L’Europe compromet son avenir en Algérie

LE DUOPOLE RUSSO-AMÉRICAIN LA RELÈGUE AUX SECONDS RÔLES

L’Europe compromet son avenir en Algérie

L’Expression, 20 avril 2006

L’intérêt porté à l’Algérie procède d’une série de paramètres militaires et politiques précis.

Les différentes escales faites à Alger par des hauts responsables américains, russes, européens et de l’Otan, depuis le début de l’année, mettent subitement Alger dans une position de destination politico-militaire privilégiée et confirment que le Maghreb est devenu une zone aux enjeux sécuritaires incontournables.
Le pôle d’attraction que devient Alger pour les responsables militaires américains depuis le 11 septembre est chaque jour confirmé, au point qu’en sept jours seulement, trois personnages de haut rang dans la chaîne de commandement des Etats-Unis avaient visité Alger. Il s’agit de Charles F. Wald, adjoint du commandant des Forces américaines en Europe, Robert Mueller, patron du FBI, et enfin Donald Rumsfeld, un des mentors de la «Total war» menée par Washington tous azimuts.
A ceux-là, il faut ajouter l’importante visite faite à Alger par James L. Jones, commandant suprême des Forces américaines en Europe, les 17 et 18 décembre 2005 et les prochaines visites, prévues pour le mois de mai, de Condoleezza Rice et de Dick Cheney. Ces visites, où le politique et le militaire se confondent, sont appuyées par le travail «de fond» accompli par une délégation américaine représentant l’Initiative pour le partenariat pour le Moyen-Orient (Mepi).
Donc, nous sommes bel et bien en face de deux objectifs, l’un politique, l’autre militaire, qui peuvent paraître distincts l’un de l’autre, mais qui, en fait, ne font qu’un. L’impératif politique est motivé par un souci militaire. Pour Washington, le terrorisme n’est pas réductible si l’on s’attaque uniquement à ses effets, que sont les groupes djihadistes transnationaux, de type Al Qaîda. Les Etats arabes sont tout autant mis à l’index pour être des régimes répressifs et donc générateurs de tensions internes graves, lesquelles aboutissent à la naissance de groupes extrémistes et violents.
Les Etats-Unis sont, dans ce cas, pris à partie en tant que puissance qui légitime les dérives des régimes arabes, d’où la nécessité pour Washington de se défaire d’une telle accusation.
Les déchirements qui agitent le Moyen-Orient commencent à faire désespérer Washington d’une région pacifiée, d’autant plus que les victoires du Hamas en Palestine et des Frères musulmans en Egypte, n’augurent rien de bon pour les Etats-Unis. Pour Bush, cela est à mettre à côté de deux mini-guerres, ni complètement ratées, ni complètement réussies, en Afghanistan et en Irak où la guérilla fait rage, les Américains recensant leur 2150e mort.
Cette situation pousse Washington à «regagner» le Maghreb, où les choses paraissent infiniment plus simples. Le projet du Grand Moyen-Orient ne concernait pas l’Algérie. Mais chemin faisant, il semble que notre pays «colle» mieux à l’initiative.
L’Algérie, dont les caractéristiques d’un pays méditerranéen sont encore trop évidentes pour être occultées, passe aujourd’hui pour être le mieux placé pour servir de modèle: sa lutte antiterroriste date de plus de douze ans, son imbrication dans les programmes communs et les exercices conjoints avec l’Otan est totale, son engagement avec Washington pour endiguer toute menace dans la bande frontalière du Sahel est sans équivoque et son contexte politique (adhésion à l’OMC, réconciliation nationale, implication des islamistes modérés dans le jeu démocratique, retrait de l’armée du champ du temporel, etc.) est très favorable à l’émergence d’une classe de politiciens «intégrés».
Les choses n’étant jamais innocentes en politique, il y a encore lieu de voir dans cette poussée américaine en Algérie, une bonne tentative de prendre de court les initiatives de l’Euromed et de Poutine et d’amarrer Alger à Washington plutôt qu’à Paris ou Moscou. L’ «ami russe» Vladimir Poutine, depuis son escale à Alger, il y a près d’un mois, et le gros contrat d’armement passé avec l’Algérie, a toutes les chances de voir se renforcer les positions russes dans le Maghreb, devenu tout à coup un enjeu sécuritaire majeur. Aujourd’hui, Moscou prend en ligne de compte deux atouts: le déclin de l’influence française, et partant, européenne, dans la région maghrébine, et les visées de Washington au Maghreb.
Les prochaines manoeuvres militaires conjointes algéro-russes en haute mer feront grincer des dents les Européens qui, jour après jour, perdent pied non seulement en Algérie et au Maghreb, mais aussi dans toute l’Afrique du Nord et en Afrique, en général.
Premiers voisins de l’Algérie, liés aux Maghrébins par une histoire millénaire et habitants du même bassin méditerranéen, les Européens ont toutefois cette habituelle parcimonie envers les pays du Sud, qui, en période de disette, traitent avec tout le réalisme du moment. Si l’on compare le volume des échanges commerciaux avec les Etats-Unis et la France (qui reste la locomotive de la politique algérienne et maghrébine de l’Europe), ou la disponibilité de la Russie à aider ou à vendre des équipements militaires à l’Algérie, l’on comprend tout de suite pourquoi la percée des uns s’est faite au détriment des autres.
Les visas, les extraditions, la question du Sahara occidental, les relations ambiguës avec le couple algéro-marocain, les événements liés a l’islamophobie, etc. ont été autant de points qui ont miné l’influence de l’Europe en Algérie.
Le traité d’association, signé depuis 2002, et dont les travaux ont été ajournés récemment, reste assez significatif au sujet des «pesanteurs» qui interdisent encore un envol européen en Algérie, et dans le Maghreb, de façon plus générale. Le déclin européen dans la région est-il réel ou s’agit-il alors d’un simple «passage à vide»?

Fayçal OUKACI