des couples», argue-t-il. L’on aurait pu s’attendre à ce que les quelques commerces se trouvant à proximité voient cette affluence de consommateurs potentiels comme une aubaine. Que nenni ! «Ils sont effectivement des centaines. Cependant, ils manifestent, puis repartent chez eux, et ce, sans déjeuner. C’est à peine si quelques-uns achètent de l’eau ou du café», explique le propriétaire d’un autre fast-food.

Présence policière dissuasive pour la clientèle

A El Mouradia, à quelques pas de la présidence de la République et du ministère de l’Education nationale, les choses ont été beaucoup plus «physiques». L’on ne peut que le constater au vu de l’importance du dispositif sécuritaire déployé en permanence aux abords du palais présidentiel. Pas moins de cinq fourgons bleus en poste non loin du lycée Descartes. Présence policière qui augmente à mesure que l’on s’approche du «point P». Ce qui n’est pas forcément du goût des riverains alentours. «Paradoxalement, c’est en voyant toutes ces brigades que l’on a tendance à s’inquiéter. D’autant plus que l’on sait qu’ils ne sont pas forcément là pour nous protéger en cas d’agression ou autre», souffle un quadragénaire dans un clin d’œil entendu. La propriétaire d’un salon de coiffure pour dames, sis l’avenue menant vers le rond-point de la Présidence, en sait quelque chose. «Ces dernières semaines, j’ai vu la fréquentation de mon salon considérablement diminuer. Les clientes appréhendent, ces jours-ci, de venir dans le quartier. Imaginez bien qu’elles n’osent pas passer le seuil du salon lorsque des policiers sont debout juste à côté ou en face. Et ça c’est quand il n’y a pas de manifestations !», s’emporte la dame.

Car la gérante en a gros sur le cœur. Les affaires sont, depuis quelques mois, loin d’être florissantes pour les commerçants de l’avenue. «Les problèmes ont commencé avec l’interdiction de stationnement dont a été frappée la rue, pourtant marchande. Nous avons constaté une diminution appréciable du chiffre d’affaires», confie-t-elle. Et les choses vont ainsi de mal en pis. «Il m’arrive par exemple de finir une journée avec 100 DA en caisse. La recette du mois de mars est de 25 000 DA. Ce qui est très loin de couvrir les charges», bougonne-t-elle. «Même les abonnées ne se présentent plus. Les plus téméraires tentent le coup, mais font demi-tour lorsqu’elles constatent qu’il y a du grabuge», ajoute-t-elle dans un haussement d’épaules résigné.

Syndrome de Stockholm

«Bien sûr que c’est contraignant. Les voitures ne passent plus, les clients potentiels non plus. Nous avons même été sommés par la police de baisser rideau le jour de la manifestation géante des étudiants», raconte le propriétaire d’une boutique de maroquinerie. Cette baisse de fréquentation a tout de même entraîné, affirme-t-il, une diminution de près de 50% du chiffre d’affaires. Pourtant, à l’énoncé de ce bilan, les yeux bleus du trentenaire sont rieurs. Car, en dépit de l’impact désastreux de ces manifestations pour leurs activités, les commerçants ne peuvent s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour les milliers de «fauteurs de troubles» qu’ils ont vu défiler.
Et ce «syndrome de Stockholm», cette solidarité bienveillante, a été ressentie par nombre de riverains. «Ils ne revendiquent que leurs droits les plus légitimes et ce, de la manière la plus pacifique qui soit. Vous ne pouvez pas ne pas être solidaires des enseignants, des médecins, de gardes communaux ou bien des étudiants, ne demandant rien d’autre que respect, dignité et considération », confie la coiffeuse. Mais dans le palmarès des contestataires, les enseignants contractuels sont assurément ceux qui se seront attirés le plus grand capital sympathie. Et ce pour diverses raisons.

Des plus désintéressés, aux plus mercantiles. «Le seul gagnant dans cette affaire ? Le restaurateur situé un peu plus haut. Les enseignants contractuels, quand ils passaient leurs nuits ici, dînaient chez lui. Mais là où le bât blesse, c’est qu’il a, sans vergogne, toute honte bue, augmenté les prix de ses sandwichs. Scandaleux !», s’indigne le maroquinier, en hochant la tête. «Ça fait mal au cœur d’assister à ce spectacle de concitoyens allongés à même le sol. Des frères et des sœurs exposés à la pluie, au vent, au soleil, à la faim, à la fatigue, au froid de la nuit, ou encore aux coups et au mépris», poursuit, grave, l’homme, qui, décidément, éprouve de la sympathie envers les grévistes. «C’est juste que ça crée des liens. Ils venaient s’abriter de la pluie, ou bien recharger leurs téléphones ici», souffle-t-il avec un sourire et plein d’émotio.

Puis, de conclure, les yeux dans le vague : si les citoyens entre eux ne se serrent pas les coudes, si les uns n’éprouvent pas de compassion envers les autres, ce ne sont sûrement pas «eux» qui le feront…
Ghania Lassal