Alger et l’autre visage de Bush

Relations algéro-américaines

Alger et l’autre visage de Bush

Le Quotidien d’Oran, 6 novembre 2004

Par tradition, les dirigeants algériens veulent traiter avec les gaullistes au lieu des socialistes français. Avec la réélection de George W.Bush aux Etats-Unis, Alger, qui avait espéré secrètement le maintien des républicains, au détriment des démocrates, semble développer les mêmes réflexes.

« Je me réjouis à la perspective de continuer à oeuvrer avec vous au resserrement et à l’approfondissement de nos relations bilatérales, qui ont connu, au cours de ces dernières années, un développement satisfaisant, fondé sur une meilleure connaissance mutuelle et sur une confiance réciproque de plus en plus affirmée», écrira le président Bouteflika au président Bush dans un message de félicitation qui, au-delà du protocole, exprime une réelle satisfaction des officiels algériens de pouvoir continuer à travailler avec les républicains.

Car l’animosité que portent les dirigeants algériens aux démocrates américains, même si elle n’est pas véhémente comme à l’égard des socialistes français de l’USFIO et du PS, pour des raisons historiques connues, n’en est pas moins articulée sur des malentendus récurrents. Certes, les démocrates américains peuvent avancer le fait que c’est leur jeune sénateur John F.Kennedy qui parla le premier au Congrès américain de l’indépendance de l’Algérie en 1957, mais on pourrait tout aussi mettre au crédit des républicains les mêmes déclarations de l’ambassadeur US à Alger, sous l’ère Eisenhower, qui ont valu aux Américains d’être expulsés et aux bases américaines d’être démantelées dans les années 50.

Le flirt algérien avec les démocrates ne résista pas à la visite de l’ancien président Ben Bella à Cuba, deux jours après avoir été reçu par le président Kennedy.

En pleine crise de la baie des Cochons, Ben Bella trouva les ressources diplomatiques de soutenir Fidel Castro «contre l’impérialisme américain», alors qu’il fut le premier président algérien à se rendre à Washington. L’administration américaine commença alors à se méfier de ces «Barbudos» du Maghreb, toujours disposés à offrir le gîte et le couvert à des révolutionnaires tiers-mondistes qui ont le dénominateur commun de combattre l’Amérique ou ses alliés.

De Che Guevara en Amérique Latine, à Patrice Lumumba au Zaïre, en passant par les mouvements palestiniens jusqu’aux Black Panthers, première expression afro-américaine aux Etats-Unis, qui se sont exilés en Algérie.

Washington mit longtemps à comprendre une Algérie «progressiste» à défaut d’être communiste, qui satellise avec Moscou sans pour autant basculer dans le camp anti-américain.

Le président Houari Boumediène rompit les relations diplomatiques avec l’équipe républicaine de Nixon, pour cause du conflit israélo-arabe de 1967 et 1973, sans pour autant prier les compagnies pétrolières américaines de quitter le Sahara algérien après qu’elles furent venues suppléer, déjà, les Français lors de la nationalisation des hydrocarbures.

Cette brouille a été passagère. Car, par les hasards du destin, les Algériens se sont retrouvés aux premières loges en 1979 lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran. Mohamed Seddik Benyahia et les services secrets algériens jouèrent un rôle capital, de négociateur et d’intermédiaire, pour dénouer cette crise entre l’Iran et les Etats-Unis. Le démocrate Jimmy Carter qui jouait son élection sur sa capacité à libérer les otages n’a jamais pardonné aux Algériens d’avoir «fait traîner en longueur» ce dénouement pour qu’il profite au républicain Ronald Reagan qui eut le privilège de l’annoncer deux jours après son élection.

Le système libéral et islamisant de Chadli Bendjedid allait relancer les relations bilatérales. L’Algérie avait changé, s’est rangée à la politique panislamique prônée par l’allié saoudien des Américains, notamment à travers le laxisme qui marqua l’envoi de plusieurs centaines d’islamistes algériens intégrer les milices afghanes sous le contrôle de la CIA. Cela a valu un accueil grandiose à Chadli Bendjedid à la Maison-Blanche, en 1984, avant que l’Algérie ne sombre dans sa crise politique et sécuritaire qui allait sceller ce timide réchauffement.

L’ère du démocrate Clinton allait marquer une sorte de rupture entre les Algériens et les démocrates américains. Les analystes du département d’Etat américain avaient prédit «un nouvel Iran» en Algérie dès 1992, laissé la sous-traitance du FIS à l’allié saoudien, et développé l’idée, dont les chantres furent Robert Pelletreau, ancien ambassadeur US à Alger et président du Groupe de travail Maghreb au sein du Corporate Council on Africa (CCA), et George Freedman, que l’Algérie va basculer comme l’Iran des Mollahs dans une dictature islamiste et qu’il serait, loisible, de ne pas couper les ponts avec le FIS. Les Américains poussèrent le bouchon jusqu’à ce que Philipe Ross, alors ambassadeur US à Alger, assista à une conférence de Ali Benhadj au CPVA qui a tourné à l’incident diplomatique vite étouffé à Alger.

Cette conviction allait aboutir à un soutien américain à la plate-forme de Sant’ Egidio en 1995 et à l’asile politique du dirigeant islamiste Anouar Heddam aux Etats-Unis. Washington offrait même son parapluie aux participants à la conférence de Rome qui visait à absoudre le FIS de ses crimes en Algérie. Cet épisode marqua profondément les Algériens quant à la volonté de l’administration démocrate de l’époque de nouer des liens avec les islamistes à deux doigts du pouvoir. Mais l’élection de Liamine Zeroual en 1995 et la lucidité de rares démocrates tels que Ronald E.Neuman allaient atténuer de cette vision américaine.

Mais malgré ce dégel, marqué par l’arrivée en 1997 à Alger d’un haut responsable de l’OTAN, les Américains continueront à voir dans l’Algérie un pays instable, aux libertés étouffées, presse ligotée, à la mainmise militaire et aux ressources intéressantes. C’était la ruée des Américains, mais aussi celle des ONG des droits de l’homme, dont la campagne aux Etats-Unis a fini par convaincre les démocrates que le système était incapable de se réformer malgré le travail de l’ex-ambassadeur, Cameron Hume, qui allait maintenir un semblant de partenariat.

Même avec l’avènement du président Bouteflika, les espoirs algériens furent vite déçus. Le président algérien qui jouit d’une bonne réputation dans les cercles diplomatiques et pétroliers américains a réussi à charmer un Bill Clinton lors d’un tête-à-tête de quelques minutes à Rabat, en 1999, en marge des obsèques de Hassan II, mais le démocrate ne lui ouvrira pas les portes de la Maison-Blanche.

En dépêchant Madeleine Albright à Alger, pour la signature de l’accord de paix érythréo-éthiopien, l’administration démocrate prenait conscience, tardivement, qu’Alger pouvait être le pivot, avec l’Afrique du Sud, d’une présence américaine en Afrique plus déterminante.

L’arrivée de George W.Bush au pouvoir et les attentats du 11 septembre allaient bouleverser les rapports algéro-américains. Le pragmatisme texan a fait voler en éclats les quelques réserves sur l’Algérie. Bouteflika est reçu deux fois en quatre mois, met en branle l’appareil sécuritaire algérien pour aider le FBI et la CIA dans la traque des réseaux d’Al-Qaïda et ouvre les portes aux investisseurs américains. Eximbank, Anadarko, Coca-Cola, Microsoft, Elli Lilly et d’autres poussent la porte du marché américain, avec une réussite marquée pour Halliburton, l’ancienne entreprise du vice-président Dick Cheney, et les firmes pétrolières de Huston avec une quinzaine de découvertes de gisements pétroliers. Au grand dam de Pelletreau qui misait sur un échec de Bouteflika: «En septembre 1999, lors d’un dîner donné par le CCA à Washington, il a invité tous les convives – dont le vice-président Dick Cheney et Joe Kennedy – à se rendre en Algérie, à oublier la guerre civile et à entamer avec les Algériens une nouvelle ère de réformes économiques», confiera-t-il à Algérie-Interface.

Depuis, les relations se sont intensifiées aussi bien économiquement, commercialement que militairement. La réélection de George W.Bush est une excellente nouvelle pour Bouteflika dont l’ambition est de porter l’Algérie au rang d’allié stratégique des Etats-Unis. Il a encore quatre années pour y aboutir.

Mounir B.