De Tataouine à Ouargla, le même malaise

De Tataouine à Ouargla, le même malaise

El Watan, 26 mai 2017

Les revendications des jeunes du Sud tunisien, secoué en début de semaine par des manifestations, ressemblent à celles des chômeurs du Sud algérien. Elles prennent en tout cas racine dans un mal commun : la misère dans laquelle ils vivent pendant que les ressources de leur sous-sol profitent à d’autres.

C’est une histoire déjà entendue. Des jeunes – très représentatifs de la population dans la région –, pour certains diplômés, au chômage depuis des années, sans un dinar en poche pour s’acheter un café ou des cigarettes, bloquent des routes, brûlent des pneus et organisent des sit-in. Le décor : du sable, des pistes et des torchères.

La région de Tataouine, à 500 kilomètres au sud de Tunis, ressemble sur bien des aspects à celle de Ouargla. Et ce n’est pas le seul point commun : les revendications des jeunes pour une meilleure répartition des richesses extraites du sous-sol et des recrutements prioritaires dans les sociétés pétrolières rappellent aussi celles du mouvement des chômeurs de 2013 dans le sud algérien.

Après plusieurs mois de sit-in un peu partout dans le pays à l’appel de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs, des milliers de personnes s’étaient rassemblées sur la place de l’Armée de libération nationale, rebaptisée pour l’occasion place Tahrir, pour réclamer un travail et davantage de justice sociale.

Mi-avril, Tataouine avait déjà été paralysée par une grève générale et des manifestations. «L’emploi est un droit et non pas une faveur», «Non au recul de nos droits», avait scandé le millier de manifestants. «Nous allons avoir nos droits à Tataouine Nous ne pouvons plus nous taire ! Je suis affamé, je mange du pain dur, je suis dans le besoin, je n’en peux plus !» a témoigné à l’AFP Fathi Azlouk, un quinquagénaire au chômage. Dans le gouvernorat de Tataouine, le taux de chômage, de 27% chez les jeunes, atteint 58% chez les diplômés. «Nous ne sommes ni des terroristes ni des casseurs !

Nous sommes des habitants de cette région marginalisée qui réclament leurs droits à une vie digne», explique Saber Bou Ajalaa, un chômeur de 28 ans. «Nous n’avons peur de personne, même pas des scorpions et des serpents qui se promènent entre nos tentes. Nos revendications sont légitimes», renchérit Béchir Bilouli, 27 ans. «Le Président nous a laissé tomber ! Le chef du gouvernement et le ministre de l’Emploi (Iyed Hammami) encore davantage», estime Radhouane Harrar, un chômeur de 43 ans.

La tension était montée durant le week-end à El Kamour, un site pétrolier à trois heures de route piste de Tataouine, où les manifestants campent non loin d’une station de pompage de pétrole. Face à ce mouvement entravant la circulation des camions vers les champs pétroliers et gaziers de Tataouine, le président Béji Caïd Essebsi avait solennellement demandé le 10 mai aux militaires de protéger les sites de production d’éventuels blocages.

Mesures d’urgence

Comme la colère menaçait de s’étendre à d’autres villes comme Kairouan ou Ben Guerdane, le gouvernement a décidé d’une première batterie de mesures d’urgence (le gouvernement algérien avait lui aussi dégainé crédits bancaires à taux zéro, préférence locale dans le recrutement, obligation pour les entreprises d’assurer des formations) : l’ouverture dans la région de représentations des compagnies pétrolières, le bitumage d’une route, l’organisation d’une journée de sensibilisation sur l’énergie et l’emploin ou encore la tenue d’un Conseil des ministres à Tataouine le mois prochain.

Mais des exigences des jeunes – 3000 emplois dans le public et 2000 dans les sociétés liées au pétrole et une enveloppe d’environ 100 millions de dinars (36 millions d’euros) pour encourager le lancement de petits projets – le Premier ministre Youssef Chahed a promis d’en satisfaire la moitié. Autre leçon à tirer de l’expérience des chômeurs du Sud algérien : même si les mesures décidées étaient appliquées, la corruption dont se plaignent aussi les Tunisiens ne disparaîtra pas du jour au lendemain. «La formation professionnelle a été redynamisée, un chantier de 2200 logements sociaux est en cours, la station de déminéralisation a été inaugurée…

Sauf que tout cela ne s’accompagne pas pour le moment d’une véritable transparence», rappelait il y a quelques mois un habitant de Ouargla.Si la situation s’est calmée, ce jeudi, à Tataouine, rien ne dit que la colère s’est apaisée, surtout après la mort d’un des jeunes protestataires qui, selon la version officielle, aurait été heurté par un véhicule de la gendarmerie.

Mais grâce à des médias très présents sur les réseaux sociaux, comme Radio Tataouine ou Tataouine TV, les Tunisiens ont réussi à faire sortir le Sud de l’indifférence à laquelle, sans la viralité d’internet, ils étaient condamnés. Et peut-être aussi, comme le mouvement des chômeurs, à faire changer le regard de la capitale sur l’intérieur du pays.

Ce jeudi, une manifestation reportée

Les activités de la vie quotidienne ont repris hier à Tataouine, dans le sud de la Tunisie, après les violences du début de semaine, tandis qu’une manifestation prévue dans cette ville a été reportée.

Située à 500 km au sud de Tunis, Tataouine, préfecture d’une vaste région désertique, a été le théâtre lundi de violents heurts lors desquels plusieurs dizaines de personnes ont été blessées, dont une vingtaine de membres des forces de l’ordre. Les postes de la police et de la gendarmerie ont été incendiés.

La ville a alors été désertée par les forces de l’ordre, et les commerces sont pour la plupart restés fermés durant deux jours. Jeudi matin, sous une forte chaleur, la vie quotidienne reprenait toutefois progressivement : les commerces ont relevé leurs rideaux et des ouvriers s’affairaient à déblayer les rues jonchées de pierres et repeindre des murs.

La circulation automobile a aussi repris son cours. Aucune présence de forces de l’ordre en uniforme n’était en revanche visible. Nommé fin avril après le limogeage du titulaire du poste, le nouveau gouverneur de Tataouine, Mohamed Ali Barhoumi, a par ailleurs annoncé mercredi qu’il renonçait à son poste pour «raisons personnelles» et son successeur n’est pas connu.

En l’absence des forces de sécurité, et par crainte des débordements, la coordination du mouvement de contestation d’E Kamour a décidé de reporter la manifestation prévue jeudi matin.

Site pétrolier situé à plus de deux heures de route de Tataouine, en plein désert, El Kamour vit depuis deux mois au rythme d’un sit-in d’habitants qui réclament une meilleure répartition des richesses et des recrutements prioritaires dans les sociétés pétrolières.

La situation s’est tendue le week-end dernier et, lundi matin, les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogènes pour repousser des protestataires, pour la première fois depuis que le président Béji Caïd Essebsi a solennellement demandé le 10 mai aux militaires de protéger les sites de production du pays.

Mélanie Matarese