Les présomptions de manipulation

Les présomptions de manipulation

Par Bachir Medjahed, Le Quotidien d’Oran, 22 janvier 2004

Il n’y a pas le moindre évènement, que cela soit d’ordre politique ou même de catastrophe naturelle, qui ne soit pas approché avec la présomption qu’il relève de la manipulation ou qui ne soit pas instrumenté à des fins de politique politicienne. Il en sera certainement de même pour la catastrophe de Skikda.

Commençons par les évènements de Kabylie et par le premier acte. Dès le départ, certains crient à la manipulation. Le clan qui voulait déstabiliser le président aurait, selon cette lecture dirigée, commandité l’assassinat de Massinissa, provoqué l’interpellation de trois jeunes collégiens à Oued Amizour pour susciter des réactions insurrectionnelles. Les jeunes auraient été alors manipulés pour «foncer» sur les brigades de gendarmerie, pour faire démarrer une «révolution» à partir de cette région. La thèse de deux clans au pouvoir qui se battent par Kabylie interposée a été répandue et a même trouvé preneurs.

Ainsi, le Kabylie arbitrerait la lutte entre clans du pouvoir… Plus tard, la scission au sein du FLN a servi d’appui pour crédibiliser cette thèse. En revanche, le clan ciblé aurait répondu en sabotant le dialogue ouvert par Benflis pour la désignation de délégués «Taïwan».

Deuxième acte. Ceux qui avaient investi dans la particularisation de la Kabylie auraient fait tout leur possible pour que la contestation et les émeutes ne sortent pas de Kabylie, sabotant ainsi ceux qui voulaient faire de cette région le point de départ d’une insurrection nationale.

Pour donner un caractère exclusivement kabyle à la contestation, fut introduite dans la plate-forme d’El-Kseur la disposition qui exige le départ de la gendarmerie de la Kabylie, donc de la seule Kabylie. Serait-il raisonnable (ou pensable un seul instant) que d’autres régions d’Algérie pourraient soutenir la contestation de Kabylie en exigeant, elles aussi, le départ de la gendarmerie de la seule Kabylie ? Impensable et impossible.

Mais, pour que les ârouch «sincères» ne puissent pas revenir sur cette disposition qui donne justement un caractère exclusivement kabyle, la contestation, les auteurs de cette exigence ont réussi à faire admettre le fait proclamé que la plate-forme est scellée et non négociable. Ainsi, ceux qui ont voulu particulariser la Kabylie ont gagné la première bataille et assez pour rendre impossible tout dialogue sur la mise en oeuvre de la plate-forme d’El-Kseur.

En rendant le dialogue impossible, l’objectif est d’empêcher la Kabylie de participer à toute élection, avec la conviction que jamais l’Etat n’accepterait de s’amputer du corps de la gendarmerie dans une quelconque région d’Algérie. C’est comme si on exigeait la reddition de l’Etat.

Troisième acte. Les ârouch se sont rendu compte du decrescendo de leur capacité de mobilisation. Ils avaient raté l’opportunité, après la démonstration de force de 14 juin 2001, de capitaliser celle-ci pour se présenter en position de force au dialogue. Les populations ne comprenaient pas que leurs représentants aient refusé de tirer des dividendes de cette mobilisation. Leur déception les avait amenés à prendre progressivement leurs distances.

Le pouvoir, conscient que la mobilisation ne connaîtrait plus une remontée de puissance, commence alors à déstabiliser les ârouch à la fois par des incarcérations et des manoeuvres de coulisses destinées à créer des vulnérabilités psychologiques au sein de l’encadrement du mouvement citoyen. La manoeuvre a réussi, provoquant l’implosion du mouvement. Une partie va donc opter pour le dialogue.

Quatrième acte. Ce sont les incidences. Là encore, ceux qui voulaient rendre le dialogue impossible ont introduit la satisfaction impérative de la sixième incidence qui mettrait le pouvoir dans une difficulté certaine. Cette sixième incidence est attribuée à deux parties.

Les uns l’attribuent à des éléments proches du RCD pour contrer le FFS, d’autres l’attribuent à ceux qui veulent particulariser la Kabylie. D’autres encore l’attribuent au clan du pouvoir qui tient toujours à déstabiliser le président. Ceux qui sont partie prenante au dialogue seraient ainsi doublement piégés. En effet, en en faisant un impératif préalable, ils n’offrent pas au pouvoir une porte de sortie honorable, car les implications sont nombreuses. Accepter la dissolution des APC et APW, c’est aussi aller vers la dissolution de la représentation parlementaire de la Kabylie. Tous les partis qui ont «gagné» des sièges de député en Kabylie en seront touchés. Le pouvoir aurait aussi décidé d’accorder la primauté de la société civile contestataire sur les partis politiques, ce qui ne va pas sans un certain mépris à l’endroit des partis politiques. Comment pourrait-il aujourd’hui déclarer illégitimes des élections qu’il avait déclarées légitimes au moment de leur tenue ? A moins de considérer que c’était Benflis qui les avait légitimées, mais le problème demeure entier.

Que les ârouch arrachent cette contestation, et c’est le FFS qui prendra tout le monde à témoin pour crédibiliser davantage sa revendication d’une constituante. Que les ârouch n’arrivent pas à arracher cette concession, ils retourneront en Kabyle en «perdants», à le plus grande joie des anti-dialoguistes, qui en tireront ainsi un surcroît de légitimité, mais aussi de ceux qui veulent particulariser la Kabyle.

Faire échouer le dialogue sur cette revendication de sixième incidence, ce n’est pas seulement se donner une chance de prolonger la crise pour déstabiliser le président, ce serait aussi infliger un échec au RND et inscrire cet échec dans la carrière d’Ouyahia en se projetant pour 2009. Les marges de manoeuvre sont donc bien étroites pour des parties liées au dialogue. Arrêtons-nous là pour la Kabyle et passons au cas du FLN.

En se retirant du champ politique, l’ANP retire le couvercle à la marmite dans laquelle bouillent les ambitions, les clans et les revanches. Certains ont diffusé la thèse selon laquelle l’armée aurait retiré son soutien à Bouteflika et que, compte tenu que le président a toujours été issu du FLN, l’armée aurait décidé de jeter son dévolu sur le secrétaire général de ce parti, car, dans la tradition, le président se faisait d’abord nommer secrétaire du FLN.

Pour certains, les décideurs originaires de l’Est voulaient que le pouvoir retourne à l’Est, comme si était conclu un accord qui inscrirait les alternances dans un balancement entre l’Est et l’Ouest, deux régions majoritairement représentées au sein du FLN. Toujours selon cette lecture, Benflis aurait été incité à verrouiller le jeu, plaçant même au sein du commandement du parti ceux que lui sont fidèles et qui ne remplissaient pas les conditions d’ancienneté d’accès à ces hauts postes. De plus, pour paralyser le président, furent divulguées des listes de personnes s’étant approprié des biens publics. Ces listes comprennent exclusivement les noms de ceux qui sont perçus comme appartenant au clan présidentiel.

Inutile à revenir sur les péripéties judiciaires du FLN que ceux qui soutiennent Benflis imputent au clan présidentiel. Cela fait partie de l’actualité récente et présente.