La ligne rouge ossète

La Géorgie dans le grand jeu caucasien

La ligne rouge ossète

Saïd Mekki, Algérie News, 10 août 2008

Le conflit prégnant depuis plusieurs années en Ossétie du sud entre la Géorgie et la province séparatiste s’est transformé brutalement en guerre ouverte le jour même de l’ouverture des jeux olympiques de Pékin. Les troupes géorgiennes, dans une opération de grande envergure, visiblement préparée et planifiée de longue date ont envahi le territoire de sud-ossète au prétexte, peu vraisemblable, de mettre fin à des provocations d’éléments armés provenant de la région sécessionniste. La décision de la Géorgie s’apparente à un coup de dés qui a rapidement tourné en sa défaveur avec l’entrée – prévisible – des troupes russes dans la région.

Après une prise de contrôle initiale qui semble s’être déroulée avec violence et détermination, l’armée géorgienne a été contrainte de reculer face aux troupes mécanisées et à la soixante-seizième division aéroportée de l’armée russe.

L’hypothèse d’un retour au statuquo-ante est l’issue la plus vraisemblable aux combats qui se déroulent actuellement. A moins que l’appel à l’intervention étrangère lancé par la direction géorgienne reçoive une réponse favorable, ce qui parait hautement improbable également.

Dans l’état objectif du rapport de forces et de ses évolutions prévisibles, il s’agit de savoir quelles sont les motivations qui ont poussé la Géorgie à une aventure aussi inutile que préjudiciable de reconquête d’une province qui proclame son indépendance et sa volonté de rejoindre la Fédération de Russie depuis l’éclatement de l’URSS en 1991.

Le Caucase est la région russe qui connaît la plus grande sismicité politique depuis la chute de l’Union Soviétique. Pour des raisons qui tiennent à des spécificités historiques et culturelles mais également du fait de l’importance stratégique d’une région riche en ressources hydrocarbures se situant à l’interconnexion des routes de transport pétrolier et gazier aux confins eurasiens.

La Géorgie gouvernée par une coalition de centre-droit dont la légitimité est contestée par l’opposition pro-russe a entrepris depuis plusieurs années de se rapprocher politiquement de l’Union Européenne et sur le plan militaire, en projetant d’adhérer à l’OTAN. Le gouvernement autoritaire de Mikheil Saakachvili affiche une hostilité ouverte vis-à-vis de son grand voisin qui voit dans le projet d’adhésion de la Géorgie à l’OTAN, un élément du dispositif d’encerclement de la Russie mis en œuvre par l’administration américaine.

L’installation de bases de missiles et de radars en Pologne et en Tchéquie, l’intégration progressive de l’Ukraine à l’OTAN confirment la volonté américaine d’entourer la Russie d’une ceinture de sécurité destinée à garder sous pression un pays dont le nationalisme ombrageux et la volonté d’indépendance sont considérés comme une menace pour les intérêts occidentaux.

La Russie sortie très affaiblie de l’effondrement soviétique et de la catastrophique ère eltsinienne n’a pas été en mesure d’assurer la neutralisation positive des pays qui constituaient jusqu’à peu son environnement géostratégique immédiat. Mais il semble bien que la restauration de l’Etat impulsée par Vladimir Poutine, appuyée par les organes de sécurité et embrayant sur les capacités énergétiques formidables du pays, permet peu à peu à la Fédération de Russie d’émerger de la position de puissance marginale qui semble être le statut qui lui était dévolu par les occidentaux.

La Russie encerclée

C’est donc d’abord à cette aune que la réaction russe au coup de force géorgien doit être mesurée.

L’agression militaire d’un petit pays de moins de cinq millions d’habitants éternellement condamné au voisinage avec la Russie contre une région contestée ne s’explique que par les assurances reçues de l’Occident. Des apprentis-sorciers occidentaux ont sans doute voulu tester la détermination politique de la Russie et sa capacité à réagir sur le terrain. La réponse russe est sans ambiguïté.

Quelle pourrait être l’explication alternative du comportement de la Géorgie? Comment un gouvernement peut-il accepter de sacrifier une stratégie intelligente et raisonnée de bon voisinage avec un pays immense au profit d’une ligne d’hostilité dont on ne voit pas à quel titre elle pourrait bénéficier aux populations géorgiennes ?

La petite Géorgie s’est piquée d’être un maillon du grand jeu américain, elle en paye le prix.

L’affaiblissement de la Russie, axe stratégique de la politique impériale des Etats-Unis, se heurte frontalement à la puissante logique interne de l’Etat russe. En dépit des avanies, la Russie reste un pays dont l’influence et les ambitions politiques ne peuvent en aucun cas être minorées ou assujetties aux intérêts de l’occident comme une quelconque république bananière.

La fermeté des dirigeants russes n’est pas seulement un discours à consommation interne. Vladimir Poutine l’avait expliqué dans une interview au journal Le Monde, en mai dernier, à la veille de la fin de son mandat. « On parle sans arrêt de la limitation des armements en Europe. Mais nous l’avons déjà fait ! Résultat, deux bases militaires ont émergé sous notre nez. Bientôt, il y aura des installations en Pologne et en République tchèque. Comme disait Bismarck, seul compte le potentiel, non pas les déclarations et les intentions. Nous voyons que les installations militaires se rapprochent de nos frontières. Mais pour quelle raison ? Personne ne menace personne ».

Il n’est pas donc pas surprenant que la modification de l’équilibre actuel dans le Caucase soit considérée comme un casus belli ou au moins la violation d’une ligne rouge que Moscou entend désormais faire respecter, au besoin par les armes.

Au plan du droit international, ou de ce qu’il en reste depuis les guerres yougoslaves et en Irak, la revendication d’autonomie ou d’intégration à la Fédération de Russie de l’Ossétie du Sud serait elle moins légitime que l’indépendance du Kosovo ? La réponse est limpide, le droit des peuples est celui que les occidentaux imposent et la légalité internationale est une pure question de rapport de forces. L’appel à la rescousse militaire de la « communauté internationale » par les dirigeants géorgiens est l’aveu le plus limpide des visées réelles d’une opération militaire lancée au moment de l’ouverture des olympiades chinoises. Cette communauté internationale, dont on sait parfaitement qu’elle est l’appellation fallacieuse du seul occident, se risquera t elle à intervenir directement ? Rien n’est moins sur.