Les travailleurs des communes dénoncent leur statut précaire

Les travailleurs des communes dénoncent leur statut précaire

«Comment faire grève quand on est employé au filet social ?»

El Watan, 20 septembre 2011

Premier jour de la grève des travailleurs communaux. L’annexe d’état civil de l’APC de Mohammadia grouille de monde.

Les agents installés derrière les guichets sont affairés à répondre aux sollicitations des administrés : délivrer des actes de naissance et apposer des signatures sur les documents légalisés. Ici, apparemment personne n’a répondu à l’appel de la grève initiée par le Conseil national du secteur des communes (CNSC) affilié au Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap). Dans la grande bâtisse abritant l’état civil de la commune de Sidi M’hamed, aucun signe de débrayage. Tous les guichets étaient fonctionnels.

Un agent de l’APC préfère s’exprimer sous le couvert de l’anonymat : «Vous savez, explique-t-il, rien qu’en citant mon prénom, je risque de voir mon contrat de travail écourté, et sincèrement, ce sera un luxe que je ne peux pas me permettre : je travaille dans le cadre du filet social.» «Je n’ai pas le droit de participer à une grève, car si je le fais, l’administration n’hésitera pas à suspendre mon contrat sans aucun préavis», soutient notre interlocuteur. Une jeune femme qui attend depuis plus de deux ans sa confirmation dans le poste qu’elle occupe abonde dans le même sens. «Certes, notre niveau de vie est précaire et la plus grande partie de ces travailleurs que vous voyez ici sont convaincus de la légitimité des revendications brandies par le Snapap, mais voyez-vous, nous ne sommes pas protégés. Je risque de faire disparaître toutes les chances de me voir confirmer dans le poste que j’attends depuis des années», lâche-t-elle.

Les fonctionnaires de cette APC gardent toujours en mémoire la suspension de plusieurs de leurs collègues après avoir participé à une action de protestation, fin avril dernier. «Je ne pense pas que la réglementation me protégera», estime un travailleur du secteur du bâtiment, employé par l’APC. «Même si les revendications sont légitimes, leurs initiateurs ne sont pas reconnus, et qui se souciera donc de mon devenir si je suis limogé ?» s’interroge l’ouvrier. Les fonctionnaires boudent-ils les appels à la grève par peur des représailles de leur hiérarchie ? La réponse semble affirmative dans les bureaux visités hier.

Le statut précaire dans lequel sont confinés des milliers d’agents reste un obstacle devant leur droit à l’activité syndicale. Le Snapap a d’ailleurs qualifié la capitale «de cas exceptionnel». Selon les membres du CNSC, «les agents travaillant dans le cadre du filet social et les contractuels ont été obligés d’assurer le service», accuse le même syndicat qui a accusé les tentatives «d’instrumentalisation» menées par la tutelle en diffusant un communiqué dans lequel il est indiqué que toutes les préoccupations étaient prises en charge !

80% du taux de suivi, selon le Snapap

Le Conseil national du secteur des communes a évalué à 80% le taux national de suivi de la grève à laquelle il a appelé avant-hier. Le premier jour aura été donc «un succès» pour le Snapap qui se réjouit du taux qui avoisine les 100% dans certaines wilayas, comme c’est le cas à Béjaïa, Tizi Ouzou, Sétif et Guelma, selon la même source.

Le Snapap dénonce par la même occasion «la pression subie par les travailleurs sous contrat qui se trouvent menacés de suspension à chaque mouvement de protestation». Ce climat est prédominant à Alger, soutient M. Ali Yahia, porte-parole du CNSC.
Le mouvement de grève est maintenu jusqu’au 26, souligne le même syndicat.

Ce que réclament les travailleurs communaux

Le Conseil national du secteur des communes réclame une reconnaissance du droit à l’exercice syndical. Ainsi, la grève initiée, hier, se veut l’occasion pour les représentants des effectifs travaillant notamment dans l’administration, pour exiger le respect des libertés syndicales et le droit de grève. Ce qui ne peut se faire, selon les initiateurs, sans la réintégration de tous les syndicalistes licenciés et suspendus arbitrairement.

Le CNSC réclame également l’amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs communaux en harmonie avec le coût de la vie, ce qui ne peut se faire sans l’ouverture des négociations sur le projet du statut et le régime indemnitaire des travailleurs communaux et dans l’élaboration de toute la réglementation relative au monde du travail.

Les effectifs communaux étant à 70% employés dans le cadre du pré emploi et du filet social, le syndicat milite pour l’intégration, en priorité, de tous les contractuels et vacataires en poste. La révision du statut particulier des corps communs, des ouvriers professionnels, des conducteurs et des gardiens est également réclamée, tout comme le maintien du régime de la retraite sans condition d’âge.

Fatima Arab

Ali yahia. porte-parole du Conseil national du secteur des communes (Cnsc)
« Le ministre de l’Intérieur refuse le dialogue avec le partenaire social »

-Une semaine de grève, le Conseil national du secteur des communes (CNSC) entame avec force détermination sa rentrée sociale. Quel bilan tirez-vous de cette première journée de débrayage ?

Les rapports que nous avons reçus jusqu’à cette heure-ci (13h, ndlr) indiquent que le mot d’ordre de grève est suivi presque par 80% des communes du pays. Dans les wilayas de Tizi Ouzou, Bordj Bou Arréridj, Béjaïa, Sétif, Boumerdès, Batna, Guelma, Sidi Bel Abbès et Tiaret, c’est du 100%, dans d’autres, le taux est relativement moindre. Il faut dire que dans toutes les wilayas, les grévistes ont subi des pressions, des tentatives d’intimidation, et ce pour les dissuader de continuer. Pour casser le mouvement de grève, les pouvoirs publics ont même décidé de remplacer le personnel gréviste par des travailleurs encore plus précaires, des contractuels (100 000 travailleurs communaux sur les 500 000 sont recrutés en CDD), des recrues du filet social et du pré emploi.

-Les «communaux» revendiquent depuis 2008 et avec insistance un statut particulier et un régime indemnitaire équitable. Le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, votre tutelle, vous a-t-il convié au dialogue ?

Franchement, nous ne comprenons pas pourquoi le ministère de l’Intérieur (la tutelle) refuse de dialoguer avec le Conseil national du secteur des communes (CNSC), et préfère, comme à chaque fois, prendre langue – et instrumentaliser comme c’est aussi le cas avec cette grève –, avec un groupe de syndicalistes qui se sont donnés pour nom «Fédération nationale des travailleurs des collectivités locales et de l’administration» – (FNTCLA), affiliée à l’Union générale des travailleurs algériens. Cette «fédération» a d’ailleurs appelé à une grève aujourd’hui.

La dernière réaction du ministère a eu lieu le 14 septembre par un communiqué diffusé d’ailleurs dans toutes les communes. Le communiqué promettait la promulgation prochaine des statuts et régime indemnitaire. Mais à ce jour, les travailleurs des communes n’ont vu aucun des deux. Si ces deux textes sont finalisés, comme cela a été annoncé, pourquoi tarde-t-on à les promulguer ? A mon avis, il ne s’agit que de manœuvres dilatoires, car il n’y a rien d’officiel dans ce qui a été annoncé, que les revendications des travailleurs n’ont pas été satisfaites, que le ministère de l’Intérieur est actuellement le seul département qui refuse le dialogue avec le partenaire social.

-Vous demandez à ce que ces textes soient promulgués, ce qui sous-entend que vous avez pris connaissance de leur contenu. Ces textes apportent-ils quelques acquis aux «communaux» ?

Nous n’avons pris connaissance que des projets de texte et pas les moutures finales.Nous avons d’abord demandé à ce que nous soyons associés dans l’élaboration des textes. En vain. Nous attendons la promulgation de ces textes pour pouvoir réagir, mais nous savons d’ores et déjà que les projets proposés n’arrangent pas les intérêts des travailleurs, qu’ils consacrent les disparités et injustices. Comparé aux autres secteurs, les «communaux» sont lésés par leur régime indemnitaire. Il y a des différences dans le glissement catégoriel d’un grade à un autre.Certains grades avancent d’une catégorie, d’autres de plusieurs.

Les fonctions et grades supérieurs raflent la part du lion avec plus de 40% d’augmentation, alors que la masse des travailleurs, les simples travailleurs, capitalise à peine 25% d’augmentation. Dans tous les cas de figure, ces augmentations restent insuffisantes comparées à celles ayant bénéficié à d’autres secteurs de la Fonction publique.

Mohand Aziri