La théorie du GMO sauvée par les Mauritaniens ?

La théorie du GMO sauvée par les Mauritaniens ?

Par Kamel Daoud, Le Quotidien d’Oran, 15 septembre 2005

Quelque part, la réélection de Moubarak à la tête de son Egypte et de celle de ses deux fils, a sonné le glas d’une première conception du Grand Moyen-Orient de son traitement démocratisant par épandage. C’est l’Egypte qui devait en effet donner l’exemple de la théorie de la démocratie par prises orales et c’est elle qui en illustra l’échec plat le 07 septembre dernier. La mécanique US était simple comme une équation :

1°) pour éviter une surproduction du terrorisme et de l’insécurité internationale, les pays arabes doivent être démocratisés;

2°) pour démocratiser les pays arabes, il faut donc pousser à la retraite les régimes actuels qui poussent leurs rues à basculer vers les islamistes et les islamistes vers le terrorisme.

Cette première version du GMO se retrouva sans réponse à la réponse des régimes arabes «sans nous, c’est les islamistes et avec les islamistes c’est le terrorisme».

Continuons: pour sauver le GMO et faire barrage aux islamistes, la théorie du GMO coupa la poire en deux :

1°) il fallait ouvrir le champ de la concurrence politique avec la formule d’une ouverture contrôlée. Cela donne cette sorte de pluralisme handicapé qui voit concourir pour des pseudo-présidentielles un poids lourd, dopé par les moyens d’un Etat, face à des candidats démocrates, filtrés par des lois éliminatoires et avec les moyens d’un club de quartier et les appuis d’une élite encore minoritaire et craintive;

2°) il fallait, par la suite, sans cesse rappeler que les régimes arabes, même réélus, ne le sont plus qu’avec l’évidence d’un fort taux d’abstention qui les fragilisent et laisser espérer des changements dans le temps et des négociations à partir de cette faiblesse de score.

En Egypte, comme en Algérie, cela donna un résultat encore plus scabreux puisque la théorie du GMO découvre, sous le regard amusé des régimes arabes, que c’est la rue arabe qui est conservatrice et vote pour le même en le faisant hériter par lui-même. Conditionnée, quadrillée, encasernée et bien dressée, la rue arabe se révèle comme un bon animal domestique qui vote pour le plus fort, le plus puissant et donc le plus visible. Ceci lorsqu’elle vote et que l’on ne vote pas à sa place.

La théorie du GMO sera donc révisée à la baisse de ses ambitions: il faut donner du temps au temps et laisser la démocratie se faire avec la lente, trop lente, montée des alternatives démocratiques. «Les Arabes finiront par comprendre» est le sous-titre de la nouvelle version du GMO depuis un an à Washington.

Continuons: les élections d’Egypte comme celles de l’Algérie ont révélé au moins un chiffre: celui des millions qui n’ont pas voté et que l’on cache sous le pourcentage de ceux qui ont voté pour le candidat du pouvoir. Le GMO mise sur cette population, tout autant que les islamistes, les alter-mondialistes, les radicalistes et les doctrinaires de la démission collective de la race envers ses devoirs de race à part.

La situation est celle donc d’un blocage total: on ne peut pas demander à Moubarak de partir alors que les cadavres de Charm Cheikh sont encore chauds. On ne peut lui demander de rester sachant qu’en 24 ans de règne il n’a déjà rien pu faire contre les djihadistes, sauf leur donner de meilleurs arguments de guerre. On ne peut pas demander à la rue arabe de bien voter car juste le «bien voter» manque de définition. On ne peut pas, non plus, demander à ces peuples en crise de faire des choix après un siècle de prêt-à-porter référendaire et de nourriture intellectuelle unicellulaire. On ne peut pas reprocher aux Moubarak de tous bords d’avoir monopolisé le pouvoir contre la volonté de leurs peuples puisque c’est la volonté de leurs peuples qui n’existe pas justement et donc qui leur a permis de garder le trône.

Conclusion ? Le GMO bloque au démarrage: impossible de démocratiser le monde arabe par le haut, ni par le bas, ni sur les côtés, ni à partir de l’intérieur. Le monde arabe doit-il rester en l’état d’Etats sous contrôle et de rues sous influence ? Non. Cela va conduire à une exportation encore plus terrible du «terrorisme international». Que faire alors ?

La solution viendra, curieusement, de la Mauritanie. Une formule de coup d’Etat démocratisant qui démocratise par illégalité l’illégalité qui s’est imposée comme légitimité. Explication: tout le monde – ONU, Union africaine, puissances occidentales et voisins maghrébins – a fermé les yeux sur les putschistes mauritaniens qui ont chassé Ould Taya. Pourquoi ? Parce que, entre un dictateur qui finassait sur la démocratie et son peuple incapable physiquement de le chasser démocratiquement sans se faire tirer dessus, il restait une solution inédite: un coup d’Etat en bonne et due forme dont le but n’est pas d’occuper le Palais, mais de donner au peuple la chance de faire des choix et de chasser celui qui empêchait des élections libres. Ce sont donc les militaires, de surcroît putschistes, qui vont peut-être sauver le GMO. Il faut un coup d’Etat pour avoir un Etat et des militaires, encore une fois, pour libérer le peuple. Mais n’est-ce pas là justement ce que le GMO voulait changer ?