Les Algériens de Guantanamo au centre d’un tourbillon juridique

Les Algériens de Guantanamo au centre d’un tourbillon juridique

De Notre Correspondant A New York: El Haj ZOUAIMIA, Le Quotidien d’Oran, 16 septembre 2006

A en croire des sources concordantes, le gouvernement américain pourrait ordonner à tout moment une première libération partielle des prisonniers bosniaques d’origine algérienne, incarcérés actuellement au centre de Guantanamo (Cuba).

Ces détenus, faut-il le rappeler, ont été arrêtés le 18 janvier 2002 à Sarajevo par la police bosniaque puis remis aux troupes américaines, alors qu’un tribunal d’appel de la Bosnie-Herzégovine les avait disculpés des charges criminelles en ordonnant leur libération. Ces charges se rapportaient essentiellement à un complot terroriste visant l’ambassade américaine à Sarajevo. Aujourd’hui, les internés algéro-bosniaques du camp de Guantanamo, qui sont au nombre de six, bouclent quatre ans et demi de détention. Leur liste nominative tourne autour d’Aït Idir Mostafa, de Sidi M’hamed d’Alger, de Belkacem Bensayeh de Ouargla, de Boumedienne Lakhdar de Saïda, du couple Boudella El-Haj et Nechla Mohamed, tous deux de Laghouat, et enfin de Saber Lahmar Mahfoudh de Constantine.

Selon les mêmes sources, des responsables américains, qui privilégient la relaxe et l’expulsion vers l’Algérie, avaient à maintes reprises refusé les demandes formulées par le gouvernement bosniaque pour le retour de ces détenus à Sarajevo. Ces même responsables auraient catégoriquement fermé la porte à un rapatriement vers la Bosnie en arguant que les concernés avaient été arrêtés à Sarajevo en tant que ressortissants algériens. Ils n’étaient pas détendeurs de la citoyenneté bosniaque au moment de leur transfert vers Guantanamo (citoyenneté rétablie plus tard). Un journaliste du Washington Post, en l’occurrence Graig Whitlock, qui a pu contacter des hauts responsables au département de la Défense, souligne que le gouvernement algérien avait été contacté pour finaliser le rapatriement de ces prisonniers à condition qu’ils soient internés ou mis sous surveillance. Mais l’opération aurait subitement avorté car les autorités algériennes auraient refusé de souscrire à la démarche. Si ce refus est expliqué par certains par un supposé différent algéro-américain relatif aux conditions imposées par le département de la Défense (CIA) et de la Justice (FBI), d’autres n’excluent pas l’agacement des hauts responsables algériens envers ces mêmes prisonniers (considérés comme Bosniaques), qui, suite à des requêtes sur deux fronts, provoquent un chamboulement procédural préjudiciable. Tout cela sans parler des interférences bosniaques.

A cet effet, il y a lieu de mentionner qu’il y a quelques mois, le Premier ministre bosniaque avait entrepris une démarche auprès de Condoleezza Rice pour l’obtention de la libération de ces personnes en mentionnant l’affaire des Bosniaques !! Mais en vain. La secrétaire d’Etat lui avait opposé une fin de non-recevoir. Rice, en contradiction avec d’autres officiels du Pentagone, considère que les détenus ne peuvent être libérés car ils constituent une source de renseignements importants, et leur libération va à l’encontre de la sécurité des USA. Pourtant, ce n’est pas ce que pense Mathieu Reynolds, un de ses proches collaborateurs et chargé des affaires législatives au Département d’Etat. Le Washington Post du 21 août 2006 étaye les faits par une lettre envoyée par le sénateur Jeffords de l’Etat du Vermont au Département d’Etat, dans laquelle il s’interroge sur le sort de ces six prisonniers. Dans sa réponse à Jeffords, Reynolds impute la faute au gouvernement bosniaque, qui, selon lui, ne veut pas prendre ses responsabilités juridiques une fois les personnes arrivées en Bosnie. Cependant, une source du gouvernement bosniaque, citée par le Post, nie l’existence d’une offre de mise en liberté faite par les Américains: cela se passe au moment où le ministre de la Justice considérait, à Sarajevo, qu’il est du domaine de l’impossible le fait de poursuivre les prisonniers sous un chef d’accusation quelconque, arguant que le Tribunal d’appel de Sarajevo avait déjà tranché en leur faveur. Nonobstant ce tourbillon de contradictions, une première libération partielle d’une partie de détenus et un rapatriement vers l’Algérie sont de plus en plus évoqués… Si le différend avec Alger trouve un règlement. Toutefois, cette libération ne pourrait donc concerner tout le monde car elle demeure encore tributaire des investigations interminables sur le cas Boudella, accusé d’avoir appartenu au GIA et d’avoir séjourné à Tora Bora en Afghanistan. Une accusation réfutée par le concerné. Ici, l’évaluation annuelle des enquêteurs de décembre pourrait apporter des éclaircissements.

Tributaire aussi du cas de Lahmar Saber, un ancien combattant en Bosnie devenu membre d’une agence d’aide saoudienne à Sarajevo. Le volet le plus intriguant pour les enquêteurs au sujet de Saber tourne autour de son beau-père, qui avait été recruté comme concierge à l’ambassade des Etats-Unis en Bosnie, peu avant l’arrestation.

Reste le cas qui continue à intéresser les Américains, celui relatif aux liens de Bensayeh avec Abou Al-Maali et Abou Zoubeida, liens non encore prouvés. Abdelkader Mokhtari, alias Abou Al-Maali, est un nom qui intéresse beaucoup les autorités US: il avait surgi bien avant dans les fichiers de la DST française, dès janvier 1996 exactement. Aidé par l’Algérie, le service antiterroriste français avait réussi à briser le groupe terroriste activant à partir de la Bosnie Herzégovine et responsable de la fameuse attaque de Roubaix. La DST avait en sa possession tous les noms des nationaux algériens en Bosnie. Ces mêmes noms ont été transmis, en novembre 2001, aux services spécialisés américains, ce qui veut dire que la capture des 6 Algériens de Bosnie, détenus actuellement à Guantanamo, ne s’est pas opérée à partir de rien. Leur mission en Bosnie, du moins pour certains, n’avait rien à voir avec l’humanitaire en tout cas.