Mise en garde américaine

CHAMP POLITIQUE ET MEDIAS LOURDS FERMES A L’APPROCHE DE LA PRESIDENTIELLE

Mise en garde américaine

El Watan, 26 janvier 2004

Jamais Washington, dans l’histoire des relations algéro-américaines, n’a usé d’un tel langage dur, clair et sec. Lorne Whitney Craner, sous-secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme, à la Démocratie et au Travail, a déclaré, hier soir à l’hôtel El Djazaïr, à la faveur d’une conférence de presse, qu’il quittait Alger préoccupé par l’évolution de la scène politique à l’approche de la présidentielle.

Il a dit avoir écouté des «récits cohérents» des membres du groupe des onze sur des «déficiences» dans la préparation de l’élection. Il a annoncé également avoir reçu des «assurances» de la part des autorités sur les préparatifs de ce scrutin. «Le secrétaire d’Etat Powell a insisté sur l’importance de la tenue d’une élection libre, honnête et transparente. Dans ce sens, nous prenons note des assurances officielles que la tenue de l’élection soit transparente et aussi bien des mesures qui ont été entreprises pour renforcer l’aspect technique du vote», a-t-il déclaré. «Nous suivons l’environnement d’avant cette élection et nous allons suivre de très près le scrutin», a-t-il souligné. Comme pour suggérer que la présidentielle algérienne prochaine sera à la faveur de la nouvelle doctrine des relations extérieures des Etats-Unis depuis le discours de Bush de novembre 2003 et, pour la première fois, mise sous contrôle étroit. Cela dit, Lorne Whitney Craner ne voit pas d’intérêt à la présence d’observateurs étrangers le jour du scrutin. «La présence de ces observateurs ne signifie pas que les élections seront libres et honnêtes. Cependant, il sera nécessaire que des observateurs locaux, ceux d’ONG, soient présents à travers le pays, le jour du vote», a-t-il conseillé. Le diplomate a parlé «d’améliorations» dans le système électoral algérien, citant l’exemple de la suppression du vote dans les casernes de l’armée. «Cependant, nous restons préoccupés par des rapports de harcèlement subi par les journalistes de la presse écrite (…) Nous pensons que si cet harcèlement s’arrête, cela contribuera à la bonne tenue de l’élection», a déclaré Lorne Whitney Craner. Il a exprimé sa préoccupation par rapport «à la couverture inéquitable de tous les points de vue» par les médias publics. «Le gouvernement et l’opposition doivent s’exprimer dans les médias publics. Ces médias doivent travailler librement sur l’élection. Si la télévision, et la radio un peu moins, sont ouverts, cela contribuera à la tenue d’une élection libre», a-t-il souligné remarquant «une situation inéquitable sur la scène politique». Il a estimé nécessaire qu’«une égalité des chances» soit assurée pour les partis dans la précampagne présidentielle. Egalité également quant à l’utilisation des fonds publics. «L’Algérie aura l’opportunité en avril prochain de montrer au monde entier qu’elle a franchi le cap des années 1990, et qu’elle est bien sur la voie de rejoindre le nombre croissant des démocraties dans le monde», a déclaré le responsable américain soulignant «la réduction du niveau de violence» dans le pays. «Nous croyons que le temps est venu pour que l’Algérie se pose la question si la levée de l’état d’urgence pourrait se faire comme une étape complémentaire pour le développement de la démocratie en Algérie», a-t-il conseillé. C’est la première fois que Washington suggère, d’une manière officielle et publique, la levée de l’état d’urgence en Algérie, situation d’exception en vigueur dans le pays depuis 1992. Abordant la question des disparitions forcées, Lorne Whitney Craner a indiqué en avoir discuté avec les représentants des ONG et du gouvernement.
Justice et vérité
« Les Etats-Unis sont conscients de la souffrance et de la sensibilité en évoquant cette question humanitaire. Le peuple algérien a clairement besoin de connaître la vérité et de sentir que justice soit faite pour dépasser le traumatisme des années 1990», a-t-il déclaré. Jamais, par le passé, la question des disparitions forcées en Algérie n’a été évoquée sous cette forme. Washington semble avoir pris note, entre autres avec le rapport et la lettre de l’ONG américaine Human Rights Watch adressés, en décembre 2003, à Colin Powell avant sa tournée au Maghreb.Lorne Whitney Craner a rassuré les responsables de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme (LADDH) en ces termes : «Nous allons vous aider concrètement et diplomatiquement». Il a qualifié le dossier des disparitions forcées de «chose très grave». Faisant le parallèle avec l’Irak, il a annoncé que les troupes américaines ont découvert que 300 000 Irakiens sont morts dans des charniers, imputables au régime de Saddam. «Et nous croyons que près d’un million de personnes sont portées disparues en Irak», a-t-il ajouté. Parlant de la région de l’Afrique du Nord, Lorne Whitney Craner a estimé que les pays, qui forment cet ensemble, doivent «se conformer» à des normes internationales en matière des droits humains et de démocratie. Il a annoncé que l’Algérie pourrait bénéficier de programmes dans le cadre du Middle East Partnership Initiative(MEPI, plan du Département d’Etat). «L’Algérie a la capacité d’aller en avant dans les domaines des droits de l’homme et de la démocratie. Un progrès continu dans cette voie, aussi bien dans la modernisation de l’économie, sera essentiel pour réaliser les potentialités que nous partageons pour élargir notre coopération bilatérale (…) Les relations entre l’Algérie et les Etats-Unis sont fortes et en voie de développement dans plusieurs domaines comprenant l’économie, le commerce et la lutte contre le terrorisme», a-t-il déclaré.

Par Fayçal Métaoui

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NOUVELLE DONNE APRES LA VISITE D’UN RESPONSABLE AMERICAIN

Washington ne soutient aucun candidat

Le «groupe des onze», qui comprend de nombreux candidats à la magistrature suprême, n’a pas caché hier sa satisfaction à l’issue de sa rencontre avec le sous-secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme, à la Démocratie et au Travail, M. Lorne Whitney Craner. Et pour cause : «Les Etats-Unis ne soutiennent aucun candidat pour la prochaine élection présidentielle», leur a déclaré l’émissaire américain.

Celui-ci a été reçu à sa demande au siège de campagne de M. Ahmed Benbitour. La réunion, qui a duré plus d’une heure, a été consacrée à l’examen de la situation du pays, particulièrement l’élection présidentielle de 2004. Le sous-secrétaire d’Etat américain a voulu s’enquérir des conditions dans lesquelles se prépare le scrutin, tout en affirmant l’attachement de son pays à la démocratie et à la transparence de l’élection. «La solution au problème algérien ne peut venir que des Algériens», a-t-il indiqué. «Que le meilleur gagne !», a-t-il ajouté. M. Lorne Whitney Craner a cité en exemple le cas de nombreux pays où l’opposition a fini par s’imposer et gagner l’épreuve des urnes. Côté «groupe des onze», on apprécie à sa juste valeur la position américaine. Au cours de cette réunion, les onze personnalités qui entendent se dresser en front contre la fraude, ont fait part de leurs doléances et de leurs appréhensions quant à la régularité de l’élection présidentielle. Ils précisent que les Etats-Unis sont «un partenaire de l’Algérie» et qu’il ne s’agit pas là d’un quelconque appel à l’«immixtion». Le groupe des onze a, dans une déclaration rendue publique hier, alerté l’opinion publique nationale et internationale sur «la gravité de l’étape cruciale que traverse le pays». Il accuse en particulier le ministère de l’Intérieur, qu’il compte ester en justice, et le chef du gouvernement de transformer l’Exécutif «en véritable staff électoral» pour la candidature quasi certaine de M. Abdelaziz Bouteflika. Il dénonce également «les violations de la Constitution par le chef de l’Etat», auquel il reproche aussi l’instrumentalisation des institutions de l’Etat, la dilapidation des deniers publics en vue de sa réélection. Selon nombre d’observateurs, le président de la République compterait sur le soutien de Washington et celui de Paris, qui auraient des incidences à l’intérieur du pays, pour briguer un second mandat. Une assistance qu’il solliciterait après avoir constaté la désintégration de la coalition qui l’a porté à bout de bras en 1999, notamment l’institution militaire qui a réitéré à plusieurs reprises sa neutralité et son devoir de réserve cette fois-ci. La visite de M. Lorne Whitney Craner, en cette période particulièrement, illustre l’intérêt certain des Etats-Unis pour la prochaine élection présidentielle au sujet de laquelle ils affirment officiellement ne soutenir aucun candidat.

Par Amar Hamiche