Hocine Ait-Ahmed à l’occasion du 18e anniversaire de l’assassinat d’Ali Mécili

Discours de Hocine Aït-Ahmed au Père Lachaise, le 9 avril 2005

À l’occasion du 18e anniversaire de l’assassinat d’Ali Mécili

Le temps passe… Dix-huit ans que nous nous retrouvons ici, réunis pour toi et avec toi.
Dix-huit ans, c’est le temps d’une vie. Tes enfants, Lea et Yalhane, ont grandi. Tu serais fier d’eux, comme tu serais fier de l’infinie tendresse, de l’attention permanente et de l’intelligence avec lesquelles Annie, ta femme, « notre » Annie à nous, leur a permis de surmonter leur malheur et de devenir adultes.
Toute ta vie, tu as fait de la politique avec l’enthousiasme de ceux qui croient que ce sont les utopies qui font l’Histoire. A condition bien sûr que ces utopies soient enracinées dans la volonté, l’action et le contact avec le réel.
Mais ta manière à toi de faire, de « vivre » la politique, reflétait aussi entièrement ta personnalité. L’artiste que foncièrement tu étais nous a épargné la langue de bois, l’arrogance, les grandes envolées intellectualoïdes, pour aller chaque fois au cœur des problèmes. Avec l’humour, la distance et la générosité qui ont toujours été les tiens.
On pourrait croire que Yalhane, ton fils, est loin de ce qui a été notre combat. Le jour où il se prêtera à lire, ici, ses écrits de révolte, sa vision à lui de la lutte, tu sauras qu’en vérité, il suit ton chemin. Mais que chez lui, c’est l’artiste qui prévaut. Quant à notre superbe Léa, comment n’en serais-tu pas fier ? Nous le sommes tous. Elle a pris de toi l’artiste en s’enracinant dans notre culture méditerranéenne, comme si c’était là l’évidence.
Pourquoi sommes-nous là aujourd’hui ? Pour te dire encore et toujours combien tu nous manques. Mais aussi parce que ce qui nous anime est aux antipodes des préoccupations des voyous mafieux qui t’ont assassiné et de ceux qui, en France, ont couvert ce forfait.
Ces maîtres du pouvoir ne se sont pas contentés d’usurper la souveraineté, fruit de notre combat et de la lutte de tout un peuple. Ils ont organisé, dès l’indépendance, l’amnésie pour nous priver de notre Histoire.
Et quand en 1992, le sang a recommencé à couler, on a voulu faire croire au monde que Ben Laden faisait ses premières classes en Algérie ! C’était la seule manière de faire oublier — amnésie encore ! — trois décennies d’incurie, d’injustices, d’arbitraire, de non droit, trois décennies qui nous ont conduits à la catastrophe.
Aujourd’hui, on veut nous imposer ce qu’ILS appellent une « amnistie générale », parce qu’ils ont peur d’appeler un chat un chat, et l’autoamnistie une autoamnistie. Et qu’ils ne veulent pas reconnaître que leur seule obsession, c’est l’impunité pour l’éternité. Nous serons ainsi le seul pays à décréter une amnistie générale sans qu’il y ait eu auparavant un changement de régime.
Je préfère, pour ma part, parler d’« amnésie générale »…
Cher Ali, ils ne t’ont pas seulement ôté la vie ce 7 avril 1987. Ils ont réussi à faire que ce meurtre n’existe pas, qu’il soit totalement rayé des mémoires et ne figure dans aucune chronologie des événements qui ont marqué notre pays. De la même manière, ils tentent aujourd’hui de passer à la trappe plus de dix ans de souffrances des Algériens, comme si 200 000 morts, 20 000 disparus et plus d’un million de déracinés étaient… peu de choses.
Comme si la dislocation planifiée de notre société et la transformation de notre pays en champ de ruines étaient n’étaient que… bavures et dégâts collatéraux.
Il y a eu des assassinats politiques ciblés, avant le tien, après le tien. Il y a eu ensuite l’assassinat de franges entières d’une société dont le pouvoir a peur.
Les Algériens, c’est vrai, sont épuisés, ils aspirent légitimement à la tranquillité, s’échinent à nourrir leur famille et ils ne voudraient plus rien savoir de la politique. Mais, en vérité, tout a été fait pour assassiner le politique.
Mais la force des Algériens, les résistances citoyennes qu’on essaye d’étouffer quotidiennement montrent que, même en Algérie, l’oubli n’est pas absolu et le crime jamais parfait.
La présence entêtée de ceux qui ont eu le bonheur de faire un long parcours avec toi, comme de ceux qui ne t’ont pas connu, crie chaque année que l’oubli et le renoncement des Algériens ne sont pas aussi évidents que Bouteflika et ses amis voudraient le faire croire.
La vérité est ailleurs : les Algériens semblent être le seul peuple voué à être sacrifié sur l’autel des hydrocarbures. Ton assassinat, Ali, a été passé à la trappe et personne ne s’est scandalisé du renvoi à Alger de tes meurtriers. De même, tout le monde feint de croire que les manifestations de prise de pouvoir pacifique en Ukraine, à Belgrade ou ailleurs étaient une évidence. Alors que nul n’ignore qu’elles ont pu avoir lieu uniquement parce que la communauté internationale interdisait de fait qu’on tire sur la foule.
Trente ans après sa tyrannie sanglante, Pinochet est traîné en justice et les tribunaux rattrapent la junte argentine… Le premier dans l’institution militaire, Habib Souaïdia a dénoncé à visage découvert les généraux. D’autres ont suivi. D’autres suivront.
Les mères des disparus, les syndicats autonomes ne cèdent pas. Aujourd’hui, tous les espaces sont verrouillés. Mais le peuple algérien, tu le sais parce que tu l’as vécu, en a vu d’autres.
Cette année encore, nous venons en témoigner auprès de toi. Avec toi qui ne nous quittes jamais.