agents communaux: Un ultimatum de 15 jours est donné au ministère de l’Intérieur

Les agents communaux reprennent le travail

Un ultimatum de 15 jours est donné au ministère de l’Intérieur

El Watan, 1er avril 2013

Les agents communaux sont fiers. Leur mouvement de grève a été un franc succès. Huit jours de débrayage, huit jours de paralysie totale de l’administration au niveau de 42 APC de la capitale. Ils estiment avoir réussi leur démonstration de force, mais ont aussi montré leur sens élevé de responsabilité.

Ayant massivement suivi le mot d’ordre de grève lancé par leur coordination affiliée à l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), les agents communaux ont vivement exprimé leur ras-le-bol et leur colère quant à leur situation socioprofessionnelle jugée intenable. Ils espèrent avoir suffisamment attiré l’attention des pouvoirs publics, par cette grève de huit jours qui a pris fin hier, sur «cette précarité ambiante qui s’érige en système d’emploi». «Nous avons sonné le tocsin et tenté de sensibiliser le ministère de tutelle quant aux nombreux et multiples problèmes dans lesquels se débattent des dizaines de milliers d’agents communaux de la capitale. Nous ne sommes pas la dernière roue de la charrue. Nous sommes ceux qui tirent cette charrue. Sans nous, rien ne peut fonctionner. Nous travaillons et nous méritons un peu de considération. Et notre situation telle qu’elle est maintenant est loin d’être réjouissante. Elle n’est aucunement un motif de fierté. Nous sommes sous-payés et surexploités», tonne un agent communal rencontré à l’APC de Bouzaréah. Comme lui, de nombreux employés des APC d’Alger en ont assez de leur situation précaire sans la moindre perspective d’avenir.

Un salaire de 13 000 DA par mois

Leur souhait est que les pouvoirs publics prennent en charge leurs problèmes et améliorent leurs conditions de travail et leur situation socioprofessionnelle. «Je travaille depuis sept ans comme contractuel et mon salaire ne dépasse pas 13 000 DA, alors que je m’acquitte quotidiennement de la même tâche de travail, voire supérieure, que celles des agents confirmés dans le même poste et avec un salaire qui est presque la moitié des leurs. N’est-ce pas là une injustice qui mérite d’être corrigée ?», tonne un éboueur de la même commune qui se plaint de son statut précaire qui ne lui permet pas de «faire des projets» dans sa vie. Certaines employées exhibent leurs fiches de paie et lancent à la cantonade : «Nous ne valons même pas le SMIG.» Ces travailleuses perçoivent effectivement des mensualités inférieures au Salaire national minimum garanti (SNMG) fixé, depuis janvier 2012, à 18 000 DA. Comme elles, il y en a des dizaines de milliers. Des jeunes contractuels perçoivent parfois moins de 10 000 DA.

Bien qu’ils n’exercent pas à plein temps, ils restent sous-payés, car avec une inflation galopante, un salaire pareil ne couvre même pas les besoins les plus élémentaires du salarié lui-même. C’est pour cette raison que les agents communaux exigent une mensualité moyenne de 40 000 DA. «Nous ne demandons pas la lune. Tous les fonctionnaires de l’Etat ont eu des augmentations conséquentes, pourquoi pas nous ? Nous sommes aussi des fonctionnaires et nous travaillons beaucoup, car, comme vous le savez, les services administratifs, dont l’état civil des APC, sont très sollicités. Nous sommes confrontés quotidiennement à des centaines de citoyens qui viennent pour des documents administratifs. Notre travail est ainsi indispensable pour le pays. Nous sommes le cœur palpitant de l’administration au sens large du terme. Nous ne pouvons pas accepter que nous soyons constamment marginalisés. Y en a marre ! Nous nous sommes laissés faire trop longtemps au point que notre voix est devenue inaudible», lâche un autre fonctionnaire gréviste rencontré à l’APC d’El Biar.

Abus

Les travailleurs communaux s’élèvent également contre le recours abusif aux contractuels qui se trouvent souvent exploités sans avoir aucune possibilité d’être confirmés dans leurs postes de travail. Si au niveau de l’administration il y a ouverture de postes budgétaires et confirmation par voie de concours, dans le reste des activités (chauffeurs, agents de sécurité, femmes de ménage et agents d’entretien), on recrute que des contractuels depuis plus de six ans. Pour eux, maintenir un employé pendant six ans sans le confirmer est illégal du point de vue du code du travail. Une disposition contenue dans ce code stipule que tout travailleur contractuel devient de fait permanent après la signature de son deuxième contrat de travail d’une année.

Mais cette disposition n’est nullement appliquée. Les contractuels perçoivent presque la moitié du salaire d’un permanent. Et ils vivent cela comme une profonde injustice. Ils disent ne pas comprendre cette différence «énorme» en termes de rémunération, alors que le volume de travail de chacun est le même parfois celui du contractuel est plus important. «Nous ne sommes pas contre les permanents. Mais cette différence salariale est injustifiée», fulmine un travailleur contractuel qui cite le cas d’un éboueur permanent qui perçoit entre 27 000 et 30 000 DA par mois et un contractuel qui ne touche que 13 000 DA.

«Comment voulez-vous que ce contractuel soit motivé ?», se demande notre interlocuteur. Les contractuels représentent plus de la moitié de l’effectif des APC d’Alger. C’est dire à quel point l’emploi dans l’administration est devenu précaire. Les protestataires considèrent ce mouvement de grève comme un premier avertissement lancé à l’adresse de la tutelle. Ils disent être déterminés à poursuivre leur combat jusqu’au bout. D’autres actions de protestation ne sont pas à exclure dans les prochains mois, à moins que les pouvoirs publics réagissent et résolvent les problèmes soulevés par cette catégorie d’employés de l’administration publique.

Le «coup» de l’union de wilaya :

Les agents communaux n’arrivent toujours pas à comprendre l’attitude adoptée par l’union de wilaya d’Alger, affiliée à l’UGTA, qui s’est démarquée et désolidarisée de leur mouvement de «grève légale et légitime». De nombreux grévistes rencontrés expriment leur «grand étonnement» quant à une telle position d’une structure syndicale censée défendre et soutenir toute action visant à améliorer les conditions des travailleurs.

Leur déception est perceptible. Pourtant, c’est pour la première fois que la coordination appelle à un mouvement de grève. D’après eux, le secrétaire général de l’union de wilaya, Salah Djenouhet, a clairement exprimé sa position dans un courrier adressé au coordinateur, Youcef Achour, en lui signifiant qu’il n’avait pas le droit d’appeler à des actions de protestation.

M. A. O.


Youcef Achour. Coordinateur des sections syndicales des APC d’Alger

: «Notre combat est légitime et nous ne reculerons devant rien»

– Quelle évaluation faites-vous de ces huit jours de grève ?

Nous estimons avoir atteint notre objectif. Nous avons réussi à mobiliser la quasi-totalité des travailleurs communaux des 42 APC d’Alger, nous sommes structurés. Durant les deux premiers jours, la grève a été suivie à hauteur de 80%. Nous avons constaté que des travailleurs n’avaient pas suivi notre appel par peur de représailles. Alors, nous avons mis en place une commission de communication qui a sillonné les 42 APC et sensibilisé les travailleurs sur leur droit constitutionnellement garanti de faire grève et sur la légitimité des revendications portées par notre organisation. Nous avons ainsi enregistré au troisième jour un taux de suivi de plus de 90%. D’ailleurs, vous l’avez constaté : les différents services des APC étaient pratiquement paralysés. C’est une preuve que nos revendications sont légitimes.

– Vous réclamez un statut décent et des augmentations de salaire. Peut-on connaître le niveau de rémunération et les conditions de travail des agents communaux ?

Notre action de protestation a été décidée suite à un large constat de mécontentement profond des travailleurs qui sont lésés par rapport au travail qu’ils fournissent et au reste des fonctionnaires de l’Etat. Les travailleurs des communes sont la dernière roue de la charrue. Ils travaillent beaucoup et touchent moins. Cette injustice dure depuis des années. Des grèves éparses ont été menées par d’autres organisations. Mais les pouvoirs publics n’ont pas bougé le petit doigt.
Le cumul de toutes ces années fait qu’aujourd’hui, nous sommes pratiquement les moins payés et les moins considérés de toute la Fonction publique. Il est donc temps d’attirer l’attention sur cette grande injustice. Voilà le sens de notre mouvement de protestation. Nous sommes dans notre droit de revendiquer l’amélioration de notre situation socioprofessionnelle. Nous n’avons peur de rien. Nous n’avons non plus aucune leçon de responsabilité à recevoir de quiconque, car nous avons l’habitude de servir les citoyens et l’Etat. Nous n’avons jamais failli à nos engagements. Nous demandons juste nos droits. Pas plus.

– Vous réclamez un salaire moyen de 40 000 DA. Sur quelle base l’avez-vous calculé ?

Vous savez que tous les fonctionnaires de l’Etat ont bénéficié d’importantes augmentations. Nous, par contre, nous continuons à fonctionner avec l’ancien système de paie. 40 000 DA, c’est une moyenne qui se rapproche du salaire minimum nécessaire pour subvenir aux besoins d’une famille. Je ne rentre pas dans les calculs économiques. Notre revendication se repose sur la réalité du coût de la vie. Déjà avec 40 000 DA, des foyers ont du mal à s’en sortir. Il faut savoir qu’il y a des agents qui perçoivent des mensualités de 12 000 DA. Que pouvez-vous faire avec 12 000 DA ? Rien. Même pas pour subvenir aux besoins élémentaires d’une personne. Imaginez un père de famille avec trois ou quatre enfants. Comment va-t-il s’en sortir ? Il faut mettre un terme à ce marasme, à cette misère sociale qui gagne les foyers des fonctionnaires. L’Etat a les moyens. Il est temps qu’il regarde de notre côté.

– Qu’envisagez-vous à l’avenir, si les pouvoirs publics ne répondent pas favorablement à vos revendications ?

Nous avons confiance en notre Etat. Nous avons suffisamment crié pour que notre voix soit bien entendue partout. Nous comptons aussi sur la prise en charge de ce dossier par la centrale syndicale dont nous dépendons.
Nous lui faisons confiance. Nous restons mobilisés. Nous allons accorder un ultimatum d’une quinzaine de jours. Si d’ici là rien ne sera entrepris, nous irons inéluctablement vers un autre mouvement de grève. Notre combat est légitime et nous ne reculerons devant rien. M. A. O.

Mokrane Ait Ouarabi