Rassemblements anti-quatrième mandat : Grande rafle à Alger

Rassemblements anti-quatrième mandat : Grande rafle à Alger

El Watan, 02 mars 2014

La grande rafle. Hier, au cœur d’Alger, la grande manifestation «anti-Présidence à vie» n’a pas eu lieu. La manif promise a tourné court, avortée par une armée de zélés policiers beaucoup plus prompts à obéir aux ordres du pouvoir politique qu’à la Constitution du pays qui garantit la liberté d’expression, un droit (chimérique) dont l’exercice est censé être protégé par les lois de la République.

Samedi à 10h, boulevard Didouche Mourad, les quelques centaines de manifestants pacifiques ont eu, de nouveau, à éprouver la très cynique «gestion démocratique des foules» chère au général Hamel, patron de la police et néanmoins homme du «clan présidentiel». Pas de quartier ! Ordre de faire place nette, de déchirer toute pancarte ou banderole à contenu jugé «subversif», de museler, au propre et au figuré, toute bouche contestatrice, tout slogan sentant le crime de lèse-majesté.
Tôt le matin, un imposant dispositif policier ceinturait déjà les quartiers alentour.
Déploiement disproportionné de la force publique. «El Yed fel yed, n’ghelkou aâlihoum (main dans la main, on les prend en sandwich)», ordonne cet officier dont les subordonnés s’apprêtent à donner l’assaut aux manifestants retranchés à même la Gulf Bank Algeria, face à la Faculté centrale.

S’ensuivent des arrestations à la chaîne. Les flics en civil, appuyés par des agents en tenue, fondent sur les groupes de manifestants, extraient manu militari les têtes de proue. Saignée dans les rangs du très hétéroclite Collectif contre le 4e mandat dont les animateurs «tomberont» les uns après les autres, cueillis à chaud et jetés dans les nombreux paniers à salade mobilisés pour la circonstance. Le long du boulevard portant le nom du héros intemporel de la résistance algérienne, aux abords de la place Audin où étaient massés les groupes de manifestants, se transformera vite en quai de gare. Les fourgons cellulaires de la police se suivent et se ressemblent : tous remplis à ras bord de cette indomptable «société civile», trop fière pour «solliciter avec insistance» un énième mandat pour le président Bouteflika, trop autonome (du pouvoir) pour être comptabilisée dans ses statistiques officielles. Scènes d’anthologie où la brutalité policière joue les premiers rôles.

Des roses au panier à salade

Aux caméras du monde braquées sur l’Algérie, l’Etat policier a donné la pleine mesure de son pouvoir et de ses arts répressifs. Aucun point de fixation n’est toléré pour les protestataires. Les manifestants sont durement molestés. A l’image de ces mères de disparus (SOS Disparus) traînées sur l’asphalte et hurlant à la «hogra», cet intraduisible et abyssal «mal algérien».
Une jeune manifestante, portant un bouquet de roses, est happée par un groupe de policiers, poussée sans ménagement à l’intérieur du fourgon de police où croupissent déjà une dizaine de manifestants. Les roses sont piétinées, les pétales jonchent l’endroit.

Kyrielle d’arrestations

«Djazaïr Houra, Dimocratia (Algérie libre et démocatique)», «Bouteflika dégage», «Non au 4e mandat», «Ni Oujda ni DRS», «Pouvoir assassin», «La lil Fassad», «Non à l’arbitraire, non à la corruption !»… Les slogans, débités en rafale, ne résisteront pas longtemps à l’épreuve de force et à la chasse au manifestant, dont certains sont poursuivis jusqu’à l’intérieur même des immeubles où ils se sont réfugiés.
«A Béjaïa, il y a eu 25 blessés. Tous des bleus», ose une manifestante venue de Bougie, ville aux prises depuis plusieurs jours à un soulèvement de lycéens.
Pacifiques, aux frontières de la passivité, les manifestants (aucune personnalité politique notable n’y avait pris part) se sont laissés embarquer. Non sans avoir rejoués la scène de Zabana, le (premier) résistant guillotiné de la Révolution, s’avançant vers la mort d’un pas sûr en entonnant un chant patriotique.

Des grondements, hurlements et sifflements d’indignation accompagnent souvent la kyrielle d’arrestations qui tantôt sont ciblées, tantôt opérées dans le tas. Des activistes et animateurs, entre autres, de la Ligue des droits de l’homme (LADDH, aile Kadour Chouicha), des journalistes, des syndicalistes, des «cybermilitants» écumant la Toile et ses réseaux sociaux… ont été servis en brutalités policières, embarqués et dispatchés à travers plusieurs commissariats de la ville.

A 11h30, les artères se vident déjà des manifestants. Ou presque. Quelques irréductibles subsistent, chassés, passant d’un trottoir à l’autre pour éviter les «aya, c’est bon» des policiers, sifflant unilatéralement et avant l’heure la fin de la manif. A midi, des engins de nettoyage de l’APC d’Alger-Centre entrent en scène. Illusoire. La place est nette.

13h30. Quelques bornes à l’ouest, dans le mythique Bab El Oued, à la salle Atlas, se tient un meeting des «pro-4e mandat». Une manifestation du troisième type couvée, gardée par la police républicaine. Le «Bouteflika Boy», Amara Benyounès, ministre de l’Industrie et secrétaire général du Mouvement populaire algérien, a rameuté du monde pour une campagne électorale dont le démarrage officiel n’est pas encore à l’ordre du jour. «Si Abdelaziz Bouteflika, crie-t-il, n’est pas Ben Ali. Il n’est pas Moubarak, pas El Gueddafi. Les Algériens l’aiment…»

Mohand Aziri


La police tue dans l’œuf toute velléité de protestation

Diabolique «gestion démocratique de la contestation»

Hier, la petite place Maurice Audin, située en plein cœur de la capitale, était sous état de siège.

Un nombre impressionnant de policiers en tenue étaient en poste dans les ruelles adjacentes et les accès à ce lieu très commerçant. Objectif : empêcher quelques dizaines de citoyens de se regrouper pour exprimer leur refus du 4e mandat. Le maillage de l’impressionnant dispositif policier a rendu impossible tout regroupement. Les plus avertis tentent de franchir le «filet». Soudain, des hommes en civil, sortis de nulle part, les neutralisent brutalement et les embarquent avant même qu’ils ne réalisent ce qui leur arrive. En moins d’une heure, le quartier est presque vidé. Seuls les hommes en bleu, armés de leurs matraques, circulent en scrutant les rares passants et les curieux qui osent s’aventurer.

Des dizaines de personnes, embarquées à bord de fourgons de police, sont dirigées vers des commissariats de la capitale pour être entendues sur procès-verbal, notamment sur leur appartenance «politique». Pourquoi, dans quel but ? Est-ce pour ficher les opposants au Président sortant ? Les officiers chargés de cette besogne refusent de donner une réponse ; les plus bavards se contentent de cette phrase : «Nous ne faisons que notre travail…»

Très souvent critiqués pour leurs méthodes jugées brutales, hier, les policiers ont utilisé de nouvelles techniques d’intervention, qui entrent dans le cadre de la «politique de gestion démocratique des foules» dont a parlé leur chef, Abdelghani Hamel. Nommé par Abdelaziz Bouteflika le 7 juillet 2010 (deux jours après sa promotion au grade de général-major de la Gendarmerie nationale), A. Hamel, faisait de la «professionnalisation» de «ses troupes» son cheval de bataille pour trouver, entre autres, «les meilleures méthodes» de gestion de la contestation populaire. Hier, les dizaines de citoyens qui voulaient s’exprimer pacifiquement, au centre-ville, ont été surpris par la manière d’agir des policiers. Sournoise et insidieuse, la politique que Hamel a mise en place consiste à procéder à des interpellations massives de manifestants et de citoyens qui se trouvent aux alentours de la fac centrale, de manière à déjouer toute tentative de regroupement, puis de les diriger vers les commissariats de la capitale où ils sont gardés durant des heures avant d’être relâchés une fois entendus et fichés. Cette méthode de «gestion démocratique» permet à Hamel de tuer dans l’œuf toute manifestation publique.

D’ailleurs, les principales directives qu’il a adressées aux 180 000 policiers qu’il commande «d’une main de fer» visent à faire en sorte que la campagne électorale ne soit pas chahutée par le «front du refus», même s’il faut interpeller des centaines de ceux qui en font partie. Par cette politique, il s’érige en gardien du temple des partisans du 4e mandat, au détriment du principe sacré de neutralité de l’institution qu’il dirige.
Salima Tlemçani


Huit manifestants interpellés à Constantine

Constantine a renoué, hier, avec l’action politique pacifique et anticonformiste.

Une trentaine de jeunes ont observé un sit-in, devant le square Bennacer en plein centre-ville, pour exprimer leur position contre un quatrième mandat pour Bouteflika. Des filles et garçons, des universitaires pour la plupart, ont planifié leur action à partir des réseaux sociaux. L’initiative prise par des journalistes et militants démocratiques à Alger, pour l’organisation d’un sit-in hier, a visiblement attiré ces jeunes qui activent sur la Toile.

Pendant plus d’une demi-heure, les manifestants ont crié leur ras-le-bol et brandi des pancartes affichant leur position contre un 4e mandat. «Avec un 4e mandat, pour un Président malade, l’Algérie est en danger. C’est un viol de la Constitution, c’est une insulte au peuple algérien. Nous sommes le peuple et nous voulons qu’il parte», ont souligné des participants.
Hormis les propos réprobateurs d’un vieil homme, la foule passante n’a pas été hostile. Ce qui est en soi un point positif, commente un journaliste qui rappelle l’agressivité dont ont été victimes des manifestants de la CNCD en février 2011, lesquels avaient été encerclés et harcelés par des supporters du CSC, manipulés par la police. L’action s’est déroulée sans problèmes ; un «happy-end» inespéré, conclurait-on. Mais c’était trop beau pour être vrai, car une fois le sit-in levé, des manifestants ont été suivis et interpellés au niveau d’un restaurant sur le boulevard Belouizdad.

«Ils étaient huit», révèle Intissar. «Ils nous ont demandé de les suivre et nous sommes partis calmement vers leurs locaux. Ceci dit, nous n’avons subi aucune maltraitance», a-t-elle précisé. Manifestement, la police a laissé faire dans les limites d’une certaine marge de tolérance. En revanche, les huit manifestants ont été fichés au niveau du commissariat central – ce qui était, probablement, l’objet de leur interpellation – avant d’être relâchés deux heures après. Ont-ils été intimidés ? Manifestement non, puisqu’ils projettent déjà d’organiser une autre manifestation dans les jours qui viennent.

Nouri Nesrouche


Dans le calme à Bouira…

Des dizaines de citoyens et de militants, plus d’une cinquantaine de personnes, opposants au 4e mandat étaient au rendez-vous hier à 10h, devant le siège de la wilaya de Bouira, avec un seul mot d’ordre «Non au 4e mandat».

Les citoyens ont donc répondu favorablement à l’appel lancé depuis deux jours par des internautes via les réseaux sociaux et à travers des affiches placardées dans les localités de la wilaya. Les manifestants munis de banderoles, de drapeaux algériens et autres pancartes ont dénoncé la candidature du président Bouteflika. «Non au 4e mandat», «Stop à tous les abus», «Oui pour une IIe République», «Non à la mafia militaro-politico-financière», «Non à la corruption», «Non à la monarchie non au gouvernement des fakakir et non à un Président Tab Jnanou», pouvait-on lire sur les pancartes.

Un dispositif impressionnant des forces de l’ordre a été déployé dès les premières heures dans les quartiers et autour du siège de la wilaya. Un officier de police a tenté vainement de convaincre les manifestants de libérer les lieux. Ces derniers ont distribué des fleurs aux policiers tout en leur précisant que ce rassemblement était pacifique. Par la suite, les opposants au 4e mandat se sont dirigés vers le carré des martyrs. D’autres slogans, à l’instar de «Pouvoir assassin», ont été également scandés par les manifestants. Le rassemblement s’est déroulé dans le calme. Les opposants se sont donné rendez-vous aujourd’hui (dimanche, ndlr) pour un autre rassemblement devant l’université Akli Mohand Oulhadj de Bouira.
Amar Fedjkhi