Quatre morts à Sidi Aïssa: l’Algérie à l’ère des microrévoltes

Quatre morts à Sidi Aïssa: l’Algérie à l’ère des microrévoltes

Par José Garçon | Journaliste | 11/08/2008
http://www.rue89.com/2008/08/11/quatre-morts-a-sidi-aissa-lalgerie-a-lere-
des-microrevoltes

Que s’est-il passé le 6 août à Sidi Aïssa, une ville de la wilaya –préfecture- de M’sila où, pour la première fois, des émeutes ont pris un tour inédit et dramatique ? Quatre personnes ont en effet été tuées et une soixantaine d’autres blessées, après que le propriétaire d’un hôtel et des agents de sécurité aient tiré sur des manifestants. C’est l’enterrement d’un homme d’une cinquantaine d’années, grièvement blessé quinze jours plus tôt après avoir été heurté par la voiture du fils du propriétaire de l’hôtel, qui aurait mis le feu aux poudres.

Le 6 août, après ses obsèques, ses proches et une centaine de jeunes ont organisé une marche de protestation vers le complexe touristique. La tension est vite montée et des dizaines de jeunes auraient tenté de pénétrer dans l’hôtel. « C’est à ce moment que le gérant et les éléments de la sécurité interne ont usé d’armes à feu », racontent les journaux algériens Liberté et le Quotidien d’Oran. Bilan : trois morts et des dizaines de blessés.

Les manifestants, fous de colère, auraient alors brûlé vingt voitures, deux camions, plusieurs bâtiments du complexe qui a été copieusement pillé.

« Pendant ce temps, raconte Liberté, des manifestants déchaînés ont réussi à mettre la main sur le propriétaire, âgé de 62 ans. Tabassé, il s’est échappé à l’extérieur où des centaines d’autres citoyens l’attendaient, l’ont traîné et lynché à coups de pierres. »

Il est mort peu après. Une quinzaine de personnes ont été arrêtées, dont deux avaient tiré sur la foule.

Santé financière insolente, misère sociale

Comment en est-on arrivé là ? Selon des témoignages cités par la presse algérienne, le fils du propriétaire de l’hôtel « est passé avec sa voiture sur le corps de la victime » avec laquelle il avait eu une violente altercation. Les jeunes auraient alors assimilé son impunité à la hogra, ce déni de justice, cet abus d’autorité teintés du mépris dans lequel le pouvoir tient la population.

On n’en sait pas beaucoup plus sur les circonstances exactes de ces incidents. Mais ils montrent la fréquence et la banalisation des émeutes dans une Algérie à deux visages : l’une qui exhibe une santé financière insolente avec des réserves en devises dépassant les 125 milliards de dollars grâce aux hausses successives du prix des hydrocarbures ; l’autre où tous les clignotants sociaux sont au rouge et où les émeutes sont désormais le seul mode de contestation.

Ces affrontements durent trois heures, une demi-journée, deux jours, parfois plus dans des douars comme dans les quartiers populaires des grandes villes. Ils réunissent des dizaines, des centaines ou des milliers de personnes qui brûlent des pneus, barrent les routes en improvisant des barricades avec des pierres et des troncs d’arbre, affrontent les forces de l’ordre, caillassent et/ou incendient les sièges des administrations comme si celles-ci symbolisaient l’autisme auquel se heurtent toutes leurs revendications.

Au printemps, les villes de Chlef et de Chettia, où le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale, et des quartiers de Hassi-Messaoud, Tiaret, Laghouat, Ghardaïa, Gdyel, Bachar, Tizi-Ouzou, Arzew, Mascara, Constantine, Annaba, Ksar El-Boukhari, ont ainsi été dévastés par les protestataires.

Le « printemps noir de Kabylie »

Si le phénomène est loin d’être nouveau, il a beaucoup changé au fil des trois dernières décennies. En 1980, l’interdiction d’une conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri avait provoqué deux mois de violentes protestations en Kabylie. Ce « printemps berbère » avait préfiguré les émeutes de Constantine (1986) et surtout celles d’octobre 1988, qui furent à l’origine de l’instauration du multipartisme et firent de 500 à 800 morts après que l’armée eut, pour la première fois, tiré sur la foule. Treize ans plus tard, en 2001, le meurtre d’un adolescent à l’intérieur d’une brigade de gendarmerie déclenchera le « printemps noir de Kabylie ».

Aujourd’hui, l’embrasement général n’est plus de mise dans un pays qui construit à tour de bras et n’aspire qu’à vivre au sortir d’une guerre civile qui a fait 200 000 morts. Mais les microrévoltes localisées, limitées dans le temps et souvent violentes se sont généralisées. Jusqu’à apparaître comme la principale façon des laissés-pour-compte d’exprimer leur ras-le-bol.