Les Américains organisent la traque dans le désert

La guerre contre les salafistes est lancée

Les Américains organisent la traque dans le désert

Le Quotidien d’Oran, 7 juin 2005

C’est la traque du GSPC dans le Sahel. Alors que le Mali a envoyé, à la demande de Nouakchott, des patrouilles vers les frontières communes, les manoeuvres entre l’US Army et les armées du Sahel ont débuté hier. Reste à savoir si ce dispositif sera réorienté pour traquer les assaillants de la caserne de Lemghity.

Dès dimanche soir, des patrouilles militaires avec du matériel et des unités méharistes sont parties du nord-ouest, du nord et du nord-est du Mali vers les différents points de passage entre le Mali et la Mauritanie pour tenter d’intercepter le groupe d’une centaine – 150 selon des estimations militaires – de terroristes qui ont attaqué, samedi à l’aube, la caserne de Lemghity, à 400 km à l’est de Zouérate. «Ce sont des missions de reconnaissance, de sécurité et évidemment nous chercherons à voir si les assaillants sont sur notre territoire», a indiqué à l’AFP une source militaire malienne.

L’attaque qui s’est soldée par la mort de 15 militaires mauritaniens et 18 blessés ainsi que 5 terroristes abattus a été attribuée au GSPC par le ministre mauritanien de la Défense, Baba Ould Sidi, qui a précisé que deux soldats étaient portés disparus et que plusieurs éléments du groupe d’assaillants avaient été blessés. Le ministre a indiqué que les hommes du GSPC ont «exécuté de sang-froid des militaires faits prisonniers avant de prendre la fuite» et a estimé que «les auteurs de l’attaque étaient supérieurs en nombre et en matériel (…) L’armée mauritanienne a été mise en état d’alerte maximum et des renforts, dont des avions de reconnaissance, ont été dépêchés dans la zone. Les assaillants ont emporté six véhicules et incendié deux camions avant de prendre la fuite». Un mode opératoire, regroupement des forces, armes lourdes, attaque rapide et sans faire de prisonniers et retrait immédiat, qui désigne les techniques du GSPC.

La présence au Mali et au Niger d’une concentration des forces de 8 armées maghrébines et du Sahel dont des troupes de l’ANP, ainsi qu’un contingent de 300 militaires US, risque d’accélérer une option offensive contre le groupe terroriste. L’opération «Flintlock 2005» qui a commencé hier, regroupant le Tchad, le Niger, l’Algérie, le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, la Tunisie et le Maroc, vise à «lutter sur le terrain contre le banditisme transfrontalier et le terrorisme, mais aussi à renforcer les capacités des forces armées des différents pays présents qui sont engagés dans des opération de maintien de la paix», indiquera le colonel Coulibaley, porte-parole de l’armée malienne.

Lors d’un cas similaire au Tibesti, au Tchad, l’armée américaine avait, grâce aux avions de reconnaissance Orion 3, mis l’armée tchadienne sur la piste du groupe de Abderezak Al Para lors d’un accrochage impliquant le GSPC. Ce scénario d’un appui tactique américain à la traque de ce groupe est envisageable d’autant plus que l’armée américaine y verrait une opportunité de tester, sur terrain réel, les options de lutte antiterroriste dans une zone accidentée, connue pour ses conditions extrêmes comme des vents de sable fréquents, des variations thermiques fortes et un terrain fait de dunes et de reliefs. Et rien ne dit qu’avec les moyens technologiques fournis, les satellites américains peuvent faire la différence avec les «guides» autochtones que le GSPC a enrôlés. Aux côtés du bataillon des commandos américains, les autres armées sahéliennes notamment celles ayant bénéficié du programme militaire Pan-Sahel, disposent de compagnies de 130 hommes en véhicules 4×4, équipées de radio et GPS.

La Mauritanie, en état d’alerte, a immédiatement accusé le GSPC. Ce qui laisse sceptiques des experts algériens de sécurité qui précisent que le seul émir capable d’organiser une attaque de cette envergure demeure Mokhtar Belmokhtar, alias Belaouer. Or, depuis qu’il a été chassé du Mali suite à un accord secret entre Bamako et des chefs de tribus maliens du Nord pour que ces derniers cessent de lui accorder une «protection territoriale», achetée par l’émir de la zone 6 du GSPC, Belmokhtar a été signalé dans le Sud-Est algérien, depuis l’attaque d’un convoi militaire à Biskra.

Même s’il possède l’expérience et les moyens de prendre d’assaut n’importe quelle unité militaire mauritanienne ou malienne, avec des véhicules 4×4 sur lesquels sont montées des mitrailleuses lourdes de 12,7 et 14,5 et des RPG 7, l’émir Belmokhtar pense, selon les spécialistes, à «davantage colmater les brèches au sein d’un GSPC en proie aux dissensions, sur la zone est, suite aux appels de Hassan Hattab pour faire intégrer les salafistes dans l’amnistie générale que d’aller attaquer les Mauritaniens aussi loin».

Reste une piste plausible que les militaires mauritaniens ont trop vite fait d’écarter. Celle d’un groupe local en connexion avec Al-Qaïda et profitant des conseils pratiques de quelques éléments du GSPC qui écument le désert à la lisière entre les deux pays. Une enquête récente des services de renseignements mauritaniens a fait apparaître que plus de 20 islamistes mauritaniens ont été formés dans des «bases» salafistes du GSPC.

Selon les services occidentaux, l’influence d’Al-Qaïda, qui possède des cellules dormantes dans ce pays, n’est pas négligeable, d’autant plus, et de l’aveu même du général américain, Charles Wald, adjoint du commandant suprême des forces américaines en Europe, le général Johns, venu récemment à Alger pour discuter des manoeuvres militaires: «Le Sahel est le nouvel Afghanistan qu’Al-Qaïda recherche comme havre de paix».

D’ailleurs, des «jihadistes» mauritaniens, dont sept sont actuellement incarcérés à Nouakchott, ont reconnu avoir participé avec le GSPC à des opérations terroristes contre les armées d’Algérie et du Mali en 2004 et 2005, notamment à Enchay, dans le nord du Mali. Le même groupe aurait également apporté son soutien au GSPC dans un affrontement avec l’armée algérienne dans «les montagnes de Tessalit» où l’armée a utilisé des hélicoptères en mars 2005. Déjà plusieurs incidents aux frontières

Plusieurs incidents d’envergure impliquant Mauritaniens, Algériens et Maliens se sont déroulés sur la période allant de mars à mai 2005, ce qui appuie la thèse d’un groupe hétéroclite, pas nécessairement du GSPC.

La Mauritanie a déjà demandé le mois dernier l’aide de Bamako pour retrouver deux «islamistes armés» mauritaniens «activement» recherchés et en fuite vers le Mali. Qualifiés de «subversifs», ces deux terroristes avaient dérobé des armes dans la localité mauritanienne d’Aioun (sud-est). Un autre groupe terroriste avec des hommes cagoulés et armés avait perpétré une attaque contre les locaux de la brigade de gendarmerie de la ville d’Aioun (sud-est) dérobant des armes, le mois dernier. Les militaires maliens ont arrêté un… marabout qui leur servait de protecteur.

D’autres incidents ont mis aux prises des groupes criminels organisés frontaliers aux armées algériennes, mauritaniennes et maliennes. La première fois avec une bande, composée de quatre Maliens armés «spécialistes de vol de véhicules», arrêtée sur le territoire algérien avec un véhicule tout-terrain volé. Le véhicule a été rendu au Mali, mais les forces de sécurité algériennes ont gardé sur leur territoire les quatre Maliens, «pour les besoins de l’enquête».

La deuxième bande armée était composée de Maliens et d’Algériens complices d’un malfaiteur tué dans le nord du Mali après des échanges de coups de feu avec des militaires. Cette bande venait de s’attaquer à un camion de transport civil à bord duquel se trouvaient deux militaires maliens qui ont riposté. Ils avaient dérobé 30 millions de FCFA (environ 45.000 euros) et le vol d’un véhicule 4×4 appartenant aux services de santé.

Les experts estiment qu’un groupe important regroupant plusieurs salafistes de diverses nationalités écume le désert de Taoudénit au Mali, particulièrement à Tagaza. Ce groupe serait la faction salafiste «Khalid Ibn Al Walid» qui a échappé à l’armée tchadienne. D’autres groupuscules ont été signalés sur l’axe, ligne Oulata-Tichit-Ouadane-Zouérate, au Nord-Est mauritanien, là où les recherches sont les plus intenses.

Mounir B.