Les assassinats de religieux restent une tache d’ombre entre les deux pays

Les assassinats de religieux restent une tache d’ombre entre les deux pays

Le Monde, 4 mars 2003

La version officielle met en cause des commandos d’islamistes armés. Mais de récentes révélations tendent à compromettre les services de sécurité algériens.
Chaque année au 1er août, des fleurs venues de France et d’Algérie garnissent la tombe de Mgr Pierre Claverie, à Oran. La population de la ville garde le souvenir de cet évêque, un dominicain proche des familles musulmanes, enfant de Bab el-Oued naturalisé algérien, mort assassiné à 58 ans, le 1er août 1996, au retour d’un voyage à Alger, où il avait été invité par Hervé de Charette, alors ministre français des affaires étrangères.

Avec lui, c’est la mémoire des 19 victimes chrétiennes – quinze prêtres et religieux français, deux religieuses italiennes et deux espagnoles – d’assassinats attribués aux GIA, commis de 1992 à 1996, que la visite de Jacques Chirac à Alger et à Oran permet de ranimer.

Si la petite communauté chrétienne d’Algérie (quelques centaines de fidèles) peine encore à parler de ces événements, le mystère demeure sur des affaires terroristes ayant touché des religieux et mis à mal les relations entre l’Algérie et la France. Concernant l’enlèvement et l’exécution, le 21 mai 1996, des sept moines français de Tibéhirine, l’Eglise d’Algérie s’en tient à la version officielle qui met en cause un commando d’islamistes armés. Mais de récentes révélations tendent à compromettre les services de sécurité algériens.

DEUX AFFAIRES CLOSES

Dans un récit que Libération a publié le 23 décembre 2002, un ancien cadre de la Sécurité militaire, Abdelkader Tigha, réfugié au Proche-Orient, implique les services algériens, qui, pour compromettre des réseaux islamistes armés, auraient fait enlever les sept moines, avant que la prise d’otages ne leur échappe. Ce témoignage recoupe celui du Père Armand Veilleux – à l’époque procureur général de l’ordre des cisterciens trappistes, auquel appartenaient les moines assassinés –, publié dans Le Monde du 24 janvier 2003. L’obstination des moines à vouloir rester dans la zone de Medea, fief des cellules islamistes, auxquelles ils apportaient parfois de l’aide matérielle et sanitaire, avait fini par indisposer les autorités.

Mais le scénario de l’enlèvement, destiné à compromettre les GIA, aurait également échappé aux services algériens, qui auraient sous-estimé les rivalités internes entre islamistes. De l’avis des spécialistes du dossier, le document du Père Veilleux – seule voix d’Eglise à remettre en cause la thèse des autorités algériennes – est de loin le plus précis sur cet épisode.

Du côté français comme du côté algérien, l’affaire Claverie est aussi considérée comme close. Un groupe de onze islamistes de la région d’Oran, accusés d’être les auteurs du meurtre de l’évêque et de son jeune chauffeur, Mohamed Bouchikhi, a été jugé en mars 1998. Malgré leur proclamation d’innocence, huit hommes ont été condamnés à mort. Sur la pression des évêques d’Algérie, leur peine a été commuée en prison à vie.

Deux principaux doutes continuent de peser sur cette affaire. Le premier est lié au jour de l’attentat, à l’évêché d’Oran, au soir du 31 juillet 1996, coïncidant avec le retour d’Alger de Mgr Claverie, où il avait rencontré Hervé de Charette, venu donner un « élan nouveau » aux relations entre Paris et Alger et assister à une célébration à la mémoire des sept moines trappistes assassinés deux mois plus tôt. Le deuxième tient à la sophistication de l’engin explosif, qui a permis à beaucoup de témoins d’affirmer que cet attentat était l’œuvre d’un groupe islamiste hautement spécialisé, mais ouvert aussi des hypothèses de complicité avec les services algériens.

Six ans après, un nouvel évêque est en place à Oran, Mgr Alphonse Georger, religieux rédemptoriste, nommé par le pape le 10 juillet 1998. Un centre religieux a été ouvert, portant le nom de Pierre Claverie, dans lequel l’évêque assassiné est vénéré comme « témoin de l’Algérie » et artisan de l’amitié islamo-chrétienne.

« La population oranaise a été touchée que nous soyons restés », confie au Monde un responsable du diocèse d’Oran. Des jésuites (à Constantine et à Oran), des dominicains (à Alger et à Oran), des Pères Blancs (à Tizi Ouzou, à Oran, à la cathédrale Notre-Dame d’Afrique à Alger), quelques prêtres séculiers, des religieuses de congrégations féminines ont, en effet, choisi de rester en Algérie, par fidélité à la population, à l’œuvre des moines de Tibéhirine et de Mgr Claverie. Leur communauté est limitée à quelques fidèles chrétiens sur place depuis longtemps, à des employés d’entreprises étrangères, de plus en plus à des Africains de pays subsahariens, travaillant sous contrat en Algérie, étudiants boursiers ou immigrés sans titre de séjour.

Henri Tincq