L’ambassadeur US à alger, Henry S. Ensher, à Liberté

L’ambassadeur US à alger, Henry S. Ensher, à Liberté

“Lorsqu’il y aura la démocratie dans la région, nos intérêts seront préservés”

Par : Djilali Benyoub, Liberté, 21 août 2011

À nouveau contexte nouvelle stratégie. C’est ce qui paraît de la méthode du nouvel ambassadeur US à Alger, Son Excellence Henry S. Ensher. Depuis le début des surprenants bouleversements dans le monde arabe, les States ont changé de stratégie en changeant leurs partenaires. L’option militaire étant, selon le nouveau diplomate qui a inauguré son installation à Alger en recevant dans son bureau individuellement quelques journalistes algériens, le dernier recours pour les changements de régimes dans le monde arabe, les États Unis s’attellent à élargir le champ de leurs partenaires politiques à la société civile, association, personnalités respectées, ONG…

Dans le décor simple et sobre de son bureau aussi modestement meublé, où il nous reçoit, l’atmosphère détendue ne laisse aucune place au “protocole”. Un air qui tranche nettement avec les habituelles ambiances “carrées” des chancelleries.
Le sourire malin, l’œil vif et sûr, M. Ensher refuse d’être qualifié d’expert en guerre diplomatique, considérant sa carrière, une dizaine d’années entre autres en Irak et en Afghanistan, comme une riche expérience au service de son gouvernement et du peuple américain. Il rappelle, à juste titre, son passage à Alger en tant que conseiller politique avant sa promotion. Passée “sa surprise” d’être qualifié de diplomate de guerre, il expliquera que sa mission est hautement politique, son principal partenaire étant le gouvernement, sans omettre son étroite collaboration avec le service “militaire”. “Je me suis occupé du champ civil, j’ai axé sur les affaires gouvernementales et économiques en relation avec mes collègues militaires”, a-t-il confié.

Nouvel acteur politique, la société civile

Pour son poste à Alger, sa mission est “d’améliorer la relation avec le gouvernement, mais aussi entre les peules algérien et américain”, dit-il. “Surtout, la chose la plus importante, entre les deux peuples”, a-t-il précisé. Les deux pays poursuivront leur coopération dans le domaine sécuritaire mais aussi les relations commerciales qui doivent, selon lui, aller au-delà du secteur des hydrocarbures. L’ambassadeur cible le secteur de l’agriculture qui offre “des possibilités d’exportation de produits algériens qui sont de bonne qualité”. Il a également émis le souhait de développer des échanges en matière d’enseignement supérieur. Et, pourquoi pas, une université américaine à Alger, comme c’est le cas à Beyrouth, au Caire… !
“Les universités américaines sont excellentes, c’est possible de lier des relations entre ces universités et les universités algériennes”, a-t-il souligné. Pour les autres créneaux, il a cependant émis des réserves. “Pour les autres secteurs, il y a des conditions”, dit-il, expliquant que “les compagnies américaines trouvent des opportunités d’investissement mais veulent des changements dans les conditions d’accès au marché algérien”. Il y a également les conditions sécuritaires qui, malgré la relative amélioration, n’encouragent pas les investisseurs. “Il y a peu de problèmes sécuritaires en Algérie, mais l’environnement de manière générale, la bureaucratie découragent les entreprises américaines”, a-t-il précisé.
Interrogé sur le combat contre Al-Qaïda dont les résultats restent mitigés et ce “revirement stratégique”, plutôt “géographique” de la stratégie américaine dans la région du Moyen-Orient, l’ambassadeur a reconnu que le combat n’est pas achevé. “Nous n’avons pas réussi totalement dans notre guerre contre Al-Qaïda. Nous avons réalisé des avancées contre cette organisation et nous poursuivrons nos efforts à travers le monde. Je crois que nous avons bien avancé, mais nous devons faire encore des efforts pour que ses fondements idéologiques changent. Tout le monde en est conscient”, dit-il encore.
Aussi présente-t-il la situation politique actuelle en Irak d’un premier pas vers la démocratie quand bien même l’intervention US a donné naissance à une “démocratie ethno-religieuse”.
Le diplomate ne tient pas compte de ces aspects, la composante politique de la scène irakienne est ethnique, tribale, religieuse…, “l’essentiel, dit-il, est qu’il y a des partis qui se sont livrés une concurrence électorale ouverte, en entamant des négociations pour former un gouvernement. Ils sont au début de cette opération”. “Nous considérons que l’étape actuelle est une opération vers la démocratie”, a-t-il conclu.

La démocratie, un facteur de stabilité

À la question de savoir si l’implication dans les évènements qui secouent le monde arabe ne participe pas de la mise en œuvre du projet Grand Moyen-Orient (GMO) de G. W. Bush, le diplomate US nie l’existence d’un projet d’une telle dimension. Avec son arabe à l’accent moyen-oriental qu’il excelle, il déclare que son pays a des intérêts dans cette région et partout dans le monde, et que la priorité est la défense de ces intérêts et des intérêts du peuple américain. Il pense que “lorsqu’il y aura des États démocratiques dans la région, nos intérêts seront préservés et que la situation dans ces pays ne s’améliorera que par la démocratie”. Il reconnaît néanmoins que le soutien US aux mouvements arabes est sélectif.
Il est motivé, selon lui, par les intérêts de son pays. “Nous soutenons ces mouvements, selon les conditions, individuellement”, reconnaît-il. Idem pour les moyens utilisés qui varient, selon les pays, la situation et les intérêts. D’ailleurs, a-t-il précisé, la force militaire est un derniers recours.
“Nous utilisons tous les autres moyens, contacts, coopération dans tous les domaines, avant l’intervention militaire”, dit-il dans le sillage de la justification des opérations de l’Otan en Libye qui obéissent, selon lui, à la crainte émise par le président Obama du massacre des populations de Benghazi par les forces de Kadhafi. Et si les USA ne s’ingèrent pas dans les évènements de certains pays, c’est que leurs intérêts ne sont pas “touchés”. “Pour le moment”, argue-t-il.
Quant à savoir pourquoi la politique extérieure américaine demeure figée dans le schéma de la guerre froide, le diplomate a promis de réfléchir à la question. Même réaction à la problématique de la crise financière et de prédominance du dollar dans les échanges mondiaux, dollar dont les fluctuations ont un impact direct sur l’économie mondiale.
Les dernières décisions de l’administration Obama de revoir le plafond de la dette et la baisse des taux d’intérêt bancaires qui ne sont pas faites, selon les experts, pour sortir de la spirale inflationniste. Mais surtout son avis sur la proposition chinoise, soutenu par Stieglitz, l’ancien patron de la Banque mondiale, d’instituer une nouvelle monnaie mondiale d’échange et de dépôt pour ne plus dépendre du dollar. D’abord, M. Ensher ne reconnaît pas de lobbies dans le sens de groupes dominant l’économie de son pays et ne donne pas l’air d’être favorable à l’option d’une monnaie internationale. “Les orientations actuelles ne plaident pas pour un changement de système”, dit-il tout en promettant de “voir cela plus tard”.