La parole aux exclus de la tripartite: Le pouvoir fait tout pour nous diviser

La parole aux exclus de la tripartite

Le pouvoir fait tout pour nous diviser

El Watan, 23 septembre 2011

Ils représentent les commerçants, les patrons, les fonctionnaires, mais ils n’iront pas à la tripartite, jeudi prochain. Car le gouvernement a décidé de les exclure de la table des négociations. El Watan Week-end donne la parole à qui ceux qui ne veulent pas de l’UGTA comme porte-parole.

Les syndicats autonomes sont-ils capables de s’unifier pour constituer une force de proposition capable de s’asseoir à la table de la tripartite ? Pour nos invités, cela serait possible si les pouvoirs publics ne faisaient pas «tout pour les diviser», en créant notamment un «climat de suspicion au sein des syndicats». «Nous avons fait mille et une tentatives, se défend Malik Rahmani. C’est une question de culture et d’état d’esprit. Les forces qui travaillent contre ce principe sont plus importantes que celles qui travaillent pour. Nous allons continuer nos efforts d’unification, mais il faut, en face, une réelle volonté politique d’ouverture.» En 2007 et 2008, quatorze syndicats «ont été torpillés de l’intérieur pour faire éclater l’union», indique Meziane Meriane.

Mais finalement, les divergences entre les différents syndicats ne sont qu’un «argument du pouvoir pour les exclure de la tripartite et de tout dialogue social», explique Khadidja Belhadi. Mohamed Yousfi rappelle que les syndicats ont toujours été prêts à s’unifier. «Le pouvoir ne veut pas laisser les syndicats s’exprimer et contribuer au développement de ce pays. Nous avons brillamment prouvé notre responsabilité et notre efficacité lors des consultations avec la société civile, mais… aujourd’hui, nous doutons qu’il y ait une réelle volonté politique de réformes.»

Explosion sociale

De son côté, Malik Rahmani reconnaît que «sans cohésion sociale, il est impossible d’établir une stratégie économique. Les syndicats autonomes ont encore du travail. Toutes les forces sont dispersées». Et de lancer un appel à tous les syndicats pour «se réunir au moins une fois tous les six mois pour étudier la situation économique et sociale du pays». Pour Lyes Merabet, «nous sommes condamnés, les uns les autres, à mener une réflexion commune. A nous de nous imposer pour arracher des espaces nationaux de dialogue social où des projets de loi – d’autres projets – sont discutés». Car pour Meziane Meriane, rien ne sert d’attendre quoi que ce soit d’en haut. «Il faut passer par un changement radical au sommet. Mais au lieu de vivre l’expérience de nos voisins tunisiens et libyens, il faudrait vivre la transition dans le calme. La politique des pouvoirs publics est claire : quand un danger est imminent, ils reculent et cèdent facilement. Dès que le danger passe, le pouvoir change de politique. Et cette démarche est néfaste pour notre pays.»

Pour le syndicaliste, il est grand temps que «le pouvoir reconnaisse les syndicats autonomes comme partenaires sociaux pour sauver ce qu’il reste.» «Dans la mesure où le patronat est représenté par plusieurs organisations, pourquoi les travailleurs ne seraient-ils pas, eux aussi, représentés par plusieurs syndicats ?» se demandent Khadidja Belhadi et Mohamed Yousfi. «Nous avons dépassé le stade des émeutes, nous vivons une véritable explosion sociale, insiste Lyes Merabet. Nous n’avons d’autre choix que le changement. Le gouvernement se limite à réagir à des situations sociales et économiques, mais rien ne nous empêche de dialoguer et de faire des propositions.»

Nassima Oulebsir


La parole aux exclus de la tripartite

Avec l’UGTA, le gouvernement parle avec lui-même

Pourquoi l’UGTA est-elle la seule représentante des travailleurs à la tripartite ? «Les syndicats autonomes représentent la seconde épouse du gouvernement après l’UGTA.»

Voilà ce qu’a répondu Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA, à la question d’un praticien, pour justifier son «dédain» à l’encontre des syndicats autonomes, raconte Lyes Merabet. Cette analyse du secrétaire général ne révèle rien d’autre que l’ambiguïté de la relation UGTA-gouvernement depuis des années. Nous, en tant que syndicats autonomes, nous ne nous considérons pas «mariés» au gouvernement !» indique le président du SNPSP. Pour Meziane Meriane, la présence de l’UGTA n’est pas fortuite. «Le problème de l’UGTA remonte à 1965, année du premier congrès. Il y a eu des résistances de la part des syndicalistes. Ils ont voulu que l’Union soit la continuité de la cause de Aïssat Idir, un véritable syndicat qui défende les intérêts des ouvriers. A midi, leurs places ont été accaparées par des gens venus dans des fourgons de police. Ils ont mis en place un syndicat d’Etat.

Là, pour entériner les décisions du gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite. Les vrais syndicalistes de l’UGTA ont été ‘déportés’, arrachés de l’université au service national, certains ont même été tués», souligne le coordinateur du Snapest. De son côté, Sadek Dziri qualifie l’UGTA de «pompier», «unique représentant qui ne ‘gêne’ pas, auquel le gouvernement fait appel afin d’avaliser les lois prises auparavant pour leur donner un cadre officiel, correct», soutient le président de l’Unpef. Quant à Dr Mohamed Yousfi, la désignation de l’UGTA comme seul représentant des travailleurs est politique, pas plus. «On a décrété que l’UGTA représentera à vie les travailleurs. Même ceux qui le font, ce sont des députés qui n’ont rien à voir avec les travailleurs. Le gouvernement est en train de parler avec lui-même !» ironise le président du SNPSSP.

Messaoud Boudiba se dit pour sa part «scandalisé» par «l’entêtement» des pouvoirs publics en cette période de révolution dans les pays arabes, et de soulèvement social contre la cherté de la vie, dans la plupart des pays du monde. «Dans un contexte aussi délicat (révolution arabe, cherté de la vie, tensions sociales…), on tient encore à faire appel uniquement à l’UGTA. Ces gens n’arrivent pas à se débarrasser de la pensée unique, ils vivent à travers le monologue, ils interdisent tout dialogue. Ces gens méprisent le peuple dont les travailleurs.»

Lamia Tagzout


Notre exclusion ? Une violation de l’article 36 de la Constitution

Pourquoi les syndicats autonomes se sentent-ils exclus de la tripartite ? Quinze ans sont passés depuis la création de la tripartite. Et aucun syndicat autonome n’a eu, selon leur expression, l’«honneur» d’y participer.

L’exclusion ne date pas d’hier, mais cette année, l’indignation des syndicats en question est plus que jamais manifeste. Même si Dr Lyès Merabet affirme que les syndicats autonomes ont toujours «été dans la lutte et la dénonciation, en cumulant les grèves et les mouvements de protestation. Mais, la différence entre les années 1990 et 2000, c’est que dans la première période, les syndicalistes étaient occupés à sauver des vies et à survivre, tout simplement. Dans la seconde, tous les problèmes socioéconomiques sont remontés à la surface». Une raison de plus, selon lui, pour réitérer davantage le droit de leur syndicat à participer à la tripartite.

«Mais le résultat est sans appel : les syndicats autonomes sont exclus de cet espace de dialogue très restreint», déplore Dr Merabet. Une exclusion dénoncée, y compris du côté des organisations patronales. Khadidja Belhadi explique cela par le manque de confiance de la part des pouvoirs publics vis-à-vis des cadres de son pays. «Le gouvernement n’écoute pas son peuple et ne lui fait aucunement confiance quant à sa capacité de construire le pays», dénonce Mme Belhadi.

Non-événement

Même son de cloche chez Hocine Dahmani qui s’interroge sur les critères de la sélection des participants à la tripartite. «Qui sont ces gens et qui les a désignés ? Ils ne représentent que leurs intérêts. Un ministre ne peut décider de l’intérêt de l’ouvrier !» argumente-t-il. Du côté de l’UGCAA, Hadj Tahar Belnouar qualifie tout simplement la tripartite de «couverture de la politique de replâtrage, sans visibilité et sans vision à long terme», analyse le porte-parole de l’UGCAA. Pour Messaoud Boudiba, la tripartite est «un non-événement qui représente une entité gouvernementale, avec à sa tête le Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui adopte des décisions déjà prises auparavant». Et c’est en se basant sur la loi que Meziane Meriane avance que la tripartite ne serait que la traduction de «la violation de l’article 36 de la Constitution qui reconnaît le multi-syndicalisme». Et le coordinateur du Snapest de donner sa perception de l’exclusion des syndicats autonomes de la tripartite.

«Le gouvernement algérien profite des richesses produites par les ouvriers algériens pour dilapider les deniers publics et encourager la corruption qui n’est pas contrôlée et qui met en danger l’avenir du pays. Or, s’il y avait un contrepoids pour contrôler toutes les décisions, on n’en serait pas arrivé là. D’où l’exclusion des syndicats autonomes qui ont toujours été à cheval sur les principes syndicaux et la défense des intérêts socioprofessionnels des ouvriers, en général.» Déni ou mépris, Malik Rahmani s’emporte devant la position adoptée par le gouvernement algérien vis-à-vis de la classe ouvrière : «Cette tripartite n’inclut pas la Fonction publique, c’est un drame. On ne considère pas que la Fonction publique, pilier de la cohésion sociale, comme élément fondamental de la productivité nationale.»

Lamia Tagzout

les personnes présentes:
http://www.elwatan.com/complements/2011/09/22/cc-
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