Ouargla : Les chômeurs ne décolèrent pas

Ouargla : Les chômeurs ne décolèrent pas

El Watan, 19 août 2017

Les chômeurs n’auraient plus aucune raison de manifester dans la rue tant la transparence affichée par l’Agence nationale de l’emploi (ANEM) projetterait de la lumière sur ce dossier aussi chaud qu’empreint d’opacité qui a motivé l’émergence du plus long mouvement des chômeurs du pays.

Finies les séquestrations de citernes d’hydrocarbures avec menace de s’immoler en emportant tout le monde avec soi, finis les suicides collectifs, mais il ne se passe pas un jour sans qu’un sit-in, une marche, un blocage de route ou d’accès aux instances de l’emploi, notamment l’Anem, ne soit organisé au chef-lieu de la wilaya de Ouargla, dont les chômeurs ont tendance à déplacer leur protestation à Hassi Messaoud s’accaparant les devants de la scène et s’assurant une visibilité directe des principales entreprises pétrolières nationales qu’ils accusent de favoritisme et d’user de subterfuges pour placer le maximum de candidats parachutés lors des recrutements.

En plus des chômeurs lambda fatigués par la précarité et l’exclusion, un nouveau collectif vient de voir le jour à Ouargla cet été. Une cinquantaine de chômeurs diplômés de l’université Kasdi Merbah, qui affirment bénéficier de l’adhésion de plus d’un millier de diplômés, battent le pavé devant l’Ensp à Hassi Messaoud depuis trois semaines. Reçus mardi par le chargé de communication du cabinet du wali, ils entament une nouvelle négociation avec les autorités, avec des promesses de dénouement rapide, affirme Abdelhakim Mezzar, leur leader.
Pour la seule année 2016, quelque 10 879 offres d’emploi ont transité par les services de l’Anem Ouargla qui a pu placer 6491 demandeurs d’emploi au 31 décembre 2016 dans les différents secteurs d’activités économiques. L’industrie et les services pétroliers se taillent évidemment la part du lion avec 6120 jeunes embauchés sous le régime du CDL (Contrat à durée limitée). Ces chiffres on ne peut plus officiels ne sont pas contestés par les chômeurs.

Ce que ces derniers contestent par contre, c’est en fait le reste de l’offre, à savoir les 4388 postes enregistrés par l’Anem et qui n’ont pas bénéficié à la main-d’œuvre locale. Selon les jeunes dans la rue, ces postes leur reviennent de droit. Ils affirment qu’il s’agit là de toutes les offres passées sous le comptoir, celles où les délais sont dépassés, celles ou l’absence de profils qualitatifs serait le prétexte à un recrutement hors wilaya, voire hors Algérie, avec de faux diplômes et de fausses qualifications que personne n’irait vérifier ou contester, bref, celles qui offrent une occasion en or pour placer les pistonnés qui représentent le tiers des recrues dans le secteur pétrolier selon toute vraisemblance.

Au même moment, surgit une réalité nouvelle où la problématique initiale de la formation pour les besoins du marché local de l’emploi, pétrolier bien évidemment, offre de nouvelles facettes. Les autres segments de l’activité économique restent les parents pauvres de l’emploi. Le secteur agricole offre bien 339 emplois qu’il demande à l’Anem de pourvoir, celle-ci n’arrive pas à les satisfaire. 0 placement dans l’agriculture l’année dernière.

Le BTPH se porte légèrement mieux avec 1389 postes offerts en 2016 et 371 placements, soit 1078 postes vacants dans le bâtiment et 339 autres dans l’agriculture que les jeunes boudent et gardent un œil vigilant sur le quatuor d’or représenté par Sonatrach, Ensp, Entp et Enafor. 53% d’entre eux n’ont aucune qualification et refusent d’aller dans les centres de formation professionnelle même depuis l’avènement de quelques formations dans les métiers pétroliers à partir de 2013. Ils estiment que les sociétés pétrolières doivent les recruter pour les former en guise de compensation sociale pour leurs activités dans la région sud.

Exigeant une transparence dans la gestion de l’emploi pétrolier, le mouvement des chômeurs ancré dans la région depuis près de deux décennies a, entre-temps, enrichi son portefeuille revendicatif en nourrissant les débats publics tenus à même le sol dans la rue, chez les franges sociales les plus précaires et les plus défavorisées avec lesquelles il partage un sentiment d’injustice qui remonte à la surface à chaque occasion. De là à imaginer Ouargla sans son mouvement de chômeurs, il y a un pas.

L’autolimitation, l’exclusion de toute dimension politique dans leurs revendications, le caractère exclusivement social brandi avant 2013, bien avant l’autre mouvement social du Sud, à savoir l’antigaz de schiste, c’est de l’histoire ancienne. L’effet «surprise» produit par ces jeunes militants semble continuer à vouloir faire entendre parler de lui. Pour Ibek Abdelmalek, «l’expérience du Hirak au Maroc a été instructive sur plus d’un point». Après avoir organisé un Iftar de soutien aux militants du Rif, le Comité de défense des droits des chômeurs de Ouargla estime qu’un nouveau round de revendications politiques est à venir. De nouvelles surprises à la rentrée ?

Houria Alioua


Abdelkader Cheddad. Chef de l’ANEM Ouargla I et chargé de la communication

«Les chômeurs n’ont plus aucune raison d’occuper la rue»

Comment s’effectue la répartition des offres avec El Wassit ?

Nous avons un service dédié aux offres qui réceptionne et dispatche les offres sur les 12 agences locales implantées dans les daïras. Le chef-lieu de la wilaya en compte deux. L’opération dépend du nombre d’inscrits au niveau de chaque agence. Certaines comptent 2000 demandeurs, d’autres dépassent les 15 000. Il arrive que l’une d’elles décline des offres spécifiques et les répercutent sur d’autres au cas où les profils demandés sont inexistants. Le logiciel El Wassit permet cette opération de repartage via le profilage.

Dans la plupart des cas, les bulletins sont réaffectés aux agences pour les remettre en main propre aux candidats retenus, mais le traitement est différent pour les entreprises nationales qui enregistrent une demande trop forte par rapport à l’offre. Il a donc été convenu que l’agence de wilaya se charge de transmettre les bulletins visés directement aux entreprises qui nous informent par la suite du listing des candidats retenus et des dates de passage des tests.

L’agence publie les offres, les listings et les plannings de test par affichage dans les agences et via les réseaux sociaux qui fait office de convocation au test. L’entreprise organise les examens professionnels d’embauche et nous informe des résultats. Elle convoque les lauréats. Lorsqu’un candidat est orienté vers un test d’embauche, il est automatiquement suspendu via le logiciel El Wassit. C’est pour cela que les recalés reviennent vers nous pour postuler à de nouvelles offres.

Les chômeurs répètent inlassablement que cette transparence affichée est feinte et que les postes les plus intéressants sont répartis sous le comptoir ?

Le chemin le plus simple pour les concernés est de constater les dépassements, de les étayer de preuves et de se plaindre aux autorités et à la justice le cas échéant. C’est ainsi que les fauteurs payeront si la preuve en est donnée. Le fait est qu’aucun dossier n’a été remis à la justice et que les contestataires occupent la rue et continuent à porter des accusations arbitraires. Des erreurs peuvent survenir spontanément, elles peuvent être préméditées, nous sommes des humains et la justice est là pour trancher en cas de dépassement. Mais il se trouve que les erreurs ne sont pas aussi nombreuses qu’on veut le faire croire, que les postes recherchés par les jeunes sont rares et suscitent des tensions supplémentaires vu la demande.

Beaucoup d’entre eux ne réfutent pas la transparence de l’opération, les autres ne savent tout bonnement pas comment les choses se passent et préfèrent rester dans le camp des accusateurs. Il y a parfois un refus de comprendre par habitude, des ouï-dire et de la manipulation aussi. L’Anem n’est pas non plus dans le déni, nous reconnaissons des erreurs et des dépassements par le passé, mais les choses ont changé en mieux malgré les pressions et la sensibilité du dossier. Il faut souligner que la dernière wilaya à avoir adhéré au dispositif informatisé d’El Wassit est bien Ouargla qui enregistre une spécificité en la matière. Ailleurs, les insuffisances ont été comblées au fur et à mesure de son application.

Pourquoi, à votre avis, El Wassit est-il autant contesté ?

Ceux qui le dénigrent sont ceux qui n’ont pas de qualification. Pour ma part, j’ai toujours expliqué aux demandeurs que j’ai reçus qu’El Wassit est bien au contraire une sécurité pour eux. C’est le moyen sûr de donner une priorité à la main-d’œuvre locale en toute transparence et sous contrôle. Le système informatique permet la traçabilité de toutes les opérations, y compris celle de l’inscription initiale du demandeur d’emploi où l’agent qui saisit les données doit détenir un visa. Cela nous a permis d’assainir nos listes manuelles avec délivrance de cartes bleues et de mieux contrôler l’inscription au fichier national de demandeurs d’emploi.

Les anciennes cartes étaient souvent falsifiées sans aucun dossier de fond permettant de vérifier la véracité des informations, la résidence du demandeur, son background. Je peux vous dire, qu’à présent, tout est traçable, les autorités, la justice, le ministère de tutelle peuvent contrôler à la minute toute l’opération et savoir qui a fait quoi. Je ne comprends pas que l’on conteste un moyen aussi performant de gestion transparente. A titre d’exemple, les chômeurs ont toujours soutenu que l’Anem procédait à des orientations multiples et fictives.

Oui, je le concède, on pouvait orienter un candidat 20 fois ou ne pas le faire et personne ne pouvait le prouver. Désormais, le système permet de revoir l’historique complet du candidat, de sa date d’inscription à son embauche en passant par ses orientations, ses tests, ses échecs et ses réussites, voire même s’il refuse un poste qui lui a été proposé. Toutes les statistiques existent, on peut désormais avoir des indicateurs réels de l’offre, de la demande, des profils demandés et non demandés, des profils existant et ceux rares ou introuvables. Le marché de l’emploi est de rectifier les stratégies et s’inscrire dans une démarche prospective.

La rue est en ébullition, les lenteurs et l’opacité des opérations pointées du doigt. Pourquoi ?

La congestion est causée par l’offre elle-même. l’Ensp, l’Enafor, l’Entp sont tellement convoités et parce qu’il existe encore une culture du désordre, de la contestation, du bouche-à-oreille, celle qui poussait le chômeur à se ruer vers l’agence de l’emploi pour s’inscrire de gré ou de force à chaque offre. Les uns par passe-droit d’autres en faisant du tapage. Une ambiance de chaos général qui a régné de 2004 à 2010 et où les insuffisances de la gestion des offres n’a pas permis d’instaurer un climat de confiance et de sérénité ni de gérer l’emploi avec le sérieux et l’efficience voulus.

Vous reconnaissez donc qu’il existait avant février 2016 des dérives ayant logiquement poussé les chômeurs à occuper la rue ?

Sur le plan juridique, je suis encore convaincu que s’ils avaient eu la moindre preuve, les contestataires auraient saisis la justice depuis longtemps. Mais je vous concède que la gestion caduque a nourri la grogne. Une grogne qui n’a plus lieu d’être puisqu’El Wassit, généralisé à toutes les agences de la wilaya depuis octobre 2016, a instauré une transparence et une gestion optimale des offres, notamment dans les daïras où il n’y a pas eu de contestation. Il n’y a donc aucune raison valable à cette contestation qui perdure, hormis celle relative à un problème personnel.

Ce système ne nous permet pas de travailler en dehors de l’agence, la connexion est impossible, c’est une ligne spécialisée et sécurisée via l’intranet et le serveur est également sécurisé. Même les préinscriptions se font à distance, elles sont validées sur place. Ceux qui contestent El Wassit répondent à deux catégories, soit ils n’ont pas les qualifications requises et veulent quand même postuler à une offre intéressante, ils font donc du tapage et montent sur le toit de la wilaya, soit ils travaillent ailleurs en tant que salarié ou auto-entrepreneur du dispositif CNAC ou Ansej et veulent profiter d’un poste bien payé à Hassi Messaoud. Ils savent dans les deux cas que le logiciel va les démasquer, ils provoquent donc une contestation et attirent la foule.

Pensez-vous que d’ici à la fin 2017, avec un système informatique rodé et une mise à jour des connaissances des conseillers à l’emploi de votre agence, les choses vont s’améliorer ?

L’équation comporte plusieurs acteurs, mais j’estime pour ma part que si les bonnes volontés se conjuguent nous pourrons enfin profiter de la modernisation des services de l’emploi pour le bien du demandeur. Nous avons parcouru l’essentiel des étapes. L’objectif est de négocier les critères exigés par les entreprises convoitées par les demandeurs d’emploi, à savoir Sonatrach, l’ENSP, l’ENTP et l’Enafor, le quatuor d’or qui alimente toutes les polémiques et les passions. Car faut-il le reconnaître l’Anem en tant qu’intermédiaire essaie de concilier un demandeur exigeant, même s’il n’a pas la qualification requise, et une entreprise qui veut la meilleure recrue.

Il y a des profils hautement demandés par les entreprises. Il nous est arrivé de faire embaucher des promotions entières de l’université Kasdi Merbah, certaines spécialités d’ingéniorat offrent d’immenses possibilités avec 0 jour de chômage et quand les choses reviendront à la normale, nous voulons orienter nos efforts vers l’accompagnement des bacheliers et des candidats à la formation professionnelle vers les branches qui offrent des débouchés sur le marché de l’emploi.
Houria Alioua