Washington remet à l’Algérie deux détenus de Guantanamo

Terrorisme : Washington remet à l’Algérie deux détenus de Guantanamo

par Yazid Alilat, Le Quotidien d’Oran, 31 août 2013

Les Etats-Unis ont remis aux autorités algériennes mercredi à l’aéroport international d’Alger deux Algériens détenus de la prison de Guantanamo.

Les transfèrements de Nabil Saïd Hadjarab et Mutia Sadiq Ahmad Sayyab sont les premiers depuis le rapatriement du Canadien Omar Khadr à la fin de septembre 2012. Nabil Saïd Hadjarab avait été capturé le 20 décembre 2001 par des forces afghanes en tentant de fuir Tora Bora, dans l’est de l’Afghanistan, où il avait été blessé dans l’attaque d’un hélicoptère américain, puis avait été remis quelques jours plus tard aux Américains, selon les révélations du site WikiLeaks. Mutia Sadiq Ahmad Sayyab avait lui été capturé en tentant de fuir Tora Bora. Capturé par les Pakistanais après avoir franchi la frontière du Pakistan, il a été ensuite remis aux Américains le 4 janvier 2002. Cent soixante-quatre détenus, accusés sans preuves de terrorisme sur le sillage des attaques du 11 septembre 2001, sont toujours détenus à Guantanamo.

Les transfèrements des deux Algériens ont été confirmés jeudi par un communiqué de la cour d’Alger. «En date du 28 août 2013, les ressortissants algériens (S.M.) et (H.A.) ont été remis aux autorités algériennes à l’Aéroport international Houari-Boumediene, après leur rapatriement de la base de Guantanamo (Cuba) par les autorités américaines», indique le communiqué de la cour d’Alger. Les deux ressortissants algériens «ont été soumis à une enquête préliminaire par les services de la police judiciaire et placés en garde à vue en attendant de les présenter devant le procureur de la République compétent», a ajouté la même source. De son côté, la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH) avait indiqué jeudi que les autorités algériennes ont émis un «avis sans objection» à la demande américaine de rapatriement vers l’Algérie des deux ressortissants algériens. «Sur la base des engagements convenus avec la partie américaine depuis 2007, et en conformité avec la pratique utilisée lors des treize (13) transferts précédents de ce type, la prise en charge de ces ressortissants tant par les services spécialisés que par les instances judiciaires compétentes, est mise en œuvre en application des procédures légales en vigueur en la matière», a expliqué la CNCPPDH.

LES AMERICAINS RECONNAISSANTS

Les transfèrements des deux Algériens, qui n’ont pratiquement aucune attache en Algérie, obéissent à la volonté de l’administration Obama de fermer ce camp militaire de Guantanamo. Il s’agit en fait des premiers rapatriements depuis l’annonce en mai par Barack Obama de sa volonté de reprendre les transfèrements, a annoncé jeudi 29 août le Pentagone. «Les Etats-Unis sont reconnaissants envers le gouvernement algérien pour sa bonne volonté à soutenir les efforts en cours pour fermer le centre de détention de Guantanamo», affirme le ministère américain de la Défense dans un communiqué. Agé de 34 ans, Nabil Hadjarab, l’un des deux transférés de Guantanamo vers Alger, a été détenu près de douze ans dans cette prison militaire, selon l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT). Il avait été déclaré «libérable» deux fois, en 2007 et en 2009, affirme l’organisation. «Nous espérons que Nabil, qui a déjà passé plus d’un tiers de sa vie en détention malgré l’absence d’inculpation ou de condamnation, aura bientôt la possibilité de rejoindre ses proches en France, où il a grandi et où sa famille attend son retour depuis des années», écrit dans un communiqué l’ONG. Cet Algérien qui a pratiquement vécu toute sa vie en France, veut revenir en France, et compte sur les autorités algériennes et les ONG. A Guantanamo, il avait observé plusieurs fois une grève de la faim pour protester contre les conditions de sa détention. A plusieurs reprises, il avait ‘’été gavé » pour être nourri. «Je veux vivre, libre, avec ma famille en France». C’est ce qu’avait écrit Nabil Hadjarab, via son avocate, pour justifier sa grève de la faim.

Dans la prison américaine, on l’appelait le «Français». Milton, un bibliothécaire du camp de détention, confiait récemment garder pour lui les magazines de football, son sport favori, «Onze», «France Football» ou «Planète Foot». «C’est le seul» à parler français, «il est toujours le premier à poser ses mains» sur ces magazines, ajoutait Milton. Né d’un père harki, il est arrivé à l’âge de six mois en France et a vécu l’essentiel de son enfance dans la région lyonnaise dans une famille d’accueil. Il est le seul de sa famille à ne pas avoir la nationalité française. De Londres, il s’est rendu en Afghanistan. Fuyant Tora Bora, il a été arrêté en passant la frontière pakistanaise et vendu aux Etats-Unis, en échange d’une prime, lors de l’intervention américaine après les attentats du 11-Septembre. «Nabil est arrivé en Algérie affaibli par sa grève de la faim, mais il est plein d’espoir pour l’avenir», a écrit jeudi son avocate Codi Crider. «Il est reconnaissant aux Algériens de l’avoir accepté, même s’il rêve de rejoindre un jour sa famille qui l’attend en France».

Une pétition, lancée par son oncle français, qui le soutient depuis la mort de son père, a recueilli plus de 18.000 signatures pour demander son retour en France. Pour autant, la France n’a répondu à aucun des 18 courriers concernant sa demande d’asile envoyés depuis Guantanamo. Mais, au début de juillet, pour la première fois, l’ambassadeur français chargé des droits de l’homme, François Zimeray, rencontrait son oncle. Un geste jugé «très encourageant». Le 18 juillet, l’ACAT avait dénoncé les actes de torture et les mauvais traitements dont Nabil Hadjarab a été victime, comme l’alimentation forcée par l’intermédiaire d’une sonde. Les autorités militaires US ne veulent pas que ‘’ces individus meurent», insiste la Maison Blanche pour justifier la poursuite du «gavage» des grévistes de la faim à Guantanamo. Sur les désormais 164 détenus de Guantanamo, 84 – dont 56 Yéménites – ont été désignés comme transférables par les administrations des présidents George W. Bush et Barack Obama. Quarante-six autres sont en détention illimitée, sans inculpation ni procès, faute de preuves. Ils sont par contre jugés trop dangereux pour être libérés.