L’ambassadeur des USA analyse les relations algéro-américaines

L’ambassadeur des USA analyse les relations algéro-américaines : « Aux Algériens de fixer la vitesse des réformes »

El Watan, 23 juin 2008

Du bruit, c’est tout », a résumé l’ambassadeur des Etats-Unis à Alger la polémique suscitée il y a quelques semaines autour des audiences qu’il accordait aux représentants des associations et des partis algériens. Une partie de la presse avait lié ces rencontres à la question du « troisième mandat » de Abdelaziz Bouteflika.

« Certains ont dit que nous nous sommes ingérés dans les affaires aflgériennes ; je voudrais bien comprendre comment. Le ministère algérien des Affaires étrangères ne s’est jamais plaint de nous », a déclaré Robert Ford, dans un entretien accordé à El Watan, El Khabar et au Quotidien d’Oran. « Les règles diplomatiques doivent être respectées, celles de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures du pays dans lequel on travaille. En même temps, il est normal pour une ambassade, pour bien comprendre la situation du pays, de discuter avec les gens. Nous avons plusieurs contacts. C’est connu. Le président de la République, lors de la remise de créance, m’a dit : “Il faut écouter les Algériens”. J’ai fait le maximum pour suivre son conseil. L’Algérie est un pays divers, une société sophistiquée mais aussi complexe. Difficile à comprendre », a-t-il appuyé. Il a confirmé la convocation de l’ambassadeur d’Algérie à Washington après le début de la polémique. Chose qui n’a jamais été dite à Alger.

« Il est normal de discuter des rapports bilatéraux avec les ambassadeurs soit à Alger, soit à Washington. Cette turbulence a-t-elle pesé sur les relations bilatérales ? Je ne pense pas », a-t-il ajouté. Selon lui, la relation entre les deux pays évolue d’une manière positive. Il a cité l’exemple de l’enseignement de l’anglais qui a bénéficié à 9000 étudiants dans 9 wilayas du pays. Une assistance technique est accordée aux administrateurs qui révisent les programmes de l’enseignement de l’anglais dans le secondaire avec une formation de 113 enseignants algériens. Robert Ford a rappelé que le président Bouteflika lui a demandé, dès son installation à Alger en 2006, d’aider les Algériens à apprendre l’anglais. Un programme de jumelage entre universités sera bientôt lancé. Dans un premier temps, l’université Mentouri de Constantine sera jumelée avec celle du Michigan. Les bourses accordées aux étudiants et aux chercheurs sont passées de 9 en 2005 à 55 en 2008. L’ouverture d’une université américaine à Alger n’est pas pour demain. Selon le diplomate, ce projet exige beaucoup de moyens financiers tant privés que publics. Pourquoi cet intérêt pour l’éducation ? « Le grand défi pour les pays de cette région est d’intégrer les jeunes dans l’économie mondiale, comme cela a déjà été fait en Europe de l’Est et en Asie. Il faut faciliter cette intégration, fournir des opportunités aux jeunes d’avoir de bons postes de travail et des salaires… l’éducation est un élément de base, mais ce n’est pas le seul élément », a-t-il précisé. Il a souligné que c’est la première fois que le département du Trésor envoie un conseiller résident à Alger travailler avec la Banque d’Algérie et le ministère des Finances. Sa principale mission : aider à l’amélioration de la supervision des banques et coordonner les programmes de formation. « Dernièrement, le ministère des Finances nous a demandé une assistance technique pour la direction générale des impôts aux fins de numériser et interconnecter les services, installer un réseau d’ordinateurs avec un système intégré. Des équipes y travaillent déjà. J’espère qu’on pourra répondre à une autre demande de l’administration fiscale pour le renforcement des systèmes de contrôle », a annoncé l’ambassadeur. La département du Trésor travaille également pour aider les autorités algériennes à lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Dans le domaine judiciaire, le barreau américain assure actuellement des programmes de formation avec l’Ecole supérieure de la magistrature. Un autre programme s’adresse aux avocats d’Oran, d’Alger et de Constantine sur l’éthique professionnelle.

Selon Robert Ford, les Etats-Unis soutiennent fortement l’adhésion de l’Algérie à l’OMC et sont prêts à accorder une assistance technique. « Pour être membre de l’OMC, il existe des normes internationales à respecter. Il faut régulariser les lois et les mettre en exécution. Le gouvernement algérien fait cela d’une manière graduelle », a-t-il noté. Citant le cas de l’industrie pharmaceutique, il a estimé qu’il est indispensable de respecter les brevets d’invention nécessaires pour éviter d’éventuelles poursuites judiciaires. « On attend que l’Algérie accepte de jouer le jeu dans ce domaine. Aux Etats-Unis, l’Algérie vient d’être mise sur une liste des pays où persistent des problèmes sur le non-respect des brevets. Même des entreprises algériennes souffrent de cette situation… », a-t-il ajouté. A propos du climat des affaires, il a évoqué des problèmes liés à la douane, au foncier, aux procédures administratives, à l’utilisation des devises et au transfert de fonds. « Soyons honnêtes, le climat des affaires en Algérie n’est pas le meilleur. Le gouvernement le sait. Les autorités ont demandé l’assistance pour la réforme du secteur bancaire. Tous les hommes d’affaires, algériens ou américains, disent que le secteur bancaire constitue un blocage pour les investissements », a-t-il appuyé. N’empêche, des projets sont engagés, comme celui de la station de dessalement d’eau d’El Hamma dans lequel General Electric a injecté 200 millions de dollars et celui de General Cable qui a investi 120 millions de dollars pour acheter 70% de l’Enac Biskra avec, en perspective, l’exportation de câbles vers l’Espagne, l’Italie et la France. L’Algérie est le deuxième partenaire commercial des Etats-Unis dans la région arabe. La valeur des échanges commerciaux en 2008 approche les 21 milliards de dollars. Concernant la circulation des personnes, ces deux dernières années, le traitement des visas touristiques a augmenté de 15%. Déplacé pendant dix ans en Tunisie, le traitement des visas d’immigration se fait désormais en Algérie.

Peu d’inquiétudes sur la situation sécuritaire

La situation sécuritaire n’est pas un frein à l’investissement. « Elle ne pèse pas trop. Après avoir fait trois ans en Irak, l’Algérie est pour moi le paradis ! Il y a certes des problèmes, mais les Américains peuvent venir ici, visiter le pays, habiter et travailler. Les autorités prennent sérieusement le problème en charge, il y a une bonne coopération entre nous », a expliqué Robert Ford. Selon lui, la situation sécuritaire de 2008 n’a rien à voir avec celle de 1994. « Les terroristes ont évolué. En 1995, on ne parlait pas d’Al Qaïda, on ne parlait pas des attentats suicide, on ne voyait jamais les groupes sur internet, et il y avait beaucoup d’attentats chaque jour… Nos gouvernements sont alliés dans les efforts internationaux de démanteler les réseaux terroristes », a-t-il noté. D’après lui, Al Qaïda au Maghreb islamique est liée à Al Qaïda en Irak et en Asie du Sud. La preuve ? « Il y a de jeunes Algériens qui partent pour faire la guerre en Irak sous la tutelle d’Al Qaïda fi bilad Errafidaïn. Selon un rapport du Pentagone, 60 jeunes Algériens sont entrés de la Syrie en Irak entre 2006 et 2007. A-t-on vu beaucoup d’attentats suicide avant que le GSPC n’annonce son ralliement à Al Qaïda ? Au moins une douzaine ont été perpétrés. C’est un changement visible », a relevé le diplomate. Selon lui, les rapports bilatéraux militaires avancent mais lentement. « Nous ne sommes pas pressés », a-t-il précisé. Des officiers algériens ont visité ce mois de juin des bases navales aux Etats-Unis et à Naples, en Italie, « pour voir comment les administrateurs gèrent ces infrastructures ».

Des cadets algériens des forces aériennes ont visité l’université de l’US Air Force au Colorado en avril 2008. « Dernièrement, un haut officier des garde-côtes a visité l’Algérie pour participer à un exercice dans l’est du pays. Il y a des échanges, mais il y a de l’espace pour faire plus (…) Nous sommes prêts à recevoir, considérer et discuter avec nos amis algériens des ventes d’armes américaines. Il y a des lois américaines qui sont appliquées en la matière et qui doivent être respectées. Nous sommes disponibles à discuter de tout cela s’il y a une demande algérienne », a souligné Robert Ford qui termine sa mission à Alger. Interrogé sur l’Africom (commandement américain pour l’Afrique), il a précisé que le projet évolue au fur et à mesure des discussions menées avec les pays africains sur leurs besoins. « Le rôle de l’Africom est d’aider les Africains à contrôler les frontières en renforçant leurs propres capacités. Nous ne voulons pas déployer des soldats américains dans le continent. Cela n’a jamais été notre but », a-t-il indiqué. Le chef de l’Africom, le général William Ward, a visité récemment la Tunisie et le Maroc. Il n’a pas visité l’Algérie. « Le général Ward serait content de visiter l’Algérie, s’il est invité », a indiqué le diplomate. Il a évoqué la visite récente à Alger d’une délégation de la direction des Affaires africaines du département d’Etat pour discuter avec les Algériens de la situation sécuritaire dans le Sahel. « Les deux pays partagent le même intérêt de voir un Sahel stable, sécurisé où les gouvernements de Mauritanie, du Niger, du Mali, du Tchad seraient capables de contrôler leurs frontières, d’arrêter la contrebande, le trafic d’armes et de drogue. Washington soutient les accords de paix d’Alger signés entre Bamako et les rebelles touareg. Nous soutenons fortement les efforts algériens pour régler les problèmes du nord du Mali », a estimé l’ambassadeur. Le projet de réformes du Grand Moyen-Orient (GMO), qui concerne l’Afrique du Nord également, est-il mort ? « Non, ce projet n’est pas tombé à l’eau. Les programmes qui y sont liés sont en application dans les pays concernés en accord avec les autorités en place », a répondu l’ambassadeur américain. Le programme de soutien à la réforme judiciaire en Algérie est financé à partir du compte bancaire utilisé par le GMO. A une question sur les réformes et l’absence de démocratie dans la région ciblée, le GMO, Robert Ford a préféré parler de l’Algérie. « Aux Algériens de décider de la vitesse avec laquelle ils mettent à exécution les réformes. Je doute fort que les Américains sauraient la vitesse convenable. Ce qui nous intéresse est le sens. Et le sens est déjà fixé, à mon avis », a-t-il noté, soulignant que les Etats-Unis veulent accorder leur assistance à la transition économique de l’Algérie. « Peut-on faire mieux ? Oui », a-t-il conclu.

Par Faycal Metaoui

Des membres du Congrès écrivent à Bouteflika

Une trentaine de membres du Congrès américain ont envoyé une lettre au président de la République sur la situation des chrétiens en Algérie. Ils ont demandé, selon l’ambassadeur des Etats-Unis à Alger, à ce que les autorités gardent cette tradition de tolérance dans la société. Cette initiative est intervenue après la polémique soulevée par ce qui est appelé « l’activisme des évangéliques » en Algérie et par l’affaire Habiba Kouider, jeune convertie jugée par le tribunal de Tiaret. « Je ne vous cache pas que l’affaire de Tiaret a fait beaucoup de bruit dans la presse en Europe et aux Etats-Unis », a confié le diplomate. « Nous avons, dans nos discussions avec la communauté chrétienne ici, dit qu’il faut respecter les procédures et les lois algériennes en la matière », a-t-il ajouté. Selon lui, les Algériens sont extrêmement tolérants avec les autres religions. « J’ai habité dans des régions beaucoup moins tolérantes. L’Algérie est le pays de saint Augustin. L’élément chrétien fait partie de l’histoire et de la culture algériennes », a-t-il appuyé.

Par F. M.

Robert Ford critique le processus de création d’entreprises en Algérie

L’Algérie fait partie des pays les moins compétitifs en matière de création d’entreprises, a indiqué hier l’ambassadeur des Etats-Unis en Algérie, Robert S. Ford. Le diplomate américain, qui donnait une communication à l’occasion de l’université d’été de la Confédération des cadres de la comptabilité et des finances (CCFC), dont les travaux ont commencé hier à l’Institut supérieur de gestion et de planification (ISGP), n’y est pas allé avec le dos de la cuiller concernant le processus de création d’entreprises en Algérie.

S’appuyant sur les conclusions et les chiffres d’un rapport de la Banque mondiale, M. Ford soulignera qu’un investisseur réussit à mettre en place son business au bout de 160 jours en moyenne dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), alors qu’il lui faudra batailler pendant 240 jours en Algérie. « L’Algérie n’est pas parmi les pays les plus compétitifs » dans la région MENA, a-t-il tranché. Continuant sur sa lancée, le conférencier, citant toujours le rapport de la Banque mondiale, relèvera que le processus de création d’entreprises en Algérie comprend pas moins de 14 procédures, contre 6 seulement dans le dispositif américain. La durée de ce processus est quatre fois plus longue en Algérie, où elle est de 24 jours, alors qu’elle ne dépasse pas les 6 jours dans le pays de l’Oncle Sam, toujours selon l’ambassadeur américain. « Aux Etats-Unis, avec une bonne idée et un esprit d’entreprise, vous pouvez créer une entreprise en 7 semaines. Avec la même idée, vous mettez 9 mois en Algérie », note M. Ford.

Il reconnaît néanmoins que le nombre de procédures pour avoir les autorisations et les licences nécessaires pour commencer une nouvelle activité est le même dans les deux pays. Cette flexibilité des institutions américaines fait que le secteur des petites et moyennes entreprises (PME) connaît un essor qui s’est traduit par la création de 2 millions d’emplois en 2006. Cette performance a été rendue possible grâce à l’apport des banques qui ont accordé la même année pas moins de 12 milliards de dollars aux PME américaines. On ne peut en dire autant des banques algériennes. D’ailleurs, le diplomate américain fera savoir qu’une équipe d’experts de l’agence américaine de promotion des PME séjournera en Algérie en juillet pour, a-t-il précisé, « renforcer les capacités des banques commerciales à évaluer le risque-crédit ». Evoquant l’expérience allemande, le directeur général de la chambre de commerce algéro-allemande, Andreas Hergenröther, a démontré, pour sa part, que les PME peuvent être au centre du développement économique d’un pays. Il rappellera que l’économie allemande a été pour la cinquième année consécutive le premier exportateur mondial avec des recettes de plus de 900 milliards d’euros. Quelque 3000 PME allemandes sont leaders dans leurs activités. Les PME représentent plus de 99% des entreprises allemandes. Elles contribuent à hauteur de 38,3% dans le chiffre d’affaires de l’économie allemande, totalisent 70,7% des travailleurs et 82,7% des apprentis. Les entrepreneurs bénéficient de nombreuses facilités de financement. Ils ne sont pas tenus de fournir un apport personnel pour obtenir un crédit bancaire.

Par Nora Boudedja