Interdite de sortie d’Algérie, Madame Samraoui a enfin pu rejoindre sa famille en Allemagne

Interdite de sortie d’Algérie, Madame Samraoui a enfin pu rejoindre sa famille en Allemagne

Algeria-Watch, 28 septembre 2012

En visite en Algérie depuis le 25 août 2012, Mme Nasima Samraoui devait retourner le 22 septembre en Allemagne, où elle vit avec toute sa famille depuis près de vingt ans. Son mari, Mohammed Samraoui, ex-lieutenant-colonel de l’armée algérienne, avait obtenu l’asile politique dans ce pays en 1996, avant d’en acquérir la nationalité.

Mme Samraoui, munie d’un passeport allemand, s’était rendue en Algérie avec un visa d’un mois, en bonne et due forme. Arrivée à l’aéroport de Constantine pour regagner son pays de résidence, les agents de la police des frontières lui ont notifié verbalement une interdiction de sortie du territoire. S’étant adressée à des responsables de ce service, ceux-ci lui ont fait comprendre que la raison de cet ordre arbitraire « venu d’en haut », dont elle n’a pu connaître le responsable, était qu’elle est l’épouse d’un officier dissident que le régime algérien tente de réduire au silence par tous les moyens, depuis qu’il a fait défection en 1996. Ce n’est que le 27 septembre qu’il lui a enfin été autorisé de quitter le pays pour rejoindre sa famille en Allemagne.

Mohammed Samraoui, né en 1953, s’est engagé dans l’armée algérienne en 1974. Ingénieur en biochimie, il a fait une formation d’officier d’octobre 1978 à juin 1979, puis a été affecté comme instructeur à l’école de la Sécurité militaire (SM, les services secrets de l’armée) de Béni-Messous. Il a ensuite occupé différents postes, toujours au sein de la SM, à Constantine, Guelma et Tipasa.

De mars 1990 à juillet 1992, il a été nommé à Alger, comme responsable du Service de recherche et d’analyse à la Direction du contre-espionnage (DCE) de la SM (dirigée à partir de septembre 1990 par le colonel Smaïl Lamari, dit « Smaïn », numéro deux du Département de renseignement et de sécurité, DRS, nouveau nom de la SM à compter de cette date). En parallèle, il a enseigné à l’école des officiers de la SM de Béni-Messous et il a été membre de l’administration de l’état de siège en 1991, puis de l’état d’urgence à partir de janvier 1992 (décrété officiellement en février 1992), date du coup d’État organisé par les chefs de l’armée et du DRS pour annuler les élections législatives dont le premier tour avait été gagné, le 26 décembre 1991, par le Front islamique du salut (FIS).

Au cours de l’été 1992, en désaccord avec la façon dont était conduite la lutte antiterroriste, il a demandé à être relevé de ses fonctions, ce qui lui a été refusé. Il a alors accepté d’être muté à l’ambassade d’Algérie en Allemagne, où, de septembre 1992 à janvier 1996, il a occupé les fonctions d’attaché militaire et de conseiller (responsable de l’antenne locale du DRS), avec le grade de commandant, puis de lieutenant-colonel. Muté en 1996 en Algérie où on lui proposait de travailler aux côtés du général Mohamed Médiène, chef du DRS, il a choisi de déserter et de demander l’asile politique en Allemagne, car il refusait d’organiser une opération de liquidation d’opposants algériens résidents en Allemagne, comme le lui demandaient ses chefs.

Pour ces derniers, véritables maîtres du pays de 1992 jusqu’à ce jour, cet acte de rébellion d’un haut officier du DRS est resté impardonnable. Mais Mohammed Samraoui est allé plus loin en dénonçant publiquement en 2001 les très graves violations des droits de l’homme perpétrées par l’armée et les services secrets algériens lors de la « sale guerre » des années 1990. Et, en 2003, il a publié un livre, Chroniques des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes (Éditions Denoël), où il décrivait en détail les ressorts de cette guerre secrète qui a fait des dizaines de milliers de victimes et nommait ses responsables. C’en était trop pour les chefs de la police politique, qui n’ont cessé depuis lors de tenter de l’anéantir et de ruiner sa réputation, pourtant plus que légitime, d’homme intègre et courageux.

Le 22 octobre 2007, alors qu’il participait au congrès de la Fédération internationale des échecs par correspondance – qu’il présidait depuis 2005 – à Benalmádena (Espagne), M. Samraoui a ainsi été arrêté par la police espagnole, agissant en vertu d’un mandat d’arrêt international émis le 1er octobre 2003 par la justice algérienne et relayé par Interpol, l’accusant de « désertion, atteinte au moral de l’armée et activité terroriste ». Il a été relâché un mois plus tard, Alger n’ayant pu étayer sa demande d’extradition. Ne pouvant s’attaquer à M. Samraoui personnellement, c’est aujourd’hui en s’attaquant à son épouse que le DRS tente de lui nuire.

Ce n’est certes pas la première fois que les autorités algériennes s’en prennent à la famille d’un dissident ou opposant réfugié à l’étranger : depuis les années 1990, Algeria-Watch a eu connaissance de nombreux cas, malheureusement difficiles à médiatiser du fait de la nécessité d’éviter le pire aux familles concernées, où des opposants exilés ont été réduits au silence par les persécutions du DRS contre leurs proches restés en Algérie. Mais le cas de Mme Samraoui est sans doute le premier où la police politique qui dirige aujourd’hui de facto le pays, bafouant sans complexe le droit international, ose aussi ouvertement une méthode particulièrement scélérate, car affectant également des enfants qui souffrent de la séparation avec leur mère. Cette pratique est pourtant clairement illégale, car elle viole les principes du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par l’Algérie le 12 décembre 1989, en particulier son article 12, alinéa 2 : « Toute personne est libre de quitter n’importe quel pays, y compris le sien. »

Dès que Nasima Samraoui a été frappée de cette interdiction, le Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU en a été informé. Nous rappelons que Mme Navanethem Pillay, la haut-commissaire, vient d’effectuer une visite en Algérie entre le 18 et 20 septembre 2012.