Le meeting de Sellal annulé : Emeutes à Béjaïa

Le meeting de Sellal annulé : Emeutes à Béjaïa

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 6 avril 2014

La capitale des Hammadides s’est embrasée hier pour empêcher le directeur de campagne du candidat Bouteflika d’animer son meeting dans la Maison de la culture.

La tenue du 14ème meeting de la campagne électorale menée par Abdelmalek Sellal au nom de Bouteflika n’a pas eu lieu. Elle a été empêchée hier par des groupes de manifestants violents venus tôt le matin à la Maison de la culture de la ville pour exprimer leur rejet d’un 4ème mandat pour Bouteflika. C’est vers les coups de 11h que les journalistes accrédités pour la couverture des meetings de Sellal ont été amenés à la Maison de la culture. A partir de cet instant, l’hostilité a commencé à prendre. Elle l’a été tout d’abord par des insultes. « Ha houm djaou Echiatines », lançaient des jeunes aux visages des journalistes. Ces derniers se sont regroupés dans l’enceinte de la bâtisse pour attendre l’arrivée du directeur de campagne. A l’intérieur de la salle, l’ambiance était tout autre. Il y a avait de la joie, de la musique, des youyous et autres slogans scandés en soutien à Bouteflika.

Sellal n’arrive toujours pas. Il faut avouer que l’atmosphère ne se prêtait pas du tout à la tenue d’un meeting. Première banderole brandie par les jeunes « Non à un 4ème mandat ». Banderole qui bardait la moitié de la rue jouxtant les murs de la Maison de la culture. Le sol était jonché d’affiches, « Dégage, Boutef ! » Le ton était donc donné pour faire savoir à Sellal que l’accès de la salle lui est catégoriquement interdit. Pourtant, jamais wilaya n’a été autant entourée de policiers et autres agents des services de sécurité. Le dispositif de protection de la Maison de la culture impressionnait par le nombre d’hommes et par la force matérielle. L’on aurait dit qu’il était impossible qu’une aussi forte violence pouvait s’exprimer au vu et au su des brigades anti-émeutes.

La violence sous toutes ses formes

L’on saura bien sûr qu’instruction ferme a été donnée aux services de sécurité pour ne toucher à personne, aucun manifestant quel que soit les moyens qu’il emploie pour déclarer son rejet d’un 4è mandat. Les premiers blessés, ce sont deux journalistes qui se sont aventurés dans la foule pour des prises de vue. L’un d’entre eux s’en est sorti avec une cheville cassée, le second a reçu un violent coup de poing à l’oreille et un coup au tibia. Il avait tellement mal qu’il avait vomi ses tripes. Un troisième a été passé à tabac mais sans rien de grave. Ils ont échappé de justesse au lynchage par une foule que personne ne pouvait contrôler ou encadrer. Les jets de pierre commençaient à pleuvoir du dehors vers l’enceinte de la Maison de la culture. Les journalistes étaient visés. Les révoltés voulaient absolument les atteindre par n’importe quel projectile. Instruction est alors donnée aux encadreurs de faire entrer les journalistes dans la salle pour les mettre en sécurité.

L’attente de l’arrivée de Sellal commençait à se faire sentir. Les soutiens de Bouteflika dans la salle émettaient des signes d’inquiétude. Dehors, la contestation prenait des formes plus violentes. Insultes, jets de pierres et autres tentatives de forcer l’entrée de la Maison de culture se faisaient plus tenaces. Les journalistes sont appelés à prendre leurs affaires, plier leurs caméras et leurs matériels et se diriger vers une arrière salle pour atteindre la porte de secours. Il y avait en face un chantier qui pouvait servir de barrière protectrice contre toute tentative d’intrusion des contestataires. Il fallait compter sans l’arrivée d’autres groupes encore plus violents. L’on entend dire que certains sont venus de Batna. Mais le plus gros, on dit que ce sont des jeunes des douars limitrophes. L’on affirme même que ce sont surtout des militants du MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie) et de « Barakat ».

Les journalistes évacués dans des fourgons antiémeutes

L’hostilité au candidat Bouteflika et à ses soutiens s’exprimait avec une violence inouïe. Dès que les journalistes commençaient à ramasser leurs matériels dans la salle, un des animateurs prend le micro et appelle l’assistance au calme. Il supplie les journalistes de rester sur place. Il était persuadé que le meeting allait être tenu. « Vous savez qu’on vous ment, on nous a dit que le président est mourant, il ne l’est pas, qu’il ne parle pas, il parle, Sellal fera son meeting», dit-il confiant. « Soyez courageux, revenez dans la salle, vous êtes en sécurité », lance-t-il encore pour convaincre les journalistes de ne pas déserter les lieux. L’on apprend que Sellal n’a pas du tout quitté le salon de l’aéroport de Béjaïa. Il attendait que signe lui soit fait pour descendre en ville et rejoindre la Maison de la culture. Mais peine perdue. Il ne tiendra pas son meeting. Dehors, les insultes et les jets de pierres fusaient de toutes parts. « On leur a donné 200 DA à chacun pour qu’ils viennent assister au meeting », criaient des jeunes déchaînés avec des billets de banque en main.

Les journalistes étaient véritablement coincés à l’intérieur de la Maison de la culture. Ils étaient véritablement pris en otage. En l’absence de sécurité, personne ne voulait tenter le diable et les faire sortir par la porte officielle devant laquelle régnait une violence inimaginable. Il fallait tenter le tout pour le temps et les ramener à l’aéroport sains et saufs. Une épreuve de force pour une véritable prise en otage. Décision est prise pour faire entrer les camions de la police anti-émeute par la porte de derrière. Les journalistes ont été entassés dedans jusqu’à l’étouffement. Gyrophares déclenchés, ils quittent les lieux à toute vitesse, direction l’aéroport. Les émeutiers lançaient de grosses pierres sur les brigades anti-émeutes et sur les fourgons qui transportaient les journalistes. Un véritable champ de bataille. Des renforts de police se joignent à ceux qui étaient en faction, luttant contre la violence. Mais cette fois, il y a eu utilisation de bombes lacrymogènes pour disperser les manifestants qui ont recouru aux formes les plus violentes pour exprimer un rejet politique.

Arrivés à l’aéroport, une journaliste descend du fourgon et perd connaissance. La pression est trop forte. Personne ne pensait que ça allait dégénérer de la sorte.

Le directeur de campagne de Bouteflika rejoint les journalistes, en premier ceux qui sont blessés et les assure de sa compassion. Il saluera l’ensemble des journalistes et les félicitera «pour leur courage et leur abnégation».