«En Algérie, il n’y a pas de secteur attractif en dehors des hydrocarbures»

Malka Haim. Expert américain au Centre international des études stratégiques

«En Algérie, il n’y a pas de secteur attractif en dehors des hydrocarbures»

El Watan, 27 novembre 2013

Pour l’expert américain, la politique de l’Administration Obama ne manque pas d’incohérences quand il s’agit du Maghreb.

Invité par l’Institut de diplomatie et des relations internationales (IDRI), Malka Haim, expert américain au Centre international des études stratégiques, a tenté, hier, d’expliquer à un parterre de diplomates, d’étudiants et de journalistes, la politique de l’Amérique au Maghreb et au Moyen-Orient, sans pour autant être capable d’apporter des réponses aux nombreuses questions qui lui ont été posées lors du débat, tout en précisant que ses propos n’engagent que sa personne. L’expert affirme que le Maghreb est «mal connu», peut-être «parce qu’il est collé au Moyen-Orient, région où les intérêts des Etats-Unis sont les plus importants».

Selon le conférencier, «les échanges algéro-américains sont basés exclusivement sur les hydrocarbures, qui connaissent d’ailleurs une diminution importante depuis que l’Amérique a opté pour une indépendance énergétique. En 2007, les USA exploitaient 443 000 barils/jour. En 2012, le chiffre a baissé sensiblement pour atteindre 120 000 barils/jour. Ce n’est pas de la faute des Etats-Unis, mais c’est qu’il n’y a pas eu d’autres secteurs plus attractifs que celui de l’énergie». Malka Haim estime que même si les relations algéro-américaines ont connu une «transition remarquable, cela reste insuffisant pour en faire un partenariat stratégique. Les deux pays doivent s’entendre sur le type de partenariat qu’ils veulent avoir à l’avenir. Ils ont certes des intérêts communs, mais ils ne sont pas nécessairement alignés».

Selon l’expert, les Américains «ne connaissent rien de l’Algérie, même pas son histoire, peut-être parce qu’il n’y a pas une importante communauté d’Algériens ou d’Américains qui ont vécu en Algérie pour vendre son image et créer des passerelles (…) comme l’ont fait par exemple les Saoudiens à travers 80 000 étudiants installés aux Etats-Unis». Il reconnaît que des divergences existent entre les deux pays : «Il est normal que l’Algérie ait un avis autre que celui des Etats-Unis. Elle a des problèmes à ses frontières, alors que les Etats-Unis développent une approche beaucoup plus élargie qui englobe de nombreux pays comme l’Egypte, la Syrie, le Qatar, etc.» Citant le conflit libyen, le conférencier souligne que «l’Algérie a une frontière avec ce pays et, de ce fait, se trouve dans une situation délicate. Pour sa part l’Amérique tient compte d’autres facteurs liés à ses intérêts dans toute la région».

Interrogé sur la position «complaisante» à l’égard du terrorisme durant les années 1990, l’expert répond : «Tout le monde sait que l’Algérie n’a pas été entendue, qu’elle a fait face seule au terrorisme et qu’il a fallu le 11 Septembre pour que les choses changent. Mais il ne faut pas rester figé (…) il faut aller au-delà.»
Sur la promesse – non tenue par les Etats-Unis – de trouver une solution à la question sahraouie faite à l’Algérie en 1984 en contrepartie de la résolution de la crise des otages américains en Iran, Malka déclare : «Même si les USA soutiennent le plan d’autonomie présenté par le Maroc, cela ne veut pas dire qu’ils s’opposent aux décisions de l’ONU au sein du Conseil de sécurité. Aujourd’hui, leur politique est d’éviter de s’impliquer directement. L’Administration Obama ne veut plus de solutions à l’irakienne ou à l’afghane. Elle veut aller vers des partenariats stratégiques bilatéraux.»

Fardeau sécuritaire

Néanmoins, il se dit «vraiment perdu» parce qu’il ne «comprend pas la politique des USA au Maghreb (…) Peut-être parce que cette région est collée au Moyen-Orient, une grande partie du monde où les intérêts américains sont les plus importants». Pour expliquer cette approche, il révèle que pour 2014, l’aide prévue par les USA pour le Maghreb a été arrêtée à 103 millions de dollars alors que celle allouée au Liban, un pays qui compte seulement 3 millions d’habitants, atteindra 165 millions de dollars. L’expert tente d’expliquer ce «manque d’intérêt» par «les tensions qui minent» les relations entre les pays de la région et qui rendent «difficile toute politique globale». Ce qui a poussé, dit-il, les USA à «favoriser l’approche multilatérale».

Et de conclure que lorsqu’il s’agit du Maghreb, «la tendance est dans le soutien de la démocratie, des élections et des libertés, ce qui est en contradiction avec les gouvernements stables. Ce conflit d’intérêts mène à une politique incohérente. Comme cela a été le cas lorsque Obama a demandé à Moubarak de quitter le pouvoir, puis il a soutenu les militaires pour chasser les islamistes qui l’ont remplacé». Pour lui, la politique américaine au Moyen-Orient «est beaucoup moins ambitieuse que pragmatique. L’Amérique ne peut plus imposer des solutions. Elle privilégie les canaux diplomatiques, refuse d’intervenir en Syrie mais aussi au Mali bien qu’elle ait été sollicitée. Sa nouvelle stratégie est d’aider les Etats par la fourniture d’équipement, d’armement, pas en envoyant des soldats. Elle ne veut pas subir le fardeau sécuritaire seule, mais avec des alliés. Elle a développé de nouveaux cadres de coopération, notamment au Maghreb, région où un dialogue stratégique, basé sur la lutte antiterroriste, a été engagé avec l’Algérie et le Maroc».

A propos du Moyen-Orient, il déclare : «Les alliés estiment que cette politique est incohérente et manque de vision vers l’avenir, alors que l’opposition interne et des membres du Congrès la critiquent sévèrement en raison des crises qui ont secoué la région, les Printemps arabes.» L’expert tente d’en comprendre les raisons à travers ce qui se passe à l’intérieur de l’Amérique : «Le pays est en pleine mutation. Il connaît des changements importants. Il bascule progressivement d’une puissance militaire vers une puissance diplomatique pour servir ses intérêts. Il est surendetté, 16 trillions de dollars. Les deux guerres qu’il a menées ont causé des milliers de morts et engendré des dépenses de 1,3 trillion de dollars. Les facteurs sont aussi bien exogènes qu’endogènes. Les puissances économiques ne sont plus homogènes, des groupes de criminels sont capables de paralyser les systèmes financiers, ce qui a eu un impact considérable sur les politiques internes, habituées à une gestion classique des menaces. Une mutation des stratégies était nécessaire (…) et une réévaluation des intérêts est devenue capitale (…). L’Amérique d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui.»

Salima Tlemçani