Moines de Tibehirine: Un témoin bien encombrant

Ancien cadre de la sécurité militaire, Abdelkader Tigha demande l’asile à Paris… qui ne veut pas se mettre Alger à dos.

Moines de Tibehirine: Un témoin bien encombrant

José garçon, Libération, 17 mars 2007
http://www.liberation.fr/actualite/monde/241593.FR.php

L’histoire pourrait n’être qu’une cavale de huit ans entre Alger, Damas, Bangkok, Amman, Amsterdam et Paris, où elle risque de s’achever le 20 mars, date à laquelle il sera fixé sur son sort en France. La personnalité du fugitif, Abdelkader Tigha, lui confère pourtant une autre dimension : celle de trois raisons d’État qui, en France, au Vatican et en Algérie, se conjuguent pour occulter toutes les interrogations suscitées par l’assassinat des sept moines français de Tibéhirine en 1996. Leur exécution fut à la mesure des violences qui ont ensanglanté l’Algérie pendant la décennie 90 : seules leurs têtes furent retrouvées et on ignore tout des circonstances de leur mort, que l’Algérie attribue aux GIA (Groupes islamistes armés).

Fin 1999, trois ans après leur exécution, l’irruption d’Abdelkader Tigha dans cette affaire a cependant permis aux services secrets français d’en savoir plus. Venant de déserter l’Algérie, ce cadre du DRS (Département du renseignement et de la sécurité, l’ex-Sécurité militaire algérienne) commence sa cavale. Il passe en Tunisie, puis en Libye avant de débarquer à Damas, où il contacte l’ambassade de France et se dit « prêt à aider contre le terrorisme en échange d’un asile politique en Europe ». Il est envoyé à Bangkok, car il est « risqué pour les agents français de l’interroger en Syrie ». C’est là que, en janvier 2000, trois agents de la DGSE le débriefent. Les réseaux du DRS et des GIA en Europe les intéressent. Les moines de Tibéhirine aussi. Un dossier sur lequel Tigha a beaucoup à dire : de 1993 à 1997, années les plus dures de la « sale guerre » contre les islamistes, il était chef de brigade au Centre territorial de recherche et d’investigation (CTRI) de Blida, haut lieu des opérations d’infiltration des maquis islamistes par l’armée. C’est là que, au matin du 27 mars 1996, il voit arriver à son grand étonnement les moines qui viennent d’être enlevés. Selon Tigha, les otages seront remis à Djamel Zitouni, le chef des GIA de l’époque, dont il est de notoriété qu’il était déjà « retourné » par les services algériens.

Silence. A Bangkok, la DGSE veut des détails sur les moines ; Tigha, des garanties sur son asile. Impossible en France, car « cela créerait des problèmes avec Alger », lâchent les agents français. Tigha se fâche. Fin de l’épisode DGSE. Trois mois plus tard, son visa expire et il est arrêté et emprisonné au centre de détention de l’immigration de Bangkok pendant deux ans. Sans feu vert du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), les détenus ne peuvent partir, une fois leur peine accomplie, que pour une seule destination : leur pays d’origine. Ce que Tigha refuse évidemment. Entre-temps, il a rendu public ce qu’il sait sur les moines et son histoire avec la DGSE (Libération du 23 décembre 2002).
En dépit de ces révélations qui recoupent des interrogations présentes au sommet de l’État quant au rôle des services algériens , le silence officiel français est assourdissant. Mais, en 2004, la famille de Christophe Lebreton, l’un des moines, porte plainte contre X auprès du tribunal de Paris « car trop de questions sont restées sans réponse ».

Auditions. Tigha échoue, lui, à Amman. Mais les Jordaniens l’avertissent qu’ils ne « pourront pas faire longtemps la sourde oreille aux demandes d’extradition de l’Algérie ». L’ex-agent se retrouve alors en Hollande, où l’asile lui est refusé, le CICR craignant qu’il se soit rendu coupable de violation des droits de l’homme au CTRI de Blida. Mis en demeure de quitter les Pays-Bas début février, il débarque à Lille, puis à Paris. Assisté de Me Dominique Noguère, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme, Tigha tente d’obtenir le document lui permettant de demander l’asile politique. En vain. Convoqué ce 20 mars à la préfecture de police, il sera fixé.

En charge de l’instruction sur l’assassinat des sept moines, le juge Bruguière a procédé à quelques auditions, parmi lesquelles celles de Philippe Rondot et du patron de la DGSE de l’époque. Mais il n’a entendu aucun des ex-militaires algériens qui témoignent de l’infiltration des GIA par les services algériens. Alors que Tigha était aux Pays-Bas, le juge affirmait ne pas obtenir de commission rogatoire internationale pour l’y interroger. Mais aujourd’hui il est à Paris. « Il n’y a donc en principe plus de problème pour l’entendre », estime Patrick Baudouin, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme. Sauf à penser que la justice française, à l’instar de Paris, ne veut rien savoir sur l’assassinat des moines. Et préfère tabler sur l’expulsion d’un homme qui affirme avoir vu ces derniers dans une caserne de Blida après leur rapt.


Une mise au point d’Abdelkader Tigha

Suite à la publication, le 17 mars 2007, dans Libération de l’article « Moines de Tibehirine : un témoin bien encombrant », M. Abdelkader Tigha a demandé à Algeria-Watch de publier le courrier suivant qu’il a adressé à Libération (et non publié par le quotidien). Cette « mise au point » est en effet d’autant plus importante que, sans remettre en cause l’article de Libération qui souligne à juste titre l’importance du témoignage de M. Tigha, elle corrige deux erreurs factuelles, ce qui permet de mieux comprendre les circonstances qui ont conduit ce dernier à demander en France l’asile politique pour bénéficier d’une protection légitime face aux persécutions du pouvoir algérien.

Algeria-Watch, 29 mars 2007

 

Paris le 23 mars 2007
A l’attention de M. le rédacteur en chef de Libération

Monsieur,
Dans l’article intitulé « Moine de Tibehirine : un témoin bien encombrant », paru dans votre édition du 17 mars 2007, où ma présence en France y est dévoilée, permettez-moi d’apporter cette mise au point que je considère importante dans ma démarche de demande d’asile.

L’asile ne m’a pas été refusé en Hollande, comme écrit dans l’article, car la justice par arrêt numéro AWB04/7175 du 10 novembre 2005 a rendu un avis favorable à ma demande qui contraint les services d’immigration à me fournir les documents administratifs attestant de ma qualité de réfugié politique. Ces dernières n’ayant pas procédé à la mise en application de cette décision, j’ai de nouveau saisi la justice hollandaise et c’est ainsi que par décision du tribunal administratif du 23 février 2006 et celle du 31 mai 2006, il a été ordonné aux autorités compétentes de me fournir dans les plus brefs délais lesdits documents. A ce jour, les autorités hollandaises refusent l’application de ces verdicts souverains de justice. Donc j’ai été contraint de quitter les Pays-Bas par l’Administration hollandaise qui a ignoré la décision de la Justice, bien sûr sous l’influence de l’Ambassade algérienne en Hollande (documents à l’appui en ma possession).

D’autre part, en aucune manière le CICR n’a fait part de craintes à mon sujet que je me sois rendu coupable de crimes contre l’humanité. Il s’agit d’une erreur, car c’est l’UNHCR que j’avais saisi lorsque je me trouvais en Thaïlande qui avait formulé son refus sur la base de telles craintes. Les débats contradictoires qui se sont déroulés devant la justice hollandaise ont pu établir que de telles allégations sont infondées et me rétablir dans mon droit.
Dans l’espoir que cette mise au point sera publiée en temps voulu par votre quotidien, recevez, Monsieur, mes meilleures salutations.

Abdelkader Tigha