Tamanrasset: Comment une manifestation pacifique vire au saccage

EMEUTES A TAMANRASSET…

Comment une manifestation pacifique vire au saccage

Le Quotidien d’Oran, 13 juillet 2005

Les jeunes de Tamanrasset maintiennent leur mouvement de protestation et les émeutes qui ont ravagé la ville de l’extrême-sud algérien se sont quelque peu calmées depuis quatre jours. Edifices publics et locaux commerciaux saccagés, brûlés, jeunes interpellés, c’est le bilan d’une manifestation à l’origine pacifiste qui vire à l’émeute.

Les causes de ce mouvement de protestation sont les mêmes que celles qui ont secoué auparavant d’autres régions du pays avant d’atteindre le plateau de l’Ahaggar. «Mal-vie, chômage, et une distribution de logements contestée». Les jeunes se sont révoltés, selon des sources locales, pour des «promesses non tenues» des responsables locaux. «Ils ont eu des promesses des autorités locales pour du travail et des logements. Ils avaient envoyé des lettres à tout le monde, aux élus locaux, aux députés, au wali. En vain. Le wali leur avait promis une réponse dans un délai d’une semaine. Personne n’a jamais répondu», indique-t-on à Tamanrasset. La région, pauvre et désertique, n’offre que peu d’emplois aux habitants. «Les jeunes ont approché les autorités sur les sociétés qui travaillent à Tamanrasset pour y trouver de l’emploi. Il y a celles qui traquent actuellement le criquet pèlerin et l’ENOR. Tout leur personnel vient du Nord», précise un habitant.

Las d’attendre, les jeunes ont entamé une «marche pacifique» vers le siège de la wilaya. Que s’est-il réellement passé au siège de la wilaya ? Nul n’est vraiment en mesure de le dire. «Arrivés au niveau de la wilaya, les jeunes ont refusé de parler au P/APW et au secrétaire général. Ils ne voulaient plus croire en leurs fausses promesses. Ils ont exigé la présence du wali ou du ministre», précise un habitant de la ville. Le wali aurait été absent à ce moment-là. A le croire, «au niveau de la wilaya, les jeunes sont restés à attendre sans résultat, ni réponse». Les policiers auraient reçu l’ordre, selon lui, de les laisser là, sans intervenir. «Ils pensaient qu’avec la chaleur, ils ne tiendraient pas longtemps». Provocation ou pas ? La marche pacifiste vire à l’émeute avec des jeunes dont la moyenne d’age n’excède pas 20 ans. «Il y avait des jeunes entre 20 et 25 ans. Mais il y avait également ceux de 18 ans et des mineurs», précisent des résidents de Tamanrasset.

Le triptyque infernal prend alors vie dans l’une des villes les plus calmes d’Algérie. Celui de la protestation, de l’émeute et des arrestations. Les jeunes saccagent, brûlent et incendient des édifices publics et s’attaquent aux commerces. Les forces de l’ordre interviennent. «Les jeunes avaient des revendications sociales, c’est une région pauvre. C’est le même cas qu’à Ouargla. A Tamanrasset, les gens n’ont pas l’habitude des arrestations qui exacerbent un peu plus les tensions», précisent des sources sécuritaires. Nous n’avons pas réussi, hier, à avoir le nombre exact de jeunes interpellés. La sûreté urbaine de la wilaya contactée à cet effet, nous a renvoyés sur les responsables de la wilaya. A la wilaya de Tam, c’est le branle-bas de combat. Une cellule de gestion de crise a été installée au niveau du cabinet du wali. Et les responsables sont, selon différents cadres, sur le terrain. Nul ne pouvait nous répondre à leur place. «S’ils ne sortent pas voir les jeunes et essayer de calmer les choses, qui va le faire ?», nous répond-on après maints appels téléphoniques. Les notables de la ville ne savent plus à quel saint se vouer et les jeunes ne savent plus, selon nos sources, vers qui se tourner. «Les anciens sont un peu dépassés par cette histoire. Les jeunes viennent voir l’Akhamokh, les responsables viennent le voir aussi. Lui à la rigueur ne sait plus qui croire», précise un notable. Même l’autorité morale de l’Akhamokh n’arrive pas, apparemment, à calmer les esprits.

Tamanrasset vient d’être secoué par des émeutes comme la région en a rarement connu. Ce type de mouvement de protestation, partant sur les mêmes revendications, avait secoué différentes régions du Grand-Sud ces trois dernières années.

Un député n’avait pas manqué de rappeler au gouvernement en pleine crise de Kabylie, les dangers d’un soulèvement au Sud. «Si le vent du Sud se lève, rien ne l’arrêtera», avait-il déclaré en séance plénière à l’APN.

Au vu des conditions de vie difficiles de la population, de l’absence de perspectives, les menaces existent réellement, les dangers de la manipulation également. Ouargla, El-Bayadh, Djanet et Illizi sont autant de villes du Sud, connues pour leur grand calme, mais qui ont explosé à un moment ou un autre. Les spécialistes ne cachent pas leur scepticisme, ni leur incompréhension face à des revendications «exécutoires». Ils considèrent même «irréaliste» et irréalisable dans la forme de répondre de cette manière à ce genre de problèmes. Il y a pour eux une autre problématique, celle de la doléance concernant l’emploi. La directive Ouyahia post-émeutes à Ouargla ne règle pas forcément tous les problèmes. Le chef du gouvernement avait instruit l’ANEM pour le recrutement régional. Cette mesure a aussi ses propres limites et pose ses propres problèmes. Ceux de la compétence et de la préférence régionale. En d’autres termes, le recrutement dans les entreprises doit-il répondre au critère principal de la compétence ou à celui de la préférence régionale ? s’interrogent les spécialistes. D’autant que cette mesure ne concerne que le Sud algérien. Selon des observateurs avertis, le scénario de Tamanrasset n’est pas différent de celui qu’ont connu des régions telles que Ghardaïa, El-Bayadh, Djanet ou Ouargla, les trois dernières années. La maturation des émeutes se fait selon un processus établi d’encadrement et de manipulation d’une jeunesse revendicatrice.

Samar Smati