Union pour la Méditerranée : plus qu’un mois avant le Sommet de Paris

Union pour la Méditerranée : plus qu’un mois avant le Sommet de Paris

par Pierre Morville, Le Quotidien d’Oran, 12 juin 2008

Le 13 juillet prochain, les membres de l’Union européenne et une douzaine d’Etats du Sud devraient lancer officiellement l’Union. Pour l’instant, il y a beaucoup plus de problèmes que de solutions.

D’abord «Union méditerranéenne», puis «Union pour la Méditerranée» (UPM), le choix des appellations de l’Union entre les pays de l’Union européenne et ceux des rives Est et Sud de la Méditerranée a tout de suite fait débat.

Derrière la querelle sémantique, surgit d’abord le problème de la composition même de cette Union. La France voulait initialement limiter le périmètre de l’UPM aux seuls 22 pays strictement riverains de la Méditerranée, auxquels s’ajoutaient le Portugal, la Jordanie et la Mauritanie. Une démarche solitaire qui avait suscité la colère de l’Allemagne, qui évoquait une division de l’UE. Ce qui avait suscité une grande colère de la part d’Angela Merkel. La chancelière allemande évoqua même le risque de «division de l’Union européenne».

La Commission européenne veut marquer son territoire

On pourrait objecter que le gouvernement allemand a, au début des années 90, impulsé sans trop de précaution un «Conseil des Etats de la mer Baltique» qui réunit outre huit Etats-membres du nord de l’Union européenne et la Commission européenne comme membre à strapontin, trois Etats extérieurs à l’UE, la Russie, la Norvège et l’Islande. La création de cette sous-organisation régionale n’avait pas suscité à l’époque de telles discussions pointilleuses sur les prérogatives des uns et des autres ou sur les prés carrés des différentes institutions.

Les pays du Nord font aujourd’hui valoir que l’intérêt stratégique de la Méditerranée est évidemment supérieur à celui de la mer Baltique. Le «processus de Barcelone» entamé en 1995 entre l’UE et les pays de la Méditerranée aurait été affaibli par le nouveau projet d’Union méditerranéenne qui naturellement puisera dans les fonds communautaires, ce qui était inacceptable pour de nombreux pays nordiques, même si de nombreux experts et responsables, là-bas comme ici, s’interrogent ouvertement sur l’efficacité du «Processus de Barcelone». On pensait que les principaux problèmes politiques qui divisaient les Vingt-Sept sur l’UPM avaient été plus ou moins réglés lors du Conseil européen des 13 et 14 mars dernier, au prix d’une révision à la baisse des ambitions françaises initiales.

L’accord s’était réalisé selon cinq axes: relance du processus de Barcelone avec un accent sur la parité Nord-Sud, participation de tous, coopération régionale, concentration de l’initiative sur des projets concrets et appel à des fonds privés.

En matière de parité, un consensus existait sur le principe d’une coprésidence d’une durée de deux ans. Pour le Sud, le nom d’Hosni Moubarak est régulièrement évoqué; pour l’UE, il apparaissait légitime que Nicolas Sarkozy, qui organise les cérémonies de lancement le 13 juillet prochain à Paris, soit le second président. Mais le 20 mai dernier, la Commission européenne a, elle aussi, voulu «marquer son territoire»: la Commission s’est opportunément rappelé qu’à partir de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, le 1er janvier 2009, les relations extérieures de l’UE devront être assumées par le président du Conseil européen, le président de la Commission et le Haut Représentant pour la politique étrangère. En clair, Nicolas Sarkozy devenant le 1er janvier, président du Conseil européen, il prendrait alors la coprésidence de l’Union européenne… mais seulement pour six mois. Et il serait obligé de composer avec José Alfonso Barroso, le très atlantiste président de la Commission, et avec Javier Solanar, le haut-commissaire… Difficile quand on connaît les grandes incohérences de l’Europe en matière de politique étrangère.

Enjeux géopolitiques et économiques

Les querelles n’existent pas qu’au Nord. Le nom du président Moubarak ne fait pas l’unanimité. Ni le lieu du siège (Tunisie), ni la nationalité (éventuellement marocaine) de son futur secrétaire général.

Mouamar Kadhafi s’est exprimé hier dans un mini-sommet réunissant à Tripoli, la Libye, l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie et la Syrie. Le chef d’Etat libyen, grand apôtre de «l’Union africaine», n’y est pas allé de main morte en estimant que l’Union constitue «un affront» et «une humiliation». On sait que l’Algérie n’a pas encore donné sa réponse pour sa participation au sommet de Paris, le 13 juillet. L’Egypte, la Jordanie, la Tunisie, le Maroc, la Mauritanie, l’Autorité palestinienne, le Liban, la Turquie, la Libye (!) devraient en être.

Le roi Mohammed VI lui-même a évoqué quelques réserves sur l’architecture du projet. La Syrie y est plutôt hostile. La Turquie y voit une manoeuvre pour contourner sa candidature directe à l’Union, tout comme les différents Etats balkaniques méditerranéens (Croatie, Monténégro, Bosnie…) qui sont eux aussi demandeurs d’une adhésion directe.

La participation éventuelle d’Israël au Sommet de Paris risque également de raccourcir le nombre des participants. Le dossier bute enfin sur la question d’un Etat palestinien reconnu. L’Union pour la Méditerranée pourrait-elle accepter qu’Israël conteste la reconnaissance unilatéral de l’Etat palestinien ? Que fera l’Union dans le cas où deux pays adhérents se font la guerre (Liban-Israël) ? Plus généralement les Droits de l’homme feront-ils partie des critères d’adhésion sous forme d’une charte ou plutôt de sujets de «préoccupation commune» ? Sur le plan de l’efficacité, certains des gouvernements du Sud font valoir que le processus associe aujourd’hui plus souplement 39 pays de la zone qu’un accord corseté à 22.

Et beaucoup s’interrogent sur l’équilibre stratégique et économique qui sous-tend le projet d’Union. José A. Barroso l’a déclaré lui-même, la Méditerranée est «la région la plus critique pour l’Union européenne».

Pour les Européens, les enjeux sont connus: sécurité, approvisionnement énergétique, contrôle de l’immigration, levée des droits de douanes sur les produits européens, ouverture d’un grand marché intérieur autour de la Méditerranée.

Les nations du Sud insistent au contraire sur la libre circulation des personnes, l’arrêt des subventions sur la production agricole européenne, des projets industriels concertés, des modes de financement stables et en croissance. De ce point de vue, il faudra trouver des sommes autrement plus significatives que les 4,6 milliards d’euros dépensés pour le processus de Barcelone entre 2000 et 2006.

UPM : questions de méthodes

La dramatique crise alimentaire qui secoue la planète entière n’est pas une fatalité. Les crises sont souvent le strict résultat de l’application dogmatique de politiques bureaucratiques aveugles par des organisations internationales. Dans ce domaine, l’idéologie de l’ultralibéralisme économique allié au mythe d’une globalisation bénéfique pour tous a fait des ravages considérables.

Le cas du Mexique est frappant: en 1994, les Etats-Unis imposent un traité de libre-échange, l’Alena, que ratifient le Mexique et le Canada. En 1994, le Mexique est quasiment autosuffisant sur les denrées alimentaires de base et notamment le maïs, plat national. Depuis, le Mexique a triplé ses importations de céréales et achète environ 40 Union pour la Méditerranée: plus qu’un mois avant le Sommet de Paris % de son alimentation. Au résultat, les terres sont en jachère et huit millions de fermiers mexicains en faillite sont placés clandestinement aux Etats-Unis. Chaque heure, le Mexique importe 1,5 million de dollars de nourriture et chaque heure, 30 paysans mexicains s’exilent aux Etats-Unis *. Sur le simple cas du maïs, les agriculteurs mexicains perçoivent en moyenne 700 dollars de subventions annuelles, leurs homologues américains, 21.000 dollars !

Cette situation n’est pas sans rappeler les déséquilibres agricoles entre l’Union européenne et les marchés du Sud-méditerranéen.

Le projet d’union pour la Méditerranée reste certainement, malgré tous les obstacles soulignés, un grand projet stratégique qui pourrait être utile pour toutes les parties. Mais les innombrables tractations qu’il donnera l’occasion doivent d’emblée s’inspirer de quelques principes :

– Du donnant-donnant au gagnant-gagnant: chaque pays ou chaque groupe de pays ne consentira à faire des sacrifices que s’il a l’assurance que ces sacrifices sont mutuels et profitables à tous dans une logique positive.

– Le «troc» ne devra pas en revanche mélanger outre mesure les domaines: on n’échange pas du pétrole contre des accords militaires, des subventions industrielles contre des Droits de l’homme, des crédits bancaires contre l’exportation de modèles culturels.

– L’autosuffisance alimentaire et la sécurité énergétique doivent être un objectif commun de l’ensemble UE/UPM.

– L’organe de négociation et de développement des projets doit constituer une structure simple et unifiée. Après le «Processus de Barcelone», les «conférences 5 5», le «Forum méditerranéen», l’UPM court d’abord le risque de devenir un nouvel agrégat bureaucratique de plus.

– Enfin et surtout, L’Union pour la Méditerranée a une petite chance de succès si les populations concernées s’en emparent. De ce point de vue, les essais précédents sont restés cantonnés dans le silence pesant des bureaux gouvernementaux et le débat feutré des conférences et sommets internationaux. L’adhésion passe par une information citoyenne la plus large. Le succès d’une telle Union nécessite également que ses objectifs généraux se transforment en enjeux concrets pour la très grande masse des individus concrets.