Négociations autour des 26 détenus algériens de Guantanamo

Négociations autour des 26 détenus algériens de Guantanamo

Les conditions inacceptables des Américains

El Watan, 19 juin 2007

Le tout nouveau chef de la diplomatie algérienne, Mourad Medelci, a créé la surprise hier, en annonçant devant un parterre de journalistes, en marge des travaux de l’atelier sur l’universalité de la mise en œuvre de la convention pour l’interdiction des armes chimiques en Afrique, que « des informations précises nous seront données dans les prochaines heures » sur la libération éventuelle des détenus algériens de cette prison militaire américaine, située à Cuba.

Si tel est le cas, cela voudrait dire que l’une des deux parties, l’Algérie ou les USA, a fait marche arrière du fait que jusqu’à il y a quelques jours, les négociations étaient au point mort. L’Algérie refusait catégoriquement de céder aux « conditionnalités » imposées par le département d’Etat en contrepartie de l’extradition, alors que les négociateurs américains sont restés intransigeants quant au traitement accordé à ceux qu’ils qualifient d’« ennemis combattants illégaux » une fois de retour dans leur pays. Ils sont au nombre de 26, arrêtés à partir de la fin 2001, en Afghanistan et au Pakistan (19), en Georgie (1) et en Bosnie (6) puis déportés vers la base militaire de Guantanamo. Depuis, aucune nouvelle n’a été donnée quant à leur sort jusqu’à octobre 2005, lorsque des responsables américains ont pris attache avec les autorités algériennes pour leur exprimer leur vœu de trouver une solution à la situation. Les Américains se sont dits prêts à extrader certains d’entre eux mais avec des conditions : engager une procédure à même d’empêcher que les mis en cause se lancent dans des activités terroristes, partager les renseignements sur leurs activités, informer de toute mesure judiciaire prise à leur encontre, surveiller leurs activités quotidiennes et en faire part, confisquer leurs passeports et refuser de leur en délivrer en cas de demande, engager une procédure pour inscrire leurs noms sur la liste rouge de terroristes établie par l’ONU, avoir la garantie qu’ils ne créent pas d’organisations terroristes et accepter que chaque mois une tierce personne vienne leur rendre visite pour vérifier s’ils sont bien traités. Des conditions jugées comme étant une atteinte à la souveraineté des lois algériennes et, de ce fait, elles ont été rejetées par la partie algérienne. Celle-ci a estimé, a révélé notre source, que l’Algérie ne « se dérobe pas à ses responsabilités à l’égard de ses ressortissants ». La loi lui permet de juger ses ressortissants pour les actes terroristes commis à l’étranger, même s’ils ne sont pas dirigés contre elle. Le refus de céder aux conditionalités judiciaires et sécuritaires a poussé les USA à trouver d’autres solutions, dont le transfert vers d’autres pays. C’est le cas de Boucetta Fethi, un jeune natif de Mostaganem, qui a rejoint l’Afghanistan en 1989 et s’est retrouvé captif des troupes US, fin 2001, après le bombardement des monts de Tora Bora.

Les garanties

Boucetta Fethi et cinq séparatistes musulmans chinois de la région frontalière avec le Turkmenistan, arrêtés à la frontière pakistanaise, et non considérés comme des « combattants ennemis », ont été transférés en Albanie, où ils sont maintenus en détention depuis octobre 2006. Aucune information n’a filtré sur les conditions et les contreparties d’une telle décision, restée dans les secrets du département d’Etat. Lors de la conférence-débat tenue mercredi dernier au siège de l’ambassade US à Alger, le directeur principal des détenus, M. J. Alan Liotta et la sous-directrice du bureau des investigations sur les crimes de guerre, Mme Sandra Hotgkinson, ont tous les deux indiqué que leur pays veut avoir la garantie que « les combattants ennemis » une fois dans leurs pays ne constituent plus de menaces contre lui ou contre ses alliés. Les deux responsables ont présenté Guantanamo comme un hôtel 5 étoiles, qualifié, selon eux, par les députés européens qui lui ont rendu visite, de « modèle de prison ». Selon les conférenciers, les conditions de détention « sont meilleures » que celles des prisons ailleurs dans le monde. « Les détenus ont droit à trois repas par jour, de l’eau en quantité suffisante, à la prière, à la lecture du Coran, à écrire et recevoir des lettres, jouer au football et à avoir un avocat . En 2006, un millier de journalistes, 500 avocats et 70 000 personnes faisant partie des familles des détenus ont visité Guantanamo. Les prisonniers qui ne sont plus des combattants ennemis peuvent être renvoyés vers leurs pays, mais une fois que nous nous assurons que leur gouvernement est prêt à prendre ses responsabilités pour qu’ils (les détenus) ne constituent plus de menaces et qu’ils soient bien traités chez eux. D’autres solutions sont également envisageables, celles de les envoyer vers un pays tiers pour y être jugés. Pour ceux qui constituent une menace, ils devront rester à Guantanamo jusqu’à la fin du conflit avec Al Qaïda ». Les conférenciers ont indiqué à propos des négociations avec l’Algérie qu’il s’agit de discussions en précisant qu’elles vont se poursuivre. Au cours de cette semaine, des sources diplomatiques ont parlé de blocage de ces mêmes discussions du fait de l’intransigeance des deux parties. Néanmoins, les mêmes sources relèvent que la porte du dialogue n’a pas été fermée. Le ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci, déclare ne pas exclure la libération de certains parmi les 25 Algériens en attente d’« informations précises qui nous seront données dans les prochaines heures ». La question qui reste posée est de savoir si les Américains sont revenus sur les conditionalités qu’ils estimaient, il y a quelques jours, essentielles pour leur sécurité et pour celle de leurs alliés.

Salima Tlemçani

 


Guantanamo Bay, un territoire cubain loué aux Américains

La prison est située sur un terrain en territoire cubain d’une superficie de 121 km2, loué au gouvernement américain depuis le 23 février 1903, sous la présidence de Theodore Roosevelt, au prix de 4085 dollars US, payé tous les ans par chèque.

Le chef cubain, Fidel Castro, a toujours refusé d’encaisser ces paiements (sauf celui de la première année de la Révolution en 1959), car il n’accepte pas que l’un de ses plus grands ennemis dispose d’une base militaire sur son territoire. L’accès à ce terrain est permis uniquement sur consentement des deux parties. C’est de cette base, qui a pour sigle JTF-GTMO soit Joint Task Force Guantanamo, ou simplement « Gitmo » comme aiment bien l’appeler les Américains, qu’en 1898, les Etats-Unis (qui comptaient à l’époque au plus fort de la guerre hispano-américaine 17 000 hommes à la base de Santiago) avaient conquis Porto Rico avec 500 hommes, s’appropriant ainsi la souveraineté de cette île des Caraïbes. Dite de haute sécurité, cette prison militaire abrite des personnes arrêtées principalement en Afghanistan et suspectées d’être des combattants ennemis. A l’automne 2001, elle comptait environ 750 prisonniers originaires d’une vingtaine de pays et entre 2001 à 2004, plus de 200 prisonniers ont été relâchés, sans qu’aucune explication sur les raisons de leur libération ne soit donnée. Bon nombre d’entre eux ont été jugés dans leurs pays d’origine, comme les six prisonniers de nationalité française, ou bénéficié d’amnistie comme plusieurs centaines d’Afghans. Le 12 mars 2005, 527 personnes étaient emprisonnées à Guantanamo. En juin 2007, leur nombre a atteint 385 détenus.

S. T.

 


Liste des Algériens détenus à Guantanamo

Abdenour Sameur, né à Alger ; Mustapha Aït Idir, né à Sidi M’hamed (Alger) ; Al Hadj Boudella, né à Laghouat ; Mohamed Abd El Kader, né en 1976 ; Ammeur Mâamar, né à Alger ; Barhoumi Sofiane, né à Alger ; Ahmed Ben Saleh Bel Bacha, né à Alger ; Belkacem Bensayah, né à Ouargla ; Adel Hadj Al Djazairi Ben Hamlili, né à Oran ; Fathi Boucetta, né à Mostaganem ; Lakhdar Boumedienne, né à Saïda ; Saïd Farhi, né à Cherchell ; Ferghoul Abdelli, né à Tiaret ; Nabil Hadjrab, né à Aïn Taya ; Mustapha Ahmed Hamlili, né à Béchar ; Abdellah Husseini, né à Alger ; Houari Abdoul Raham, né à Alger ; Hourari Sofiane Abar, né à Oran ; Mahfoud Lahmar, né à Constantine ; Aziz Abdelnaji, né à Batna ; Saïd Hassan Rebai, à Oum El Bouaghi ; Zumiri Hassan, né à Alger ; Ahmed Saïb ; Mohamed Nechli, né à Laghouat ; Mahfoud Saber Lahmer, né à Constantine.

Source : Département de la défense US

 


Le gouvernement américain multiplie les embûches

Près de 400 avocats américains bataillent, bénévolement, pour que les détenus du Guantanamo puissent avoir un procès juste.

Leur combat s’inscrit à contre-courant de la politique américaine actuelle. La tâche n’est guère aisée d’autant que l’administration américaine multiplie les embûches, les brimades et les vexations. L’île-prison de Guantanamo Bay est sortie de l’anonymat depuis que le gouvernement Bush a choisi d’y incarcérer les personnes suspectées d’avoir des accointances avec le groupe Al Qaïda. Ce choix ne doit rien au hasard. L’administration américaine semble avoir bien examiné la question avant de transférer les premiers détenus. Me Joshua Colangelo-Bryan, avocat new-yorkais représentant six détenus bahreïnis à Guantanamo, explique que la difficulté qu’il a rencontrée réside dans le fait que ces prisonniers ne séjournent pas dans un territoire américain. Les citoyens et les différents Etats fédéraux n’avaient pas, de ce fait, leur mot à dire. Un groupe d’avocats a porté plainte. En vain. Dès lors qu’il ne s’agit pas de prisonniers américains, les tribunaux américains n’ont aucune prérogative. Opiniâtres, les avocats américains ont saisi la Cour suprême. L’un des juges a réussi à trouver une brèche dans la législation. Il se trouve, en effet, que des animaux (les iguanes) habitant sur le même territoire sont protégés par la législation américaine. « L’on s’est interrogé sur la raison pour laquelle des animaux sont protégés par les lois et non pas les humains », affirme Me Colangelo-Bryan. Trois ans plus tard, un certain nombre d’avocats a saisi l’affaire. Une juge américaine a décidé que tous les détenus doivent connaître la raison de leur détention. Les avocats n’ont pas eu le temps de crier victoire que le Congrès américain a légiféré une loi qui anéantit ces efforts. La loi en question limite l’intervention des avocats américains sur la base de Cuba. « C’est quelque chose qui est en contradiction avec la Constitution américaine », s’insurge Me Colangelo-Bryan.

Amel B.

 


Notre envoyée spéciale s’est entretenue avec un avocat américain à Washington DC

« J’ai vu l’horreur à Guantanamo »

Les vingt-six Algériens détenus à la base américaine de Guantanamo seront-ils extradés vers l’Algérie ? Mourad Medelci, le tout nouveau ministre des Affaires étrangères, l’a sous-entendu hier.

« Nous n’excluons pas que des premiers résultats se traduisent par la libération de certains parmi les Algériens qui sont détenus à Guantanamo », a-t-il déclaré en marge des travaux de l’atelier sur l’universalité de la mise en œuvre de la convention pour l’interdiction des armes chimiques en Afrique. « Des informations précises nous seront données dans les prochaines heures », a-t-il renchéri, ne donnant pas plus de détails sur l’état des négociations avec les Américains. A titre de rappel, l’ambassadeur itinérant américain, Clint Williamson, a indiqué, en avril dernier, avoir discuté avec des responsables algériens de la situation des prisonniers algériens de Guantanamo. M. Williamson a souhaité la fermeture prochaine et définitive de cette base qui a fait et continue à faire couler beaucoup d’encre. Pour extrader les vingt-six Algériens, les Etats-Unis d’Amérique ont posé des conditions que l’Algérie a rejetées. Les deux parties vont-elles trouver un compromis ?

M. A. O.