Le cercle de guerre caucasien

Le cercle de guerre caucasien

De la mer noire au Golfe Persique

Saïd Mekki, Algérie-News 14.08.2008

Le blitzkrieg lancé par le Mikheil Saakachvili, le très américanophile président géorgien, s’est achevé sur un échec militaire et politique complet. Le but de l’agression « à l’israélienne » lancée le 7 aout était de prendre le contrôle de l’Ossétie du sud en pariant sur la lenteur de la réaction russe et la vigueur du soutien occidental. Le scénario géorgien prévoyait l’occupation fulgurante de la région disputée, de fermer la voie de communication terrestre principale la reliant à l’Ossétie du nord et de résister le plus longtemps possible à une éventuelle contre-offensive russe. Ce plan a été pensé et appliqué en tablant sur les pressions américaines et européennes pour dissuader le grand voisin de se lancer dans une guerre de reconquête. L’offensive a été lancée à un moment ou l’attention du monde était focalisée sur l’ouverture des jeux olympiques de Pékin et a été initiée, conformément à la doctrine américaine du « Shock and awe », par des bombardements extrêmement violents sur la ville de Tskhinvali. Le déluge de feu qui s’est abattu sur la capitale sud-ossète destiné à submerger les défenses et à annihiler par la terreur toute capacité de résistance, explique le grand nombre de victimes civiles et la fuite massive de la population.

La réaction russe et son ampleur ont pris de court les stratèges géorgiens et leurs conseillers politiques et militaires, tant américains qu’israéliens. Le déploiement extrêmement rapide des unités de l’armée russe et leur entrée immédiate dans la confrontation ont désarçonné des experts qui considéraient que la lourdeur caractéristique de l’armée soviétique était encore de mise dans l’armée de la nouvelle Russie. Ainsi la riposte « éclair » de l’armée russe a d’emblée mis à mal un scénario dans lequel les troupes géorgiennes devaient profiter du temps de latence pour s’enterrer et consolider des positions défensives pour « enliser » le conflit. Mais bien que préparée depuis longtemps, l’armée de Tbilissi entrainée, armée et organisée par des experts israéliens n’a pas fait le poids face à la capacité offensive russe, notamment par la redoutable efficacité de son artillerie de campagne et sa supériorité aérienne. Il demeure qu’en termes d’effectifs sur le terrain, les troupes engagées au sol de part et d’autre étaient de taille égale.

Mais la modernisation de l’armée russe et l’amélioration remarquable de ses capacités de déploiement n’expliquent pas tout. Il est clair que les autorités moscovites n’ont pas été prises de court et qu’elles avaient anticipé les développements militaires géorgiens. Ce qui explique le caractère de destruction méthodique des capacités militaires géorgiennes par les troupes russes.

Le pari perdu de Saakachvili

Au plan politique, la médiatisation de l’offensive géorgienne a immédiatement mis à mal la campagne de soutien à Tbilissi qui devait relayer l’action sur le terrain militaire. Personne, y compris le Département d’Etat américain, ne pouvait prétendre ignorer que la responsabilité du déclenchement des hostilités incombait à la Géorgie. Le mythe du « petit pays agressé par un immense voisin », autre caractéristique des campagnes d’intoxications israéliennes, n’a pu s’installer dans l’opinion occidentale invitée à soutenir David contre Goliath. Dès lors, et malgré des efforts d’adaptation soutenus de la part des médias, la bataille de l’opinion était compromise, la solidarité agissante escomptée de la part des occidentaux a laissé place à une réserve perplexe.

Mikheil Saakachvili a donc complètement perdu son pari affiché. La réintégration de l’Ossétie du Sud n’aura pas lieu, au contraire la Géorgie a été délogée des positions qu’elle occupait dans cette région et en Abkhazie. Le précédent du Kosovo, dont les prétentions à l’indépendance soutenues par les Occidentaux sont bien moins étayées historiquement et juridiquement que celles de l’Ossétie du Sud ou de l’Abkhazie, peut ainsi être opposé avec davantage de validité aux tenants de la « grande » Géorgie. Plus significatif encore, l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN apparaît aujourd’hui sans ambigüités en tant qu’élément d’un dispositif d’encerclement de la Russie. Or les motivations idéologiques d’une telle hostilité occidentale vis-à-vis de Moscou ayant disparu avec la chute du communisme, les ressorts de cette animosité sont à rechercher ailleurs, très certainement dans le grand jeu mondial énergétique où le Caucase occupe une place essentielle.

Mais au delà, les raisons qui ont poussé la direction géorgienne dans une aventure qui se révèle absurdement contre-productive, restent pour le moins obscures. En quoi, les intérêts nationaux géorgiens sont ils stratégiquement assurés, bouclier américain ou non, dans le contexte d’une dégradation durable des relations avec le voisin russe ? Ces voisins de la Russie pensent-ils vraiment qu’un effondrement, ou moins l’affaiblissement structurel, de l’Etat Russe est une hypothèse sérieuse ? C’est à tout le moins un calcul hasardeux. Mais il est vrai que l’épisode Eltsine de corruption générale et d’incurie mafieuse est l’objet de bien des nostalgies dans les milieux, notamment en Grande-Bretagne, qui appréciaient de voir la Russie transformée en émirat impotent, prêt au dépeçage.

Agenda caché ?

Depuis la première élection de Vladimir Poutine, une nouvelle génération de cadres de haut niveau, aujourd’hui incarnée par le Président Medvedev, assure la restauration de l’Etat russe. Bien évidemment, la logique d’Etat impose à la Russie de garder une influence dans son périmètre de sécurité, en particulier quand, comme on le voit bien, les logiques de guerre froide prévalent en Occident, en particulier dans les pays de l’ancien bloc communiste, aujourd’hui dirigés par des politiciens de droite ou d’extrême-droite, ultranationalistes-religieux et revanchards.

La guerre subitement imposée à la Russie aurait elle d’autres motivations que celles proclamées par la direction géorgienne, sioniste et pro-impériale ? Dans un contexte mondial dominé par les tensions sur le pétrole et les menaces récurrentes de guerre contre l’Iran, il y a peu de risque à parier que la création d’un point de fixation belligène à ses frontières vise avant tout à miner la position internationale russe et à détourner l’attention de Moscou. La déstabilisation au Tibet et au Xinjinag, en termes d’amoindrissement de la position chinoise, sont, avec les opérations aux frontières russes, autant de signes avant-coureurs d’une autre confrontation, aux conséquences infiniment plus graves. La concentration inédite depuis 1991 de forces navales occidentales dans et autour du Golfe Persique est en effet un autre signe de la tentation persistante d’une action contre la République Islamique d’Iran. Un conflit à la marge pourrait ainsi masquer les préparatifs d’une guerre d’une autre envergure.