Karim Tabbou: «L’APN n’est ni populaire ni nationale»

KARIM TABBOU À L’EXPRESSION

«L’APN n’est ni populaire ni nationale»

L’Expression, 12 juin 2007

Le premier secrétaire du FFS brosse un tableau assez pessimiste de la situation politique et clarifie la position de son parti sur différents points.

Le premier secrétaire national du FFS, Karim Tabbou, passe en revue, dans cet entretien, les événements qui marquent l’échiquier politique national: la nouvelle composante du gouvernement, la révision de la loi électorale, de la loi sur les partis, le congrès du FFS et des élections locales. Pour lui, la date de la tenue du congrès national du FFS, prévu les 4, 5 et 6 septembre prochain, «ne sera avancée ou reportée de quelques jours, que si un événement politique important se produit dans le pays».

L’Expression: Le chef du gouvernement vient d’installer son staff. Quelle lecture faites-vous de la composante du nouvel Exécutif?
Karim Tabbou: Il faut tout d’abord se poser la question de savoir s’il s’agit d’un nouveau ou d’un ancien gouvernement. Mais je pense que la question de la composante du gouvernement s’inscrit dans la logique de la poursuite de la politique de tout faire pour gagner du temps. Autrement dit, faire semblant de tout faire bouger pour que tout reste en place. La reconduction quasi intégrale du gouvernement est la preuve de la recherche du maintien des équilibres au sein même du pouvoir. Il faut rappeler que ce «nouveau» gouvernement est installé au lendemain des élections législatives. Celles-ci, au lieu de constituer un événement politique majeur, ont été tout simplement boycottées par la population. La poursuite de la politique de la fuite en avant et du mensonge, a fait que ces élections se sont déroulées dans l’indifférence la plus totale. Aujourd’hui, on se retrouve avec, d’un côté, des institutions qui sont montées par le pouvoir et, de l’autre côté, la population qui est en dissidence électorale. Le peuple a donné des signaux forts de la nécessité du changement de cap, de prendre des mesures sérieuses pour assainir la situation du pays. Il faut réengager la population dans la politique, sinon le fossé séparant les deux parties ne fera que se creuser davantage. Donc, le gouvernement, par le maintien de sa composante, n’est que l’expression d’un malaise profond au sein du système qui, à défaut, trouve que c‘est plus expéditif de maintenir les équilibres tels qu’ils sont.

Vous parlez de la dissidence au sein de la population, lors des élections législatives du 17 mai dernier. De par cette réaction, ne pensez-vous pas que, aujourd’hui, c’est la crédibilité de la classe politique nationale qui est remise en cause?
Il ne faut pas réduire une réaction de la population de cette envergure et la circonscrire dans une élection donnée. Le très faible taux de participation des citoyens au rendez-vous électoral est une grande mise au point faite par la population aux choix du pouvoir depuis 1991. Après tant de référendums, après tant d’élections présidentielles,…le citoyen se débat toujours dans la case départ. La situation sociale est intenable, la situation politique est insupportable, le citoyen ne sent plus la sécurité. Ces institutions n’ont aucun impact positif sur la démocratie. Réduire ce taux de participation au fait que les partis politiques n’ont pas pu convaincre les électeurs est un pur mensonge. Le citoyen a voté plusieurs fois, il a fait sa comptabilité, il a trouvé que son solde est négatif sur tous les plans. Malheureusement, de l’autre côté, le pouvoir ne veut pas solder son compte: en ayant le courage de dire tout simplement que le processus engagé depuis 1991 était un processus de dérive et qu’il faut absolument provoquer un changement radical. Pour ce faire, il faut ouvrir le champ politique pour permettre une véritable expression démocratique. Il faut également savoir dépasser l’étape actuelle, où le citoyen est le sujet des politiques, vers une étape supérieure où il en sera l’acteur. C’est à ce moment-là, seulement, que le citoyen éprouvera l’envie de participer à la vie politique du pays. C’est aussi à ce moment-là qu’il sera responsable de ses actes.

Avec les derniers attentats perpétrés dans la ville de Tizi Ouzou, la situation sécuritaire en Kabylie est de nouveau remise sur la table, qu’en pensez-vous?
Il faut arrêter de réduire la détérioration de la situation sécuritaire à la seule région de Kabylie, touchée par une vague d’attentats, notamment ces dernières années. Poser la problématique en termes sécuritaires, c’est s’entêter à régler une crise de nature politique, par une approche strictement sécuritaire. Maintenant, il faut avoir le courage de faire une halte, un petit arrêt d’évaluation. Depuis 1991, les autorités du pays n’ont de cesse de promettre aux Algériens, le fameux Dernier quart d’heure du terrorisme, au terrorisme résiduel, passant par le terrorisme qui n’existe plus…La situation est là, hélas!, elle nous rappelle chaque jour que les traitements qui ont été administrés, n’ont pas apporté de solution. Indépendamment des approches politiques et politiciennes qu’on peut développer, aujourd’hui le citoyen algérien est dans l’insécurité. Les commanditaires des attentats montrent au quotidien une capacité opérationnelle extraordinaire. Si des groupes armés arrivent à combiner six attentats à la même minute, dans six lieux différents, s’ils arrivent à faire des attentats en Kabylie alors que sur le terrain des effectifs militaires sont excessivement présents, cela remet en cause la politique suivie. Continuer dans cette voie fait de l’Algérie un pays enclin à la violence. Et un pays de cette nature n’accouche inévitablement que de déflagrations incontrôlables. La situation politique, sociale et économique ne fait que nourrir ce risque.

Certains partis politiques contestent la date de la tenue des élections locales qui, selon des rumeurs, auront lieu en septembre prochain…
Vous le remarquez bien, tout se décide au niveau de la rumeur. Quant aux dates, les autorités peuvent éventuellement se targuer d’avoir tenu des élections dans les calendriers ordinaires. Néanmoins, réglementairement parlant, une élection locale est convoquée trois mois avant la fin du mandat en cours. Les listes doivent être déposées, conformément à la loi, cinquante jours avant les élections. Ce qui donne des élections locales qui se dérouleront trois mois avant le 10 octobre. Maintenant, si les autorités s’entêtent, dans le sens du respect de la loi à la lettre, ils vont au moins trouver, une nouvelle fois, que la dissolution des APC en Kabylie, tout comme l’organisation des partielles le 24 novembre 2005, était une mesure contre la loi. C’était une mesure illégale, puisque les élections partielles, en termes de loi, ne pouvant les situer hors calendrier normal. Nous allons présenter l’argumentaire juridique et politique sur l’illégalité de la dissolution des APC en Kabylie. A partir de là, on se pose la question: les autorités vont-elles inscrire cela dans le cadre du calendrier fixé par la loi ou vont-elles tenir compte de la réalité du terrain? Il faut absolument changer de cap, et ouvrir de nouvelles perspectives démocratiques. Toutefois, cela ne peut se faire qu’en remettant le débat dans la société.

Le FFS tiendra prochainement son audit, où en êtes-vous avec les préparatifs?
Nous allons organiser, les 21 et 22 juin prochain, un Audit démocratique et transparent. Nous avons adopté, à cet effet, un processus consistant à demander à la base militante du FFS d’élire démocratiquement ses représentants à l’audit. Et cette démarche-là a été réfléchie et on avait le choix entre deux options. La première consiste à reprendre les responsables de l’appareil FFS. C’est-à-dire faire une représentation d’office en prenant la représentation du parti du haut jusqu’en bas. En termes plus clairs, les membres du conseil national, qui ont un titre, sont membre de l’audit; les membres des fédérations ont un titre, ils sont membres de l’audit; les membres des sections ont un titre, ils sont membres de l’audit…en somme, il s’agit de faire représenter le parti par ses instances. Après avoir débattu au sein de mon secrétariat national, et en concertation avec le président du parti, nous avons adopté une autre démarche. Celle-ci consiste à demander à la base militante d’élire les représentants de chaque fédération à l’audit en spécifiant qu’aucun responsable ne peut avoir le droit d’y participer, par le simple fait de sa qualité de responsable. Ainsi, ne peuvent participer à l’audit que ceux qui sont détenteurs d’un mandat délivré par la base militante. C’est une approche nouvelle dans notre parti. C’est notre conception de la politique. Cette approche est valable pour les débats sur les élections locales qui vont se dérouler dans la même forme. Les responsables du parti vont engager une vaste opération d’écoute des militants et de la population. A la lumière de tous ces débats, on tranchera la question. Par ailleurs, les 5 et 6 juillet, nous allons organiser notre conférence nationale des élus, les 4, 5 et 6 septembre, nous avons notre quatrième congrès ordinaire, avec comme hypothèse, qui tend vers sa nullité, d’avancer ou de reporter de quelques jours le congrès, si un événement politique important se produit dans le pays.

On parle, ces derniers temps, non sans insistance, de l’amendement de la loi électorale. Quel est l’avis du FFS là-dessus?
La débâcle essuyée lors des dernières élections, incite le pouvoir à trouver une parade. Celle-ci est trouvée dans le fait de lancer un débat-diversion sur la loi électorale. En essayant de situer les raisons de l’échec de ses élections dans une loi ou dans une procédure. C’est de la pure fuite en avant. C’est un faux débat que celui qui s’installe autour de la loi électorale. Les partis politiques ayant participé aux élections législatives sont dans l’obligation de demander pardon à la population. D’abord, ces partis politiques ont-ils le droit de débattre des lois sans avoir été mandatés par la population? Maintenant, peut-on continuer à appeler cette Assemblée, une Assemblée populaire nationale? C’est une Assemblée, oui, mais elle n’est ni populaire ni nationale. Comment voulez-vous qu’un député, élu avec le taux le plus réduit de 15%, s’arroge le droit de débattre de l’avenir du pays, de proposer des lois ou de les promulguer? Il y a certains partis qui ne cessent de parler de la nécessité de combattre la corruption, mais comment voulez-vous lutter contre la corruption alors qu’on est déjà le résultat d’une corruption électorale!

On parle également de la révision de la loi sur les partis politiques…
C’est une loi qui est, dans son esprit, une sécrétion de la logique du contrôle. Tout comme la révision du Code pénal qui muselle la presse, l’amendement de la loi électorale qui permet de mieux contrôler la scène politique, la révision de la loi sur les partis vise davantage à contrôler les partis politique qu’à les libérer. Aujourd’hui, s’il y a vraiment du courage, il faut dissoudre ces lois qui sont conçues pour surveiller, limiter, voire rétrécir le champ des débats et de la réflexion.

Le ministre de l’Intérieur, M.Zerhouni, a, lors de l’une de ses sorties médiatiques, demandé aux partis politiques de déclarer leur patrimoine. Comment le FFS perçoit-il cette disposition?
Effectivement, nous avons été destinataire d’un courrier émanant du ministère de l’Intérieur nous demandant de dresser nos bilans et de faire notre comptabilité. Nous allons présenter nos rapports dans les délais, dans le détail et nous n’avons rien à cacher. Le FFS est un parti légaliste. Nous n’avons rien à nous reprocher sur la question.

Hakim KATEB