Affaire Khalifa : ce que disent les Américains

CÂBLES WIKILEAKS

Affaire Khalifa : ce que disent les Américains

Le Soir d’Algérie, 6 septembre 2011

Le gouvernement algérien n’est pas tellement «chaud» quant à l’extradition d’Abdelmoumen Khalifa, selon un mémo de l’ambassade des Etats-Unis à Alger, mis récemment en ligne par Wikileaks. Le même mémo révèle que même la liquidation de Khalifa Bank relevait d’un deal plutôt entre les dirigeants algériens et français.
Lyas Hallas – Alger (Le Soir) – Le câble date de février 2007, soit neuf mois avant que les autorités algériennes n’introduisent officiellement une demande d’extradition de l’«ex- Goldenboy» algérien, Abdelmoumen Khalifa, appelé à répondre à une batterie de chefs d’inculpation pour avoir causé un préjudice financier se chiffrant en milliards de dollars au pays. C’était aussi, avant que l’ambassadeur britannique Andrew Henderson n’insère une mise au point dans le Quotidien d’Oran (19 novembre 2007) pour dire que la première demande officielle d’extradition d’Abdelmoumen Khalifa ne lui est parvenue qu’au mois de novembre 2007. L’intertitre annonçant le compte rendu d’une entrevue entre l’ambassadeur et un diplomate britannique est aguicheur : «appels hypocrites pour une extradition.» «Les Algériens sont malhonnêtes au sujet de l’extradition d’Abdelmoumen Khalifa du Royaume-Uni. Ils nous critiquent régulièrement à travers les colonnes de la presse alors qu’ils n’ont jamais demandé officiellement son extradition», énonce ainsi le chef de la section politique près de l’ambassade du Royaume-Uni, cité dans ce mémo avant d’ajouter : «et le gouvernement algérien n’a pas répondu à la demande de l’ambassade britannique pour fournir un document au langage technique requis pour l’extradition de Khalifa.» Cette attitude a conduit le diplomate britannique à conclure : «beaucoup plus, le gouvernement algérien appréhende son retour au pays que le mécontentement populaire dû au fait qu’il continue à résider en Grande-Bretagne.» Et, «bien qu’il n’y ait aucune garantie pour que Khalifa soit extradé », souligne le câble, le diplomate britannique a eu cette réplique : «faire porter le chapeau aux Britanniques arrange mieux les calculs des Algériens ».

«Théorie du complot»

Outre l’histoire d’extradition, le rédacteur du câble est allé loin dans sa quête des dessous de la liquidation du Groupe Khalifa. Quoique prudent dans ses jugements : «C’est la théorie du complot qui prévaut mais, la majorité des Algériens pensent que la liquidation de Khalifa Bank est une affaire politique ». Et il a surtout cité sa source. Mohamed Ghernaout, expert financier qui a fait carrière à la Banque centrale d’Algérie et auteur du livre Crises financières et défaillances des banques algériennes : du choc pétrolier de 1986 à la liquidation de Khalifa Bank et BCIA, concède ainsi que Abdelmoumen Khalifa «avait, peut-être pris des décisions économiques malsaines», avant d’évoquer un deal associant les dirigeants algériens au renseignement français. Le câble restituant l’entrevue en date du 31 janvier 2007 entre ledit expert et l’ambassadeur Robert S. Ford souligne : «Mohamed Ghernaout nous a dit que la liquidation de Khalifa relève d’un deal entre les dirigeants algériens et le renseignement français, justement pour laisser le champ libre aux banques françaises en Algérie. Il nous a dit aussi que Khalifa est devenu trop grand en un tout petit laps de temps. Les Français, qui voulaient avoir leur part du gâteau, ont misé sur l’imprudence du playboy Abdelmoumen pour appuyer leur thèse et faire tomber la banque». Et, semble-t-il, l’analyse de Ghernaout a marqué l’Américain : «sa prophétie est devenue réalité. En ces dernières années, les banques françaises, Société Générale et BNP Paribas qui ont ouvert plus de 50 succursales en Algérie ont affiché leurs intentions à reprendre le Crédit populaire algérien (CPA), listé parmi les sociétés privatisables». Ghernaout souligne par ailleurs que ce qui a accéléré la chute de Khalifa étaient les deux stations de télévision qu’il a eu à lancer (l’une diffusant en arabe à partir de Londres et l’autre diffusant en français à partir de la France son intention de monter un empire médiatique. «Abdelmoumen comptait monter un empire médiatique rivalisant avec Al-Jazeera et se lancer dans la presse écrite. Les dirigeants algériens appréhendaient cette couverture satellitaire non filtrée comme une menace», conclut Ghernaout. Le câble souligne également que beaucoup pensent que la démolition de Khalifa TV a été «décidée» par Bouteflika dans le sillage des préparatifs des présidentielles de 2004 dont il était candidat à sa propre succession.

«La compétence du gouvernement mise en question»

Pour son réconfort, le rédacteur du câble a jugé également utile de noter l’avis de l’avocat Mokrane Aït Larbi, présenté comme ayant de l’expérience dans les affaires liées au crime économique. «C’est l’absence de garde-fous fiables. Les voyants devaient s’allumer au rouge dès lors que les dépôts à Khalifa gagnaient 11 % au moment où le taux d’intérêt appliqué par les autres banques vacillait entre 5 et 6 %», s’interroge l’avocat algérien en s’exclamant : «John Doe ne pourrait y avoir une idée !». Mokrane Aït Larbi a souligné par la suite qu’il «refuse de croire à ce que le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque d’Algérie n’étaient pas au courant des faiblesses et des dysfonctionnements de la banque Khalifa». Et pour clore ce chapitre, le rédacteur du câble ironise ou plutôt décrit une caricature tournant en dérision M. Medelci, ministre des Finances appelé à témoigner lors du procès Khalifa, ouvert rappelons-le, le 8 janvier 2007. La caricature, note le mémo, montre un Medelci qui implorait «clémence» au motif qu’il était «trop stupide» pour comprendre ce qui se passait.
L. H.