23 ans après le coup d’État du 11 janvier 1992 : pourquoi ne pas tirer un trait ?

23 ans après le coup d’État du 11 janvier 1992 : pourquoi ne pas tirer un trait ?

Algeria-Watch, 11 janvier 2015

Le 11 janvier 1992, une poignée de généraux appuyés par des supplétifs civils orchestraient un putsch en Algérie. Ces hommes sont connus sous l’appellation générique de « janviéristes ». Il faut le rappeler, inlassablement. Tout est entrepris pour nous faire oublier cet acte dont la violence a profondément et durablement bouleversé la société algérienne. Le choc n’a pas été uniquement causé par l’interruption du processus électoral en cours, la dissolution du Parlement, la démission forcée d’un Président en exercice, puis la promulgation de l’état d’urgence. Non plus par l’interdiction du FIS et de ses structures, le démantèlement des conseils municipaux qu’il gérait, l’arrestation et l’emprisonnement de ses membres. Jusque-là, la répression, même sauvage, rappelait celle accompagnant les multiples coups d’État de par le monde.

Le scénario classique des pronunciamientos allait connaître une terrifiante actualisation. Moins de six mois après le coup d’État, un acte présageait ce qu’allaient subir les Algériens et les Algériennes, acte fondateur de la terreur qui se déchaînera peu après, acte visant à tétaniser les esprits pour empêcher tout sursaut politique qui aurait pu faire éviter la tragédie. Une transgression inédite et une démonstration sans appel : l’assassinat de Mohamed Boudiaf. Aux yeux de tous le message est reçu sans ambiguïté : un régime qui assassine en direct à la télévision un Président intronisé par lui-même est capable de tout. Le discours était clair et une grande partie des Algériens en subira les effets.

Aujourd’hui encore, le pays vit dans l’ombre portée du coup d’État. Le « printemps algérien » amorcé à la suite des révoltes d’octobre 1988 a été impitoyablement noyé dans les larmes et le sang. Le pluralisme politique contrôlé n’avait pu empêcher l’apparition d’une mouvance islamiste qui avait pris une telle ampleur qu’elle semblait menacer les fondements même de ce régime hégémonique alors qu’elle s’insérait dans le jeu démocratique. Si le commandement militaire a pu rapidement démanteler les structures d’encadrement du FIS, c’est une guerre subversive dévastatrice qui est venu à bout de la rébellion. Et au nom de l’islam ont été commis des crimes dont les commanditaires sont multiples.

Mais personne n’a pu au lendemain du putsch prédire les disparitions forcées, la torture systématique, les massacres collectifs, la militarisation de la population, le démantèlement des entreprises publiques, l’exacerbation des conflits ethniques et religieux. Personne n’a pu envisager 200 000 morts, jusqu’à 20 000 disparus, des centaines de milliers d’orphelins, des centaines de milliers de déracinés ayant fui les régions où sévissait la violence, des centaines de milliers de travailleurs abandonnés au chômage alors que bien souvent des familles nombreuses dépendent exclusivement de leurs salaires.

Le régime a su tirer son épingle du jeu et n’a pas eu à rendre des compte, grâce à ses complices civils qui de nos jours n’éprouvent aucune gêne à jouer le rôle d’opposants de toujours. Grâce aussi – surtout ? – à ses appuis extérieurs, en particulier français, sans lesquels les « janviéristes » n’auraient pu se maintenir au pouvoir. Qu’ont fait les Occidentaux pour soutenir la véritable opposition lorsque celle-ci, un certain 13 janvier 1995, s’est entendue sur une « plate-forme de sortie de crise » qui, si les « décideurs » avaient été poussés à engager des négociations sur cette base, aurait pu épargner aux Algériens tant de souffrance et de mort ? Les Occidentaux se permettent aujourd’hui de donner des leçons de bonne conduite à un régime qui sans eux ne serait pas ce qu’il est, alors qu’au plus fort des massacres collectifs des années 1990, quand il s’agissait de sauver des vies, ils le soutenaient sans vergogne.

Alors, oui, il y a également la manne pétrolière, celle qui a garanti au régime sa survie. C’est elle qui permet de simuler un pluralisme de pacotille avec une multitude de partis politiques autorisés à pérorer en rond tant qu’ils ne remettent pas en question l’ordre établi. C’est par elle que les journaux jouent la diversité dans l’expression alors qu’en réalité ils sont sous perfusion de leurs argentiers affairistes et accessoirement militaires. La bénédiction du pétrole a financé la « réconciliation nationale », cette politique du déni, de l’impunité et de l’amnésie imposée sous menace de poursuites judiciaires. C’est enfin elle qui achète une paix sociale auprès des plus précaires tandis que des fortunes colossales surgissent du néant.

Pour le moment, le souvenir des horreurs de la « sale guerre » reste traumatisant. Le réflexe général est celui de l’autoprotection tandis que le processus de déstructuration de la société s’accentue. Avec la baisse spectaculaire du prix de pétrole, la consommation comme mécanisme bureaucratique d’apaisement risque de se gripper. Déjà se propage l’odeur de peur froide face aux « classes dangereuses » dont les mobilisations et les révoltes, encore dispersées, se multiplient dans tout le pays.

Les acteurs politiques, sociaux, associatifs et religieux sauront-ils canaliser cette énergie dans un projet émancipateur ? Ne faut-il pas avant d’enclencher le processus d’une véritable réconciliation que les uns et les autres assument leur part de responsabilité dans le drame qu’a vécu l’Algérie ?