Le front social en ébullition : au-delà des salaires, le ras-le-bol

Le front social en ébullition : au-delà des salaires, le ras-le-bol

El Watan, 20 mai 2013

Qu’ils relèvent du secteur public marchand ou des différents secteurs de la Fonction publique, les travailleurs mécontents sont nombreux à se manifester depuis le début de cette année à travers différentes régions du pays.

Logements, primes, régimes indemnitaires, bonus, statuts, reconnaissance, dignité, etc. leurs revendications sont multiples mais souvent d’ordre financier. De quoi susciter quelques interrogations, eu égard aux chiffres officiels sur la situation des salaires en Algérie.
En effet, selon la dernière enquête de l’Office national des statistiques sur l’évolution des salaires, ceux-ci ont progressé en moyenne de 9,1% entre 2010 et 2011 pour le secteur marchand public et privé, en dehors de l’administration et l’agriculture.

S’agissant de la Fonction publique, les augmentations de salaire décidées en 2010 par le gouvernement pour divers corps, avec en prime l’application du principe de la rétroactivité depuis 2008, poussent certains observateurs à se demander : qu’est-ce qui motive encore le mouvement de grève en cours des praticiens de la santé ou des travailleurs de l’éducation ? Même s’ils ne sont pas les seuls, puisque les travailleurs des corps communs suivent le mouvement. Pourtant la hausse des salaires de la Fonction publique a, aux yeux du gouvernement, déjà mobilisé un effort considérable. L’entrée en vigueur des nouveaux régimes indemnitaires a augmenté la masse salariale des fonctionnaires de plus de 150% en 4 ans.

On est passé d’une masse salariale de 1126 milliards de dinars en 2008 à 2850 milliards de dinars pour l’exercice 2012, l’équivalent de 58% des dépenses de fonctionnement et de 38% de l’ensemble des dépenses publiques prévues par le budget de 2012. Pour les représentants des secteurs de la santé et de l’éducation, deux points sont à préciser :
d’abord, les revendications ne portent pas uniquement sur les salaires ; ensuite les revalorisations obtenues ces dernières années sont à relativiser.

Malaise social

La preuve, pour Mohamed Yousfi, président du Syndicat national des praticiens spécialistes de la santé publique (SNPSS), la grève dans la santé touche 4 syndicats de praticiens, médecins généralistes, spécialistes, paramédicaux, psychologues. Il s’agit donc d’un «mécontentement généralisé». De manière générale, les praticiens de la santé et notamment les spécialistes veulent «de meilleures conditions socio-professionnelles dont le salaire fait partie évidemment». En vrac, M. Yousfi cite des points relevant du gouvernement : l’amendement du statut, l’application du régime indemnitaire, la mise en conformité du niveau des indemnités (la prime d’intéressement est unique pour les trois grades des spécialistes).

Les points relevant du ministère de tutelle sont : l’exclusion des spécialistes des comités nationaux, l’application de la carte sanitaire, le quota national de logements de fonction, la discrimination en termes d’imposition des primes et indemnités données par le ministère entre les spécialistes et les généralistes et la non-rémunération des missions de recherche. Pour Messaoud Amraoui, chargé de communication de l’Union nationale du personnel de l’éducation et de la formation (Unpef) dont le mouvement concerne surtout les régions du Sud et des Hauts-Plateaux, il s’agirait plutôt de se battre contre la discrimination.

Les travailleurs du Sud «sont privés de leurs droits. Spoliés». Exemple : «La prime d’excellence est octroyée uniquement aux cadres, comme si les autres travailleurs du Sud n’étaient pas soumis aux mêmes conditions de travail.» La prime de zone est «calculée sur la base de l’année 1989 quant mon salaire était encore de 280 dinars par mois». Ce sont d’anciennes revendications, «mais jusque-là, les travailleurs n’avaient pas atteint un degré de maturité syndicale leur permettant de se mobiliser de la sorte».

Relativiser

De toute manière cette mobilisation est, aux yeux des grévistes, légitime à plus d’un titre. Selon M. Amraoui, «les salaires sont bas et le pouvoir d’achat très détérioré, surtout pour les corps communs, comme les agents de sécurité et les ouvriers professionnels».Ces travailleurs ont certes bénéficié d’une augmentation de 10% sur leurs indemnités, ce qui est considéré comme très insuffisant. Certains continuent à toucher des salaires de 9000, 14 000 ou 15 000 dinars, lorsque des députés sont en passe de toucher 400 000 dinars, à la faveur d’une décision interne, indépendamment des soucis d’équilibre budgétaire du gouvernement. Pour le docteur Yousfi, «lorsqu’on parle d’augmentation de salaire, il faut voir l’inflation. Ce n’est pas une hausse que ces professionnels demandent mais leur droit par rapport à l’inflation et au coût de la vie».

En effet, les augmentations de salaire ont été accompagnées d’une hausse du taux d’inflation sans commune mesure de 8,9 % en 2012, que le gouverneur de la Banque d’Algérie considérait comme «conjoncturelle». En avril dernier, ce taux a baissé, mais il reste considérable, à 6,2%. Les grévistes parlent d’une baisse du pouvoir d’achat ajoutée à une condition salariale d’ores et déjà déplorable. «Un spécialiste qui a un bac+12, soit le plus haut niveau universitaire, commence sa vie active avec moins de 80 000 dinars par mois, alors que d’autres fonctionnaires et d’autres corps qui n’ont même pas la moitié de ce cursus ont des salaires jusqu’à quatre fois celui du médecin spécialiste», observe M. Yousfi. Pour M. Amraoui, plus qu’une question de salaire, le problème est que «les classes défavorisées n’ont pas leur part dans les richesses du pays surtout dans les régions du Sud». Une réalité à laquelle s’oppose l’accaparement d’une grande partie de cette richesse par une minorité qui n’hésite plus à en faire l’étalage.
Safia Berkouk