Grève des commerçants : Scènes d’émeutes à Béjaïa

Grève des commerçants : Scènes d’émeutes à Béjaïa

El Watan, 3 janvier 2017

Une grève générale des commerçants a pratiquement paralysé, hier, le chef-lieu de wilaya et des communes où l’écho d’une grande mobilisation était parvenu.

Dans des quartiers populaires de la ville de Béjaïa, rares sont ceux qui n’ont pas suivi le mot d’ordre au début de la matinée avant de le faire par «solidarité» avec leurs collègues. La paralysie a été presque totale et l’appel public à «la vigilance» de l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA), qui s’en est démarquée, n’a pas fait le poids.

Un appel anonyme qui a fait son chemin depuis quelques jours sur les réseaux sociaux a réussi à fédérer l’essentiel de ce que compte Béjaïa comme commerçants de détail et de gros. Une grève générale a pratiquement paralysé, hier, tout le chef-lieu de wilaya et nombre de communes où l’écho d’une grande mobilisation nous est parvenu. Dans certains quartiers populaires de la ville de Béjaïa, rares sont ceux qui n’ont pas suivi le mot d’ordre au début de la matinée avant de le faire par «solidarité» avec leurs collègues.

La paralysie a été presque totale et l’appel public à «la vigilance» de l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA), qui s’en est démarquée, n’a pas fait le poids. La grève a installé un calme précaire, qui a vite cédé sous l’explosion d’une émeute qui a éclaté en début d’après-midi et qui a pris de l’importance au fil des heures. Vers 15h30, les manifestants ont réussi à renverser l’un des deux fourgons de la police engagés dans l’action et avec lequel ils ont barré la route au quartier Nacéria.

C’est à ce niveau, soit à deux pas du siège de la wilaya, que l’émeute a été la plus virulente. Le forcing de centaines de jeunes manifestants a poussé les forces antiémeute vers l’impasse. Celles-ci ont dû appeler en renfort leurs autres brigades stationnées à l’intérieur du siège de la wilaya. Dans leur avancée et aux assauts à coups de bombes lacrymogènes, elles ont arrêté quelques manifestants cueillis par des policiers en civil. Ce qui a accentué la détermination de la foule.

Tout a commencé avec un foyer de tension très vive qui est né dans le quartier populaire d’Iheddaden vers la fin de la matinée. Des jeunes du quartier s’y sont rassemblés pour donner un prolongement à l’atmosphère délétère née dans le sillage de la grève générale qui a fait respecter le mot d’ordre de ville morte à des proportions importantes. Le groupe est rejoint progressivement par des jeunes habitants d’autres quartiers.

La tension est vite montée et un bus de l’entreprise de transport urbain a été pris pour cible et a fini ravagé par les flammes. On a mal accepté que les transporteurs n’aient pas donné suite une favorable à l’appel à la grève. Dans la foulée, le mot d’ordre de marcher vers le siège de la wilaya est vite adopté dans l’urgence à la simple proposition d’une voix anonyme qui s’est élevée de la foule. La marche est improvisée et une nuée de motos l’a devancée et a ouvert la voie dans un cortège de colère.

La foule reprend les slogans entonnés contre le quatrième mandat de Bouteflika. Elle lance volontiers à tue-tête des slogans anti-pouvoir, ne ménageant ni le chef de l’Etat, ni le Premier ministre. Des «atteintes aux symboles de l’Etat» ont fusé en chœur, n’ayant cure des menaces de l’article 144 bis du code pénal. A leur passage, des bacs à ordures, des poubelles, et d’autres objets traînant sur les trottoirs sont jetés au milieu de la chaussée.

Toute personne parmi les passants qui tentait de prendre des photos est sommée de ranger son téléphone portable sur le champ. Ceux qui ont pris des photos à partir de leurs balcons ont été pris à partie à coups d’insultes ou de pierres. Des précautions ont été prises pour éviter les arrestations de l’après-émeute. Echaudés par les mauvaises expériences du passé, certains se sont couverts le visage avec des cagoules.

«On ne peut pas à la fois se serrer la ceinture et…»

La déferlante humaine a fondu sur le CFPA Lakhal Younès et a réussi à ouvrir son portail, y accéder et exigé qu’on le vide de ses occupants. L’objectif était clair : voir tout le monde en grève. Les quelques commerçants qui ont gardé leurs échoppes ouvertes, y compris des pharmacies, ont fermé dans la précipitation à mesure que les marcheurs arrivaient.

La police, qui a eu certainement vent de l’éclatement de colère à Iheddaden, a pris ses positions sur le boulevard des Aurès avec deux fourgons de CNS pour tenter de prendre en sandwich les manifestants ou de les détourner de leur destination vers le siège de la wilaya, où un renfort important attendait les ordres. Jusqu’au moment où nous rédigions ce papier, vers 18h, les émeutes continuaient au niveau du quartier Dawadji.

Le face-à-face policiers/manifestants se déroulait à deux pas de la cité CNS, où deux banderoles étaient accrochées sur la rampe. Sur l’une d’elles, on pouvait lire depuis quelques jours déjà : «On ne peut pas à la fois se serrer la ceinture et baisser son froc.» La deuxième portait cette inscription : «Non à la loi de finances 2017». Les manifestants se sont emparés de celle-ci et l’ont brandie à la face des policiers. Ailleurs dans la wilaya, la grève a été suivie et son taux a atteint allègrement les 80%, selon les échos que nous avons pu avoir.

A Tichy, une source locale nous apprend que des jeunes ont coupé la route à la circulation au niveau de Baccaro pour amener les bus qui ont assuré leurs dessertes habituelles de rejoindre la grève. A Sidi Aïch, la RN26 a aussi été bloquée à la circulation. Ce qui a causé un encombrement énorme sur la voie qui passe par la ville, où des jeunes ont pris d’assaut le commissariat de police après avoir fermé un peu plus tôt le portail de la daïra. Aux manifestants se sont mêlés des demandeurs de logement qui sont allés réclamer à l’occasion qu’on publie la liste des souscripteurs.

A Tazmalt, à l’extrême sud de la wilaya, on a tenté aussi de fermer la route en brûlant des pneus. Pendant ce temps-là, vers 14h30, le bureau de wilaya de l’Ugcaa s’est réuni en une assemblée générale extraordinaire pour débattre de la situation qui a ainsi dégénéré, à leur grande surprise. Pour leur coordinateur, Samir Mamas, la grève a été suivie au départ à «50%». «La moitié des commerçants ont ouvert.

On s’attendait à un retour à la normale à partir de midi, mais vers 13h, ils ont été obligés de fermer par peur de représailles» déclare-t-il à El Watan. «On a créé un climat de psychose», dénonce-t-il. La réunion d’urgence est sortie avec la résolution d’aller jusque dans les quartiers pour «sensibiliser les commerçants à ouvrir». De la sorte, l’Ugcaa dit espérer faire revenir le calme à partir d’aujourd’hui. A l’heure où nous mettons sous presse, les émeutiers ont saccagé le siège de la banque BNP Paribas et celui de la direction de l’éducation nationale.

La LADDH salue une grève «réussie» et dénonce la violence

Dans une déclaration publique, la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) considère que la grève générale suivie à Béjaïa est «réussie». Le document de la LADDH, signé de son vice-président Saïd Salhi, mentionne aussi que cette grève «pacifique» «démontre encore une fois le degré de maturité et d’éveil de la population et sa détermination à défendre ses droits socioéconomiques menacés par la loi de finances 2017 adoptée dans le sillage de la crise économique que traverse notre pays».

La LADDH insiste sur le caractère pacifique de tout combat démocratique et dénonce, à l’occasion, le recours à la violence. «Des scènes de violence et de destruction des biens publics sont signalées à Béjaïa et d’autres localités. La LADDH appelle la population à la vigilance et au calme et réaffirme que seul un cadre pacifique serait en mesure de faire aboutir des revendications citoyennes somme toute légitimes.

Nous déplorons cette situation de dérapage qui risque de mener le pays vers l’incertitude et le chaos et appelons à la sérénité pour éviter les dérapages», ajoute la LADDH. K. Medjdoub

Kamel Medjdoub


La wilaya a été hier le théâtre d’affrontements violents entre émeutiers et forces de l’ordre

Béjaïa : la grève tourne à l’émeute

Liberté, 3 janvier 2017

Les affrontements ont fait des blessés, dont trois parmi les émeutiers à Sidi Aïch. Des saccages ont eu lieu au chef-lieu de wilaya. De nombreuses arrestations ont été opérées.

L’appel à la grève d’une semaine à partir d’hier, lancé sur les réseaux sociaux, a tourné, au chef-lieu de la wilaya de Béjaïa, à l’émeute. Les commerçants, qui ont suivi massivement le mot d’ordre de grève en dépit de l’absence de toute organisation pour le chapeauter, ont voulu protester, pacifiquement s’entend, contre la cherté de la vie et l’augmentation des taxes prévues dans la loi de finances 2017.
Cependant, leur mouvement a été altéré par des émeutes d’une rare violence qui ont éclaté à la mi-journée, en témoignent les saccages d’édifices publics, d’un bus de transport urbain (public), l’incendie d’un camion de CRS et les affrontements, plus ou moins violents, qui se sont poursuivis jusqu’en fin de journée par endroits.
Tout a commencé, vers 11h30, au chef-lieu de wilaya, lorsque des jeunes ont investi les rues au niveau de l’Edimco, en barricadant les rues avec divers objets et des pneus brûlés. Un bus de transport urbain a été saccagé alors après que les émeutiers eurent fait descendre les voyageurs. Les brigades anti-émeutes interviennent alors pour rétablir l’ordre mais c’était sans compter sur la détermination des émeutiers qui voulaient avancer vers le siège de la wilaya, sis au centre-ville.

Les émeutes éclatent
Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre éclatent. C’est le point de départ de ces émeutes qui deviennent violentes. Aux lancers de bombes lacrymogènes des forces de l’ordre, les émeutiers ripostent par des jets de pierres et autres projectiles. Mais, vu le nombre sans cesse croissant des émeutiers et leur détermination pour se diriger vers le siège de la wilaya, ceux-ci finiront par forcer le barrage des brigades anti-émeutes.
Une heure après les affrontements, ils peuvent gagner le rond-point de la wilaya.
Les citoyens adultes assistent “médusés” à ces affrontements d’une extrême violence entre les deux camps. “Hé là : siassate atakachouf !” (politique de l’austérité), scandent les émeutiers. Mais manifestement, les émeutiers n’ont qu’un objectif : gagner le siège de la wilaya. Les forces de l’ordre les repoussent par des tirs de bombes lacrymogènes. Le rond-point s’est transformé en un véritable champ de bataille entre les émeutiers et les éléments des brigades anti-émeutes.
Ces derniers auraient usé de balles en caoutchouc, affirment des jeunes émeutiers qui se replient à l’endroit où sont positionnés quelques journalistes.
Certains abribus sont saccagés et des panneaux de signalisation arrachés par des émeutiers. Et ce sera l’unique foyer de tension du chef-lieu de wilaya, le plus violent aussi. On assiste, durant cet affrontement entre émeutiers et forces anti-émeutes, à des arrestations de manifestants et à des blessés de part et d’autre.
Jusqu’en fin de journée, hier,
aucun bilan n’était disponible. Les hostilités entre les émeutiers n’ont pas cessé durant toute l’après-midi, et en fin d’après-midi, les affrontements se poursuivaient avec la même intensité.

Une matinée plutôt calme
Pourtant, la matinée a été plutôt calme dans la commune Béjaïa et dans tout l’arrière-pays de la wilaya, que ce soit dans la vallée de la Soummam ou du côté du Sahel, sur la côte Est. Les commerçants, qui étaient en grève, notamment dans les quartiers d’Ihaddaden, d’Ighil Ouazzoug, de Tazeboudjt, se sont réunis en petits groupes pour discuter, mais sans plus. Certains n’ont pas suivi le mot d’ordre de grève. Il n’y avait aucune animosité.
Certains nous apprennent que des jeunes à scooter sont venus leur demander fermement de baisser rideau. “Nous n’avions pas le choix. Nous avons préféré fermer boutique pour éviter de fâcheuses surprises”, dira l’un d’eux.
Mais dès l’éclatement des émeutes, les rares commerçants encore ouverts ont baissé rideau. Béjaïa est devenue une ville ouverte à tous les dépassements.
Dans les autres localités de la région, c’est la grève qui a dominé. Des escarmouches ont, toutefois, été signalées à Sidi Aïch où des manifestants, selon des sources locales concordantes, ont barricadé la route avant d’assiéger le siège de la sûreté urbaine de daïra en l’arrosant de jets de pierres. Ce à quoi, les forces de l’ordre ont riposté par des tirs de bombes lacrymogènes.
Trois jeunes manifestants blessés à Sidi Aïch
Trois jeunes manifestants ont été blessés, hier, lors des affrontements ayant éclaté dans la ville de Sidi Aïch, après la fermeture de la RN26 par des citoyens qui protestaient contre la cherté de la vie, accentuée par les mesures prises dans la loi de finances 2017. Selon une source hospitalière, l’une des trois victimes, atteinte d’une balle en caoutchouc au thorax, a été prise en charge par une équipe médicochirurgicale, alors que les deux autres manifestants, qui présentaient de simples malaises dus à l’inhalation de gaz lacrymogène, ont reçu les soins nécessaires au pavillon des urgences. À noter que les trois jeunes ont quitté l’hôpital hier après-midi, précise notre source. Une chose est sûre, selon des sources locales, le suivi de la grève a été massif dans la haute vallée de la Soummam. Sur la côte Est de la wilaya, la grève a été massivement suivie dans la station balnéaire d’Aokas et à un degré moindre dans la daïra de Souk El-Tenine. Dans la commune de Tichy, des manifestants ont fermé la RN9, reliant la wilaya de Béjaïa à celles de l’Est, au niveau de Bakaro. Aucune escarmouche n’est à signaler dans la région.

La Laddh appelle au calme
La grève générale pacifique réussie sur tout le territoire de la wilaya démontre, selon le vice-président de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’Homme, “encore une fois, le degré de maturité et d’éveil de la population et sa détermination à défendre ses droits socioéconomiques menacés par la loi de finances 2017 adoptée dans le sillage de la crise économique que traverse notre pays”.
Toutefois, il déplore les scènes de violence et de destruction des biens publics qui ont eu lieu à Béjaïa et dans d’autres localités. Aussi, la Laddh a décidé d’appeler la population à la vigilance et au calme, et a réaffirmé que “seul un cadre pacifique serait en mesure de faire aboutir des revendications citoyennes et légitimes”. La Laddh déplore ce dérapage qui pourrait mener le pays vers l’inconnu, l’incertitude et le chaos. On a appelé à la sérénité pour éviter un dérapage préjudiciable. D’où, l’insistance de cette ONG à demeurer vigilant. Car on considère que seul le combat pacifique pourrait faire aboutir les justes revendications citoyennes.

M. Ouyougoute/L. Oubira