70 ans au service de l’idéal national

Hocine Aït Ahmed chef historique de la révolution et opposant politique après l’indépendance

70 ans au service de l’idéal national

El Watan, 24 décembre 2015

Un des chefs historiques incontestés de la Révolution de Novembre et militant aussi farouche qu’infatigable de la démocratie, Hocine Aït Ahmed s’est éteint hier à Lausanne (Suisse) à l’âge de 89 ans. Son destin se confondant avec celui du pays, l’immense leader politique qu’il a été s’en va sans avoir vu se réaliser l’idéal de l’Etat de droit et des libertés pour lequel il a voué près de 70 ans de sa vie.

Tout juste 19 ans, Hocine est l’un des chefs régionaux d’une révolution annoncée pour le 22 mai 1945. Comme le fut son aïeul, le saint et poète cheikh Mohand-Oulhoucine, le jeune lycéen est déjà un leader dans sa région natale de Aïn El Hammam, entre les siens et ses congénères. La force de son verbe politique n’avait rien à envier en persuasion aux vers et versets de son grand-père. Rebelle fougueux, il ne comprend pas la décision de la direction du Parti du peuple algérien (PPA) d’annuler les opérations armées quelques heures avant l’heure fatidique.

Déçu mais déterminé, il rentre bredouille au Lycée de Ben Aknoun. Il passe, avec succès, la première partie de l’épreuve du baccalauréat. Néanmoins, l’apprenti-révolutionnaire décide d’arrêter les études pour se consacrer entièrement à la politique, chez lui en Haute-Kabylie. Radical depuis les massacres du 8 Mai 1945, il se trace l’objectif de pousser le PPA, qu’il a rejoint à Alger dès 1942, vers l’option d’une lutte armée.

Le boss de L’OS

A l’occasion du congrès du PPA-MTLD en février 1947, Hocine Aït Ahmed, représentant le district de Kabylie, propose la création d’une Organisation Spéciale (OS). L’OS avait pour mission d’acheter des armes et d’entraîner des combattants. Cette organisation paramilitaire est dirigée par Mohammed Belouizdad, secondé par Aït Ahmed. Ce dernier devient, en outre, membre du comité central (CC) et du bureau politique (BP). En novembre 1947, Madjid, de son nom de guerre, prend la tête de l’OS, en succédant à Belouizdad, gravement malade. Il a désormais un boulevard devant lui pour réaliser son projet patriotique.

En décembre 1948, un CC élargi du PPA-MTLD a été convoqué à Zeddine (Aïn Defla) pour traiter une crise latente au sein du parti connue comme étant «la Crise berbériste 1949». Aït Ahmed, chef national de l’OS, rédige un rapport sur les orientations idéologiques d’un éventuel soulèvement armé en s’appuyant sur l’histoire de l’Algérie, allant de Jugurtha jusqu’aux résistances populaires contre le colonialisme français. «Ce document est l’analyse la plus cohérente et la plus radicale produite alors par un dirigeant algérien», écrit Mohammed Harbi.

Ce manifeste révolutionnaire est couronné par l’expression «identité algérienne» en opposition au jargon messalien d’«identité arabo-musulmane» de l’Algérie. Les membres du CC élargi votent à l’unanimité la motion d’Aït Ahmed. Il n’y avait qu’une seule voix contre, et une abstention qui était celle de Messali lui-même. Après son succès à Zeddine, Si Madjid part en quête d’argent pour acheter des armes et préparer la guerre de libération imminente. Dans ce cadre, le chef national de l’OS organise l’attaque de la Grande-Poste d’Oran, conjointement avec le chef régional de l’Oranie, un certain Ahmed Ben Bella. Grâce à la planification des deux hommes, un commando de l’OS passe à l’action le 5 avril 1949 et récupère plus de trois millions d’anciens Francs.

Ce nouveau succès déplaît aux Messalistes. Et voilà qu’Aït Ahmed est rattrapé par la purge antiberbériste. Il est accusé d’être l’une des têtes pensantes des berbéristes. En juillet 1949, en son absence, la direction d’Alger décide de dissoudre toutes les sections de l’OS en Kabylie. En septembre, il est remplacé par Ben Bella à la tête de l’OS et se voit également exclu officieusement du CC et du BP. Il ne découvrira ces changements qu’en décembre 1949. Depuis, et jusqu’à fin 1951, ne recevant aucune nouvelle affectation, il vit dans la clandestinité civile totale. Il profite de cette période pour revoir sa famille et se marier avec Tounsia Toudert, dite Djamila.

L’artisan de Bandung

Sur le plan politique, le MTLD est au bord de l’éclatement. Les autorités coloniales découvrent l’OS et arrêtent des centaines de militants à travers tout le territoire national. Ben Bella lui-même est arrêté à Alger en mai 1950. Dans ce contexte, après plusieurs mois de tergiversations, la direction du MTLD reprend contact avec Aït Ahmed. En octobre 1951, il est exfiltré d’Alger dans un bateau, en partance vers Marseille. Il monte à bord, vêtu en officier de la marine.

Mostefa Ben Boulaïd, ex-responsable de l’OS aux Aurès, fait établir à son ex-responsable hiérarchique une fausse carte d’identité. Hocine Aït Ahmed s’appelle temporairement Saïd Farhi, né au douar des Ouled Aouf (Batna). Après une escale en France et en Suisse, le faux Farhi rejoindra la délégation extérieure du MTLD au Caire, à partir du 1er mai 1952. Après le congrès de la discorde en 1953, Si El Hocine reste neutre dans la lutte fratricide entre Messalistes et Centralistes. Ensuite, il soutiendra le Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA), créé en mars 1954, une troisième voix qui prône le choix d’une révolution armée.

En attendant, le nouveau Cairote pose sa première pierre dans l’édifice d’une diplomatie algérienne. En janvier 1953, il prend part à la première conférence des partis socialistes asiatiques à Rangoon (Birmanie). Cette organisation marxiste a soutenu aussitôt le principe de décolonisation de l’Afrique du Nord. Il profite de ce voyage pour se rendre au Pakistan, en Inde et en Indonésie pour créer des comités de soutien à l’autodétermination du peuple algérien.

Le 1er Novembre 1954, Aït Ahmed, Khider et Ben Bella (il s’est évadé de la prison en 1952 et a fini par rejoindre la capitale égyptienne., ndlr) étaient au Caire pour rendre publique la proclamation du Front de libération nationale (FLN). En avril 1955, Hocine Aït Ahmed conduit une délégation algérienne à l’historique Conférence de Bandung.

D’après l’historien français Yves Courrière, c’est uniquement grâce à sa persévérance que la question algérienne sera inscrite à l’ordre du jour. Il est resté en Indonésie, plusieurs semaines avant ce rendez-vous, afin d’arracher l’accord du président Soekarno. Au début de l’année 1956, Aït Ahmed et son compagnon M’hammed Yazid réussiront à ouvrir un bureau du FLN auprès des Nations unies à New York.

L’inspirateur du GPRA

Pendant ce temps là, le Congrès de la Soummam est organisé le 20 août 1956. Si El Hocine ne sera mis au courant que le 17 octobre de la même année. «Khider m’a dit que moi et Boudiaf, nous étions appelés à y participer. Je lui ai demandé : alors pourquoi vous ne me l’avait pas dit ? Je ne le savais pas !», témoigna, dans une émission radiophonique, celui qui devait fêter ses 30 ans à la Soummam. «Ben Bella et Boudiaf ne sont pas d’accord avec les résolutions du Congrès.

Nous devrons nous réunir à Madrid», lui a répondu Mohamed Khider. Cela sans compter sur l’«acte de piraterie caractérisé, en violation du droit international», selon l’expression d’Aït Ahmed, orchestré par les services français, le 22 octobre 1956. Le Douglas DC-3 d’Air Atlas, à destination de Tunis, a été détourné vers Alger avec à son bord cinq chefs du FLN : Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf.
En prison, Aït Ahmed continue la lutte à sa manière.

Il a entretenu une correspondance régulière, jusqu’à l’indépendance, avec les chefs de la Révolution. D’après Rédha Malek, «l’idée de créer le gouvernement provisoire, comme action radicale et un point de non-retour vers l’indépendance, est venue de Hocine Aït Ahmed». Lors d’une réunion du Conseil national de la Révolution (CNRA), tenue au Caire en août 1958, ce projet sera concrétisé. Le 19 septembre, Ferhat Abbas fait sa première déclaration en tant que président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Quelques mois plus tard, le colonel Houari Boumediène, chef de l’état-major général, rentre en dissidence contre le GPRA. Selon Aït Ahmed, alors que les Cinq étaient encore en prison, «Boumediène a envoyé Bouteflika recruter l’un (d’eux) (…) Boudiaf leur a dit ‘non’. En cee qui me concerne, il n’était pas question de m’en parler, ils connaissaient déjà mon point de vue idéologique. Ils se sont rabattus sur Ben Bella». A la signature des Accords d’Evian, le 19 mars 1962, tous les prisonniers politiques ont été libérés. Le tandem Ben Bella-Boumediène prend vite forme, soutenu dans ses débuts par Mohamed Khider.

L’indépendance confisquée

Ils organisent un congrès du CNRA sur mesure, le 27 mai 1962, à Tripoli, et imposent sans vote les membres du BP. Refusant de participer à la guerre intestine entre le futur «Groupe de Tlemcen» et le GPRA, Si El Hocine démissionna de toutes les instances révolutionnaires, fin juillet. «Je démissionne de tous les organismes directeurs de la Révolution. Cette décision est irrévocable. Elle répond au consensus populaire, au désir profond du peuple qui rend responsables tous les dirigeants, sans exception, de la situation actuelle et qui voudrait les voir tous s’en aller», s’est-t-il justifié.

Il a appelé le comité interwilayas — constitué le 25 juin 1962 par les Wilayas II, III, IV, la Zone autonome d’Alger et la Fédération de France — à «dégager une formule de réconciliation nationale et d’une direction incontestée». Mais ce comité, initié par Boudiaf et Krim Belkacem, prendra la forme d’un autre clan, sous la dénomination du «Groupe de Tizi Ouzou», et entre en conflit avec l’état-major général. Aït Ahmed s’en démarqua rapidement.

Le 3 août 1962, Ben Bella et ses alliés imposent un nouveau BP. Le GPRA est dissous. L’artisan de Bandung refuse encore une fois de s’associer à ce coup de force, contrairement à Boudiaf qui y participe cette fois-ci (les deux hommes ont déjà refusé la même proposition du Groupe de Tlemcen, le 22 juillet, ndlr). Le 9 septembre, l’armée des frontières rentre victorieuse à Alger. Le 20 septembre, l’Assemblée nationale constituante (ANC) a été élue sur liste unique. Tous les responsables de la Révolution sont désignés députés d’office. Le 25 septembre, Ferhat Abbas est élu président de l’ANC.

Le 29 septembre 1962, Ben Bella forme le premier gouvernement de l’Algérie indépendante : «Un gouvernement clanique et régionaliste.» Ce que dénoncera Aït Ahmed, le 5 juillet 1963, à l’occasion de la célébration du premier anniversaire de l’indépendance. «(Le groupe de) Tlemcen c’est la démagogie révolutionnaire. C’est la politique de clans. Ce sont les alliances du hasard et c’est la guerre civile, il faut faire le contraire (…) Que Ben Bella fasse un gouvernement d’union nationale avec les véritable révolutionnaires, je le soutiendrai, ou qu’il s’en aille», a-t-il martelé, dans un documentaire coproduit et diffusé par les télévisions algérienne et française. En vain.

Durant la dernière semaine du mois d’août 1963, les pro-Ben Bella se réuniront à la salle de cinéma le Majestic (actuellement l’Atlas) et adoptent un texte d’avant-projet pour la Constitution sans que la sous-commission de la rédaction de ce texte, désignée par l’ANC, ne soit au courant. Ce texte sera adopté par la plénière de l’ANC du 28 août. La toute nouvelle Constitution sera approuvée par référendum national le 8 septembre et promulguée le 10. «La Constitution a été faite dans un cinéma par des gens triés sur le volet.

Et puis, comme à chaque fois, ils essayent de respecter les normes en l’imposant à l’Assemblée constituante. C’est là, par le sens de l’honneur chez certains, comme Ferhat Abbas, qu’ils ont démissionné», nous rappelait souvent Si El Hocine. Cette version est, d’ailleurs, confirmée par Ali Haroun, membre de la commission de rédaction de la Constitution.

La fondation du FFS

Le 15 septembre 1963, Ben Bella s’impose comme le premier président « élu » de l’Algérie indépendante. Houari Boumediène est nommé vice-président de la République et ministre de la Défense. Devant cet entêtement autoritaire, plusieurs responsables de l’ALN et du FLN décident de créer un autre parti politique, selon Aït Ahmed, pour «présenter spectaculairement une alternative pacifique et faire échec au coup de force constitutionnel».

Parmi les initiateurs, on trouve Ali Mécili, ancien agent du MALG, Mohand Oulhadj, dernier chef de la Wilaya III, Lakhdar Bouregaa, commandant de la Wilaya IV, Ali Yahia Abdennour, etc. Leur première action a été d’organiser une campagne de boycott du référendum sur la Constitution. Ils se sont également opposés catégoriquement aux idées de l’Union pour la défense de la révolution socialiste (UDRS), parti clandestin créé en juin 1963 par Krim et les anciens du groupe de Tizi Ouzou. L’UDRS prônait clairement la lutte armée contre l’ANP.

Lors d’un meeting populaire organisé au centre-ville de Tizi Ouzou, le 29 septembre 1963, Aït Ahmed et le colonel Oulhadj proclament officiellement la création du Front des forces socialistes (FFS) qui privilégiait une résistance politique, sans négliger pour autant la voie militaire défensive.

Il sera taxé immédiatement de «parti antirévolutionnaire» par Ben Bella. Au lendemain de la proclamation du FFS, il déclare que l’«insurrection d’Aït Ahmed est soutenue par le roi du Maroc», et invoque l’«union patriotique contre une agression extérieure», en faisant le lien avec La guerre des Sables (septembre 1963 – février 1964), déclenchée par le Maroc à nos frontières sud-ouest. «Je lance un appel à tous les moudjahidine de la Kabylie pour rejoindre le front contre les troupes royales à l’ouest du pays», a insisté le premier président algérien, à travers les médias et surtout des médiations auprès des responsables du FFS. Aït Ahmed lui-même n’était pas contre ce principe mais refusa de se rallier.

Le 15 octobre 1963, l’ANP annonce la mobilisation générale de ses troupes ; ce qui pousse le colonel Oulhadj à la tentation de ralliement. Le 24 octobre, il donne à ses hommes l’ordre de rejoindre l’ANP à la frontière marocaine, avec toutes leurs armes et munitions. Ali Yahia Abdennour se ralliera à son tour. Le FFS est décapité.

Le 26 octobre, lors d’une conférence de presse à Aïn El Hammam, Aït Ahmed dénonce les ralliements de ses camarades. Malgré l’étau qui se resserre sur lui, il a refusé de se rendre. Au contraire. Il décide de soutenir le principe d’une action commune de l’opposition algérienne, notamment après les dissidences de Boudiaf, Khider et le colonel Chaabani.

La réponse du régime est féroce. Pas moins de 400 militants du FFS tomberont au champ d’honneur, victimes des ratissages et d’expéditions punitives de l’ANP. Aït Ahmed lui-même échappe à une embuscade le 14 octobre 1964 à Tigzirt, où son secrétaire Tahar Tamzit sera tué. Trois jours plus tard, il est arrêté à Aïn El Hammam, en compagnie d’Ali Mécili. Le lendemain, Alger Républicain titre : «L’ANP capture le traître Aït Ahmed».

Lutte contre le parti unique

Le chef du FFS est emprisonné à Lambèse (Batna) puis à la prison d’El Harrach. Condamné à mort, il bénéficie d’une grâce présidentielle en 1965. Depuis sa cellule, il continuait à donner des instructions aux responsables du FFS clandestin comme le colonel Sadek (Slimane Dehiles) et Yaha Abdelhafid. Ahmed Ben Bella, subissant les pressions du bloc socialiste international et l’insolence grandissante de Boumediène, décide de négocier avec Aït Ahmed. Ce dernier accepte à condition qu’il soit représenté par les cadres du FFS en liberté.

Ce fut effectivement le cas, après une réunion secrète à Paris. Le 16 juin 1965, un communiqué commun FFS-FLN a été rendu public. L’accord portait sur plusieurs points : le cessez-le-feu, l’indemnisation des familles des militants tués par l’ANP, la réhabilitation des militants FFS dans leur statut d’anciens combattants de l’ALN, et enfin libérer tout les détenus politiques.

Découvrant ce qui se tramait derrière son dos, Houari Boumediène ordonne l’arrestation de Ben Bella, le 19 juin 1965, sous prétexte de «corriger le cours révolutionnaire». Si El Hocine est affirmatif sur la raison de ce coup d’Etat : «La véritable cause, c’est le communiqué commun FLN-FFS (…) Les gardiens du temple ne voulaient pas l’ouverture de la voie à une opposition.». Le nouveau Président s’est engagé, néanmoins, à respecter ledit accord. Il commence par la libération de tous les détenus politiques, sauf le zaïm. Aït Ahmed, dont la libération est retardée d’une occasion à une autre, reprend ses études en prison et réussit la deuxième partie de son baccalauréat.

Le 1er mai 1966, il se fait la belle. Exilé en Suisse, il se consacre aux études de droit. Il a une licence à Lausanne et part en France poursuivre ses études en post-graduation. En 1975, il obtient le doctorat de l’université de Nancy après avoir présenté une thèse sur «Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)». Cependant, docteur Aït Ahmed est toujours patron du FFS clandestin. Il suit la vie politique nationale et dirige les bases militantes de son parti, bien ancré en Kabylie.

Ce sont les jeunes militants du FFS comme Rachid Halet, Saïd Khellil, Djamel Zenati, Saïd Sadi, Ferhat M’henni, etc., qui ont mené la révolte du 20 Avril 1980, communément appelé «Printemps berbère». Le 24 avril, le zaïm interpelle Chadli Bendjedid par le biais de la télévision française, le sommant d’«arrêter la répression des manifestants (…) La revendication culturelle en Kabylie s’inscrit dans l’ensemble des revendications sociales, politiques et culturelles de l’Algérie».

Cinq ans plus tard, après un travail acharné de son lieutenant Ali Mécili, Hocine Aït Ahmed accepte de se réconcilier avec Ahmed Ben Bella, président du Mouvement pour la démocratisation de l’Algérie (MDA). Les deux frères-ennemis animent ensemble la conférence de Londres, le 16 décembre 1985 (l’intégralité de cette conférence est disponible sur YouTube). Dès l’entame de son intervention, Aït Ahmed précise à l’assistance qu’il n’était pas d’accord avec Ben Bella sur les plans politique et idéologique.

«C’est la situation générale de notre pays qui fait que nous nous sentions le devoir moral d’intervenir. Sinon, il y aurait non-assistance à un peuple en danger», a-t-il justifié l’alliance avec son ancien bourreau. Les deux chefs historiques ont lancé un appel pour unifier l’opposition et imposer la démocratisation du pays. Le vent de cette ouverture escomptée soufflera un certain 5 Octobre 1988. Le 10 octobre, après des manifestations qui ont causé plusieurs morts et des centaines de blessés, le président Chadli annonce l’avènement du multipartisme.

À la recherche d’un consensus national

Hocine Aït Ahmed rentre à Alger le 15 décembre 1989. Il est reçu à l’aéroport en héros national par des milliers de personnes. Il déclare à l’ENTV : «Je souhaite que le processus démocratique se redresse et s’amplifie jusqu’à ce qu’il atteigne un point de non-retour.» Or, dès son retour, le zaïm sera déçu par le climat politique général. Il voit dans les dissidences internes au FFS comme des tentatives de déstabilisation menées par les services de renseignements. «Pour que mon mouvement n’apparaisse pas comme une alternative sérieuse, on m’a créé le RCD puis le FFS 2 (aile dissidente conduite par Yaha Abdelhafid)», avait confié Si El Hocine à la journaliste Dominique Sigaud (La Fracture algérienne, 1991). Le FFS tient, quand même, son premier congrès sous la légalité du 13 au 16 mars 1991.

Le plus vieux parti d’opposition décide de prendre part aux élections législatives, prévues en juin et reportées au mois de décembre. Au premier tour de ces élections, le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut (FIS) remporte la majorité des sièges. Le FFS arrive en deuxième position mais très loin derrière. Après la victoire écrasante du FIS, en passe de remporter 2/3 des sièges de l’Assemblée nationale, Khaled Nezzar, alors ministre de la Défense, consulte Aït Ahmed qui lui suggère énergiquement de maintenir le deuxième tour. Le 2 janvier 1992, le FFS organise une grande marche populaire à Alger pour demander le maintien du processus électoral.

Aït Ahmed scande à la foule nombreuse : «Les jeux ne sont pas encore faits, l’espoir est permis. La démocratie n’a pas perdu, la démocratie n’est pas perdue.» Pari perdu. Chadli démissionne le 9 janvier. Le 11 janvier 1992, Nezzar annonce, au nom de l’armée, l’arrêt du processus électoral. Le 12, Aït Ahmed dénonce ce qu’il appelait «un coup d’Etat militaire ». Le FFS adopte, dès lors, le fameux slogan : «Ni Etat policier, ni Etat intégriste».

Après la démission de Chadli, le président du Conseil constitutionnel, Abdelmalek Benhabylès, décline le poste de Président par intérim. L’armée fera appel ensuite à Mohamed Boudiaf, surtout après avoir essuyé un refus catégorique d’Aït Ahmed. «Le coup d’Etat a créé un tel déficit démocratique que seul un historique pouvait compenser, d’où le choix entre moi et Boudiaf. Moi j’ai refusé, j’ai dit qu’il s’agit d’un coup d’Etat que je ne peux pas cautionner», rappelle Aït Ahmed, dans de nombreux témoignages. «Moi, dit-il, j’ai mes convictions.»

Depuis l’assassinat de Boudiaf, un contexte de guerre civile règne en l’Algérie. Dans ces conditions délétères, le FFS organise la rencontre de Sant’ Egidio (Italie), le 13 janvier 1995. A travers la «Plateforme nationale de sortie de crise», Aït Ahmed a mis en avant la réconciliation nationale et la reprise des négociations entre les différents mouvements politiques algériens, y compris le FIS. La quasi-totalité de la classe politique nationale a pris part à cette initiative.

Les rares personnalités qui l’ont rejetée participeront à l’élection présidentielle de novembre 1995. Sans surprise, le général Liamine Zeroual a été élu président de la République. Pas pour longtemps. Cédant à la pression de certains cadres de l’armée, il démissionne fin 1998 et annonce l’organisation d’une élection anticipée. Aït Ahmed rentre au pays le 2 février 1999, et annonce sa participation aux élections trois jours plus tard, «après la parole et les garanties données par Zeroual quant à la transparence des élections». La fraude massive en faveur du candidat de l’armée, Abdelaziz Bouteflika, pousse le candidat du FFS à se retirer de la course électorale, à la veille du scrutin, avec les cinq autres candidats. Depuis, Bouteflika règne sans partage.

La dernière tentative personnelle d’Aït Ahmed de bâtir un projet de consensus national remonte à septembre 2007. Il a initié une alliance politique avec Abdelhamid Mehri et Mouloud Hamrouche, baptisée l’«Initiative des trois». Son objectif était de trouver une sortie de crise consensuelle. Cette idée a inspiré, en grande partie, la conférence nationale du consensus que prépare actuellement le FFS. Sa réussite sera l’ultime hommage à rendre à la carrière exceptionnelle du zaïm Hocine Aït Ahmed.

Ghezlaoui Samir


Après le combat contre le colonialisme

Aït Ahmed, pionnier de l’opposition au pouvoir

Les velléités autoritaires nées dès l’indépendance acquise ont poussé Hocine Aït Ahmed à choisir la voie de l’opposition politique
pour perpétuer l’idéal de Novembre.

C’est dans un contexte douloureux qu’est né le Front des forces socialistes, juste après l’indépendance du pays, le 5 Juillet 1962. Pour son leader, Hocine Aït Ahmed, et ses compagnons, ce ne fut certainement pas facile de basculer dans l’opposition, après l’usure de tant d’années de guerre contre le colonialisme.

Mais il y avait vraiment de quoi, après le putsch de l’armée des frontières contre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et la crise de l’été 1962. Alors député de Sétif, Hocine Aït Ahmed décide de reprendre le combat. Le 10 juillet 1963, il annonce une décision historique de mener la guerre contre le pouvoir : «J’ai décidé de mener une lutte politique ouverte contre le régime socialo-mystificateur (…). C’est le seul moyen de désamorcer la situation rendue explosive (…) et par l’incapacité de l’Assemblée nationale constituante de bloquer le totalitarisme du régime.»

Hocine Aït Ahmed, qui n’était pas encore dans la logique de la lutte armée contre le pouvoir central, lance, deux mois plus tard, le 29 septembre, le FFS pour opérer, comme il est écrit dans le texte sa proclamation, «le redressement de la Révolution algérienne, d’en assurer la continuité en instaurant un socialisme fondé sur l’adhésion populaire, seule garante de justice sociale et de liberté». Celui qui a été parmi les fondateurs de l’Organisation secrète (OS) du Parti du peuple algérien (PPA) en 1947 dont il a été le chef, est accusé de «séparatiste» par Ahmed Ben Bella, qui plonge la Kabylie dans un cycle de violence inouïe. Il constituait un véritable obstacle au processus de fascisation enclenché avec l’arrivée de Ben Bella au pouvoir sur les chars de l’armée des frontières.

«L’adoption du projet de Constitution dans une salle de cinéma, Le Majestic (actuelle salle Atlas de Bab El Oued) était une volonté délibérée d’humilier l’Assemblée nationale constituante.» «Au sein de cette dernière, en plus de la violation du règlement intérieur, toute critique du gouvernement fut perçue comme une véritable défiance à l’autorité de l’Etat. Peu à peu, l’Assemblée perdit ses attributions et prérogatives pour devenir une chambre d’enregistrement», souligne-t-on dans l’aperçu historique du FFS dans une contribution de Si Larbi Hanafi. Le 14 août 1963, les événements se précipitent et donnent raison à Aït Ahmed avec l’accentuation de la crise.

Le président de l’Assemblée nationale, Ferhat Abbas démissionne de son poste pour protester contre la fascisation du pouvoir. Il n’en fallait pas plus pour que Aït Ahmed, qui avait déjà claqué la porte, convaincu que l’institution en question n’était pas capable de freiner «la totalitarisation du régime». Dans une interview accordée à la télévision française (sources Ina.fr) lors de son passage à Paris, Hocine Aït Ahmed annonce sa démission de tous les organismes directeurs de la Révolution.

«Décision irrévocable», disait-il, qui «répond au consensus populaire, au désir du peuple qui rend responsable tous les dirigeants, sans exception, et qui voudrait les voir tous s’en aller». «Ma démission n’est pas un abandon du combat, car je reste militant, c’est un acte politique, une option de confiance dans ses couches effervescentes qui ont conduit la guerre de Libération nationale», a soutenu Aït Ahmed qui, quelques semaines plus tard, a choisi la voie des armes.

De la résistance armée à l’exil

«Ou c’est la fascisation morale, la mort pour notre peuple, ou bien la résurrection de notre Révolution.» «S’il y avait la moindre chance de dialogue, nous ne l’aurions pas ratée. L’expérience a montré, dans le FLN, dans l’ANP et les institutions, que toutes les issues étaient bouchées», confiait-il au journaliste de la télévision française en reportage sur les maquis de Kabylie. Aït Ahmed parlait de «la détermination des militants à détruire le régime». C’est la phase de la résistance armée de Hocine Aït Ahmed et du FFS. Un lourd tribut sera payé par ses partisans, après la défection du colonel et responsable de la Wilaya III, Mohand Oulhadj. «La solidité de la résistance conduisit le pouvoir à pratiquer les méthodes les plus barbares : jugements expéditifs, exécutions sommaires, emploi massif de la torture.

Ainsi, plus de 3000 militants du FFS séjournèrent dans les locaux de la Sécurité militaire à Dar Nakhla, au quartier chinois, avant d’être emprisonnés à El Harrach, Berrouaghia, Constantine, Lambèse et Oran», rapporte-t-on dans les annales du parti. La résistance armée paya un lourd tribut. «Des centaines de combattants, dans leur quasi-totalité d’anciens maquisards, tombèrent héroïquement pour leur idéal démocratique.» Après la défection de ce qui est appelé «premier état-major», en novembre 1963, Hocine Aït Ahmed est arrêté en octobre 1964.

A la fin de son procès, le 9 avril 1965, devant la cour criminelle révolutionnaire d’Alger, il déclare : «Le recours au peuple doit transcender les petits calculs tactiques. Il doit exprimer un tournant décisif. Nous pensons qu’il peut s’effectuer en permettant au FFS, à l’opposition en général, d’avoir une activité légale et publique, d’avoir sa presse et ses publications et de tenir au grand jour son congrès constitutif.» Ce fut, en fait, son objectif à l’issue des négociations avec le pouvoir de Ben Bella avant, bien sûr, que le coup d’Etat du 19 juin 1965 ne remette tout en cause.

Le 26 mai 1966, Aït Ahmed s’évade de la prison d’El Harrach et quitte le pays pour l’exil. «A l’occasion du Printemps berbère (1980), il joue avec le FFS un rôle modérateur d’encadrement politique des militants afin d’empêcher l’irruption de la violence et d’inscrire la revendication linguistique et culturelle dans l’exigence du pluralisme politique, à l’intérieur de la nation algérienne», souligne Hanafi Si Larbi, ancien membre du conseil national du parti dans sa contribution reprise sur le site du FFS.

Le 16 décembre 1985, il lance avec Ahmed Ben Bella, depuis Londres, l’«Appel au peuple algérien pour l’instauration de la démocratie et le respect des droits de l’homme». Le rapprochement a été vu comme une menace par le pouvoir en place. Il coûtera la vie à son initiateur, Ali Mécili, ami et bras droit d’Aït Ahmed, avocat au barreau de Paris, farouche opposant au régime algérien, assassiné le 7 avril 1987, deux ans après la rencontre de Londres.
Said Rabia


Le dernier des historiques tire sa révérence

L’esprit vivant de l’indépendance

Retiré de la vie politique depuis quelques années en raison de sa maladie, sa disparition marquera la fin d’une époque, d’une génération qui a forgé dans la douleur une conscience politique patriotique.

Il est l’esprit de l’indépendance, la mémoire vivante d’un combat glorieux et l’indomptable combattant pour la démocratie. Une vie pour la liberté. Il est l’homme de l’idéal national. Un homme entièrement à part. Jusqu’au bout, il aura été un rempart contre toutes les dérives autoritaires, un barrage politique et moral contre les renoncements. Le leader historique, Hocine Aït Ahmed, est décédé hier à Lausanne, en Suisse, à l’âge de 89 ans.

Dernière grande figure historique de la Révolution algérienne, lui qui n’aimait pas qu’on lui colle le titre de «héros national» aura incarné, durant toute une vie militante, une Algérie combattante et héroïque, celle malmenée par l’instauration par la violence d’un ordre autoritaire à l’indépendance. Retiré de la vie politique depuis quelques années en raison de sa maladie, sa disparition marquera la fin d’une époque, d’une génération qui a forgé dans la douleur de la colonisation une conscience politique patriotique, une histoire cherchée de belles victoires et aussi de défaites amères.

Sa part active à la prise de conscience nationaliste dès son jeune âge durant les années 1940 l’avait propulsé au-devant de l’effroyable combat indépendantiste. Joignant engagement révolutionnaire et réflexion idéologique, Aït Ahmed était un homme d’action. Théoricien et partisan de la lutte armée au moment où le mouvement national traversait une crise historique, l’enfant de Aïn El Hammam, ex- Michelet, avait le sens de l’histoire et la capacité d’anticipation sur les événements.

Lorsqu’il proposait au congrès clandestin de PPA-MTLD, en 1947, la mise en place d’une organisation paramilitaire «L’Organisation Spéciale» pour préparer les militants à la lutte armée, le vieux Messali a vite compris – la mort dans l’âme – que la jeunesse d’Aït Ahmed et ses camarades allaient forcer le destin à une histoire douloureuse. A l’âge de 21 ans, il devient le dirigeant de l’OS, succédant au vaillant militant Mohamed Belouizdad.

Ce fut l’étape fondatrice pour la suite du combat national et pour le jeune révolutionnaire dont le rôle était décisif dans le déclenchement et le triomphe du combat indépendantiste. Mouloud Hamrouche, qui avait côtoyé l’homme de Bandung, a eu raison de dire que le «parcours d’Aït Ahmed se confond avec la naissance de l’Algérie». Sans relâche, il a été de tous les combats pour de nobles causes, au service d’un pays martyrisé et d’un peuple trahi. Son destin ne diffère pas de celui des héros qui ont fait l’histoire dans le monde. Militant révolutionnaire qui a connu les prisons coloniales aux côtés des Boudiaf, Ben Bella, Khider, Bitat, il a vécu pleinement les conflits au sein du mouvement de libération nationale, partisan de Abane Ramdane et des résolutions du Congrès de la Soummam.

A l’indépendance, il se range du côté de la légitimité du Gouvernement provisoire contre les putschistes d’Oujda, signant sa rupture avec le nouvel ordre et sans capituler. Il rentre en dissidence et prend la tête d’une rébellion armée contre le régime du duo Ben Bella- Boumediène. Ce fut le début d’un second combat, celui de la démocratie et des libertés. Un combat qui le mène en prison, puis à l’exil trois ans seulement après le recouvrement de la souveraineté nationale. C’était le terrible destin des pères fondateurs.

Certains lâchement assassinés, d’autres emprisonnés ou exilés dans une Algérie qu’ils ont pourtant libérée du joug colonial. Légendaire opposant au régime, le dernier «fils de la Toussaint» a été un modèle de militance, d’engagement sincère pour un idéal pendant que beaucoup cédaient aux sirènes du pouvoir. Homme d’ouverture, de réconciliation et de paix, le chef historique du Front des forces socialistes n’a jamais tourné le dos à l’Algérie.

Quand le pays a été précipité dans le bain de sang des années 1990, il avait déployé tout son courage, son intelligence, sa pédagogie pour sauver l’Algérie du naufrage. L’assassinat de son compagnon historique, Mohamed Boudiaf, en juin 1992, l’a contraint une seconde fois à l’exil, mais sans tourner le dos à son pays. Il s’est fortement impliqué dans la recherche d’une solution à la crise inextricable dans laquelle se débattait l’Algérie. Ses positions ont longtemps divisé l’opinion.

Aux côtés de Abdelhamid Mehri, il a essuyé des attaques les plus assassines. Mais l’homme avec une hauteur que l’on ne trouve que chez les grands de l’histoire n’a jamais cédé. Sa rectitude morale, son engagement sans faille pour la démocratie et les droits de l’homme ont fait de lui un modèle pour les nouvelles générations qui le célèbrent aujourd’hui. «Son défaut et peut-être sa qualité est d’être trop collé à ses principes», témoigne Djamel Zenati qui a été son directeur de la campagne présidentielle de 1999 et conseiller politique durant des années. Sa disparition nous rappelle combien de sacrifices ont été consentis pour que vive une Algérie indépendante et libre, mais également les tourments, les échecs, et les blessures d’une nation.

Aït Ahmed portait l’Algérie dans son cœur, une Algérie digne des sacrifices des pères fondateurs, une Algérie libre et démocratique, pas celle des privilèges et d’une minorité riche contre une majorité écrasée. Certes, Hocine Aït Ahmed est parti sans voir se réaliser une Algérie rêvée par ses compagnons d’armes, mais il laissera un héritage de fierté, de dignité, de courage politique et d’un patriotisme sans faille. L’éditorialiste Saïd Djaffer qui a connu Aït Ahmed a cette belle phrase pour rendre hommage à Da l’Hocine : «Il ira tranquillement au paradis des révolutionnaires.»

Hacen Ouali


Maquis du FFS en 1963

La première résistance à la dictature

15 mois après la proclamation de l’indépendance, Hocine Aït Ahmed crée le FFS et organise la résistance pour dire non à la dictature imposée par l’armée des frontières.

La lutte pour la prise du pouvoir qui a commencé vers la fin des années 1950 allait connaître des épisodes dramatiques au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. L’entrée en lice de l’armée des frontières dépossède le pays de ses perspectives démocratiques et le plonge dans des combats fratricides, quinze mois après la proclamation de l’indépendance.

La Kabylie qui a offert à la Révolution neuf colonels et des dirigeants politiques, tels que Hocine Aït Ahmed et Belkacem Krim, s’oppose à la démarche de la prise du pouvoir. Aït Ahmed démissionne du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et part s’installer dans sa région natale, Aïn El Hammam, où il naquit le 20 août 1926.

En septembre 1963, il fonde le Front des forces socialistes (FFS) qui réclame le pluralisme face au verrouillage de la vie politique imposé par le système du parti unique. Il entraîne par la suite la Kabylie dans un mouvement insurrectionnel armé. En 1962, il était déjà aguerri aux insurrections. A l’âge de 22 ans, il était le plus jeune membre du comité central auquel il présente, en 1948, un rapport sur les formes et la stratégie de la lutte armée pour l’indépendance et dirigea l’Organisation spéciale (OS) chargée de la formation des cadres militaires et de la mise en place d’un dispositif clandestin pour amorcer et développer la lutte armée.

Homme charismatique, Aït Ahmed séduit la population et la création du FFS a drainé une adhésion massive dans les villages de Kabylie, comme à Aït Zmenzer, près de Tizi Ouzou. Moh Ouali Maâcha, dit Djingo, avait 20 ans en 1963. Il se rappelle : «Dans mon village, Akendjour, même les cailloux ont fait la guerre de libération. Sur la poignée d’habitants, le village a sacrifié 42 martyrs. On a gagné la guerre contre le colonialisme, on ne peut donc pas accepter une autre forme de domination.

On a rejoint le FFS avec armes et bagages et on s’est installés dans la SAS d’Alma, libérée par l’armée d’occupation. On est restés là-bas quatre mois. On attendait les instructions.» L’appel à cette mobilisation a été lancé le dimanche 29 septembre 1963 à Tizi Ouzou lors d’un meeting populaire «sécurisé» par des soldats, sous le commandement du colonel Mohand Oulhadj. Toutefois, les relations tendues entre l’Algérie et le Maroc allaient changer la donne. Le divorce entre Aït Ahmed et Mohand Oulhadj est consommé.

La guerre frontalière algéro-marocaine éclate au moment où les deux gouvernements sont confrontés à une contestation sociale et politique. Elle est instrumentalisée par les deux protagonistes pour détourner leur opinion intérieure vers un supposé danger extérieur. Pour l’Algérie, ce qui menace directement le gouvernement, c’est la dissidence de Hocine Aït Ahmed et de ses partisans à Tizi Ouzou. Premier à exploiter cette nouvelle conjoncture, le président Ahmed Ben Bella déclare que «la concentration de l’armée chérifienne à la frontière et les agissements du FFS prouvent qu’il s’agit d’une action concertée.

Tout a été tramé dans l’ombre, à l’étranger». La pression des événements a sans doute précipité et accentué les divisions au sein de la direction de la rébellion. Les troupes mobilisées sont restée fidèles au commandement. Moh Ouali poursuit son témoignage : «A la SAS, notre point de regroupent, on a reçu l’ordre du colonel Mohand Oulhadj de nous regrouper à Oued Aïssi en tenue militaire. Comme armes, on avait des Mats 49 et des Mas 36 et 51 et pas assez de munitions.

On nous a dit qu’on devait défendre le pays. On a passé 4 mois dans notre base à Fort Lotfi. Comme on tournait en rond, on s’est enfuis, marchant pendant 3 jours et 3 nuits pendant le mois de Ramadhan. On a été arrêtés puis emprisonnés à Béchar. A notre libération, on retrouve les rangs du FFS alors qu’une folle ambiance de suspicion s’est installée. A la délation s’ajoutait la trahison. Le 21 avril 1964, 5 morts et 7 blessés ont été dénombrés dans mon village.

J’ai moi-même été blessé à la jambe et après 3 mois d’hospitalisation, on a été transférés à la prison de Lambèse pour être libérés enfin le 9 juillet 1965. Aujourd’hui, je ne regrette rien, même si l’Etat refuse de reconnaître et d’indemniser les 400 morts.» Aujourd’hui, la revendication d’un statut de martyrs pour les «maquisards du FFS» attend toujours. Pour de nombreux militants du parti, la disparition de la figure emblématique du mouvement insurrectionnel risque d’entraîner la clôture définitive du dossier.
Saïd Gada


Réactions

– Mouloud Hamrouche, ancien chef de gouvernement : «Un modèle de sincérité et de militantisme»

«Il est extrêmement affligeant d’apprendre la nouvelle du décès d’un homme comme Hocine Aït Ahmed dont le parcours se confond avec la naissance de l’Algérie. Il est un modèle de la ténacité, de la sincérité et du militantisme.»

– Mohcine Belabbas, président du RCD : «Un repère pour tous les militants épris de libertés»

«Hocine Aït Ahmed était toujours un militant de l’indépendance, de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme. Il reste dans l’histoire de l’Algérie comme un militant fidèle à ses convictions. Il fait partie des acteurs qui ont continué à militer au lendemain de l’indépendance, malgré le fait qu’il a été traîné dans la boue. Il a été et il restera un repère pour tous les militants épris de liberté et de démocratie. Mes sincères condoléances à sa famille et aux militants du FFS.»

– Djamel Zenati, ancien conseiller politique de Hocine AÏt Ahmed : «Un barrage contre les renoncements»

C’est un grand homme, j’ai beaucoup appris avec lui lorsque j’étais son directeur de campagne pendant la présidentielle de 1999 et comme conseiller politique pendant des années. Il m’a appris la subtilité du jeu politique et de l’analyse. Il a fait de moi une autre personne, il a révolutionné ma vision. Son défaut et peut-être sa qualité est d’être trop collé à ses principes. Nous avons besoin aujourd’hui plus que jamais des éclairages de Hocine Aït Ahmed. Nous avons besoin aussi de son corps, il doit être enterré aux côtés de ses frères de combat, comme Abane, Ben M’hidi, Boudiaf et les autres. Aït Ahmed est une frontière, un barrage contre les renoncements et les retours destructeurs à l’histoire. Aujourd’hui, je suis triste de voir partir un homme qui a été de tous les combats pour l’Algérie et pour la démocratie.»

– Ali Yahia Abdennour, président d’honneur de la LADDH : «Un homme dont la ligne de conduite est la démocratie et l’Etat de droit»

«Je m’incline avec beaucoup d’émotion à la mémoire de Hocine Aït Ahmed. Il était un homme d’une grande culture. Sa ligne de conduite est la démocratie et l’Etat de droit, dont il était toujours un fervent défenseur. Son apport pour l’Algérie est incommensurable. Il a intégré le PPA alors qu’il était encore lycéen, avant de devenir le plus jeune membre du bureau politique du PPA-MTLD et aussi de l’OS. Il a toujours joué un grand rôle durant toutes les étapes de l’histoire de l’Algérie pendant la guerre de libération et après l’indépendance. Il était un homme d’une grande culture et porteur de grandes idées que ses collègues, durant la Révolution, n’arrivaient pas à comprendre. Il a toujours milité pour la souveraineté du peuple algérien que nous avons ratée à l’indépendance en 1962. Que Dieu l’accueille en Son Vaste Paradis.»

– Karim Tabbou, ancien premier secrétaire du FFS et président du l’UDS : «Un humaniste aux valeurs exceptionnelles»

«L’Algérie a perdu un militant, un homme d’Etat, dont les caractéristiques sont la crédibilité, l’engagement, l’éthique et la conviction. C’est également une perte pour tous ceux qui militent pour la démocratie et les droits de l’homme ainsi que ceux qui ont porté l’idéal démocratique. Il a été un homme qui a su, dans les moments difficiles, développer des idées justes qui auraient pu sauver le pays d’un péril certain. Il a été le premier à demander une Assemblée constituante juste après l’indépendance et qui a milité pour tous les pluralismes et pour l’autodétermination du peuple algérien. Il a consacré toute sa vie pour défendre les valeurs démocratiques. Il était un homme aux valeurs humaines exceptionnelles et un humaniste hors pair.»

– Abdelaziz Belkhadem, ancien ministre et ex-secrétaire général du FLN : «L’Algérie perd un symbole et un grand nationaliste»

«L’Algérie vient de perdre aujourd’hui un symbole et un grand nationaliste. C’était un homme totalement dévoué à servir l’Algérie et la démocratie. Il a toujours été constant dans ses positions depuis les débats autour de l’Assemblée constituante en 1963 jusqu’à sa mort. Il était aussi un pionnier de la lutte de l’indépendance qui a poursuivi son combat pour la démocratie après 1962. Aït Ahmed était de la trempe des personnes généreuses qui ont tout donné pour le pays, sans rien demander pour elles-mêmes.»

– Saïd Khellil (ancien cadre du FFS) : «C’est un père de la nation qui s’en va»

«En tant qu’ancien cadre du parti, je ressens une grande émotion. Hocine Aït Ahmed s’en va, et c’est l’un des derniers pères de la nation qui disparaît. L’histoire clôt un de ses chapitres. C’est l’un des derniers symboles de la Révolution que l’Algérie perd et personnellement, je suis profondément touché, car j’ai eu l’opportunité de le côtoyer dans l’action politique. Les officiels du parti sont plus à même de s’exprimer sur cette perte, mais en tant que militant politique, j’estime que notre pays a perdu un symbole, une figure emblématique de la lutte contre le colonialisme et un grand militant des libertés. Toute sa vie a été un combat pour ses idées.»

– Saïd Sadi, ancien président du RCD : «C’est toute une page de l’histoire nationale qui se tourne»

«La vie de Hocine Aït Ahmed se confond avec le destin du peuple algérien. Il fut un des rares dirigeants à avoir voulu conjuguer l’action et la réflexion. Il avait un autre souci : transmettre à la jeunesse des éclairages utiles pour la compréhension des séquences complexes de l’histoire du mouvement national. Ces témoignages ont été utiles pour l’émancipation de notre génération qui évoluait dans un environnement dominé par la censure ou le renoncement. Avec sa disparition c’est toute une page de l’histoire nationale qui se tourne».