Bras de fer stratégique

Bras de fer stratégique

par M. Saâdoune, Le Quotidien d’Oran, 29 août 2008

La crise actuelle dans le Caucase est sérieuse. Elle n’est pas un épiphénomène. C’est le début d’un bras de fer planétaire autour de la définition de l’ordre mondial et pour le contrôle des ressources énergétiques.

Aux dernières nouvelles, les responsables militaires russes disent surveiller avec attention les mouvements des bâtiments de guerre de l’Otan en mer Noire. Ce n’est peut-être pas la guerre froide mais cela y ressemble déjà. Le président russe, Dmitri Medvedev, a indiqué de son côté que la Russie réagira «militairement» en cas de déploiement de missiles de l’Otan à ses frontières.

Les médias occidentaux découvrent que Medvedev n’est pas plus «mou» – ils disent «libéral» – que Vladimir Poutine dans la défense des intérêts de la Russie. Medvedev balaie du revers de la main l’assertion américaine que ces missiles sont destinés à contrer une éventuelle menace de l’Iran. «C’est du blabla. Ces missiles, une fois installés à proximité de nos frontières, nous menaceront».

Les Russes ont mauvaise presse en Occident, ce n’est pas une nouveauté. En réalité, les Occidentaux, qui se considèrent comme la «communauté internationale» à l’exclusion de tous les autres, n’ont pas pris la mesure du changement en Russie. Au point de ne pas se rendre compte que Boris Eltsine, c’est du passé.

De manière mécanique, la réaffirmation de puissance de la Russie révèle combien le monde a été déséquilibré au plan stratégique par la chute de l’ancienne URSS. La fin de l’ex-URSS n’a pas été suivie d’un apaisement du côté des Occidentaux, bien au contraire. On a assisté à une entreprise délibérée d’élargissement de l’Otan à l’Est, donnant le sentiment aux Russes qu’ils subissent une entreprise d’encerclement. Quel serait d’ailleurs le sens de l’élargissement de l’Otan à l’Est quand Moscou est officiellement un «allié» et un partenaire ?

A Moscou, on ne semble pas se payer de mots. On pense que les Etats-Unis n’acceptent la Russie que si elle est faible, que si ses ressources énergétiques sont accessibles aux multinationales occidentales dans les conditions que celles-ci souhaitent. Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l’ex-URSS, n’est pas ce qu’on appellerait un anti-occidental. Il a pourtant «le sentiment que les Etats-Unis veulent faire la guerre à tout le monde».

Personne ne peut croire en effet que le président géorgien, Mikheïl Saakachvili, puisse se lancer dans une guerre en Ossétie du Sud sans le soutien et l’aval des Américains. C’était aux yeux des Russes un véritable affront qu’ils ont entrepris de laver en détruisant l’armée géorgienne. Au plan diplomatique, ils ont lancé une riposte symétrique en reconnaissant l’Ossétie et l’Abkhazie. Cette reconnaissance est peut-être discutable au plan du droit international, mais elle ne l’est pas davantage que le coup de force des Occidentaux qui ont décidé de reconnaître – en fait de créer – l’Etat du Kosovo.

Cette décision a fragilisé considérablement le droit international. Comment les Européens peuvent-ils invoquer le respect de l’intégrité territoriale de la Géorgie, tout en bafouant celui de la Serbie ? Toutes les arguties invoquées – notamment les crimes de Milosevic – ne peuvent justifier que les Occidentaux puissent bafouer des principes du droit dans un cas et en demander le respect dans un autre. Ce qui s’est passé au Kosovo était un précédent dangereux. On en a désormais la preuve. C’est la première fois que l’unilatéralisme américain rencontre une résistance aussi forte. Le bras de fer stratégique ne fait que commencer.