Match Algérie-Palestine : Ghaza aux couleurs des Fennecs

Match Algérie-Palestine : Ghaza aux couleurs des Fennecs

El Watan, 19 février 2016

Les rues de Ghaza ont été envahies par les drapeaux algériens des téléspectateurs sortis nombreux suivre le match-événement de mercredi. Ambiance.

Bien avant le début de la rencontre (à 18h, heure locale), les Ghazaouis avaient planifié leur soirée. Parce qu’à Ghaza, il faut toujours avoir plusieurs options pour pouvoir assister à un match de football, afin de ne pas être surpris par une coupure d’électricité non programmée. Il y a ceux qui ont préféré rester chez eux pour suivre le match en famille, tout en assurant leurs arrières, avec un petit groupe électrogène qu’ils utiliseraient en cas de nécessité. Dans la bande de Ghaza, la vie est rythmée par les horaires de disponibilité du courant pour chaque région et quartier. Actuellement, le programme est de 8 heures de courant suivies de 8 heures de coupure.

C’est le maximum d’énergie électrique dont bénéficient les Ghazaouis depuis près de 10 ans, lorsque l’aviation israélienne avait bombardé la seule centrale électrique de l’enclave palestinienne, à la suite de la capture par des résistants palestiniens du soldat israélien Gilaad Shalit — libéré en 2011 contre 1000 prisonniers palestiniens. En cas de manque de carburant, de panne du réseau électrique ou de grande consommation à cause du froid ou de la chaleur, les Ghazaouis ne disposent d’électricité que pendant une à quatre heures par jour, ce qui influe négativement sur toutes les facettes de la vie de près de deux millions de citoyens vivant déjà sous un blocus israélien étouffant.

Pour ceux qui n’ont pas de groupe électrogène à cause de son coût élevé, en plus de l’entretien et du carburant (1,5 dollar pour un litre d’essence), ils préfèrent se rendre dans un café où l’ambiance est généralement plus animée, tout en fumant un narguilé. Ces cafés ont poussé comme des champignons dans les villes et camps de réfugiés de la Bande de Ghaza depuis le début de la crise des coupures de courant. Donc mercredi, bien avant le match, la plupart de ces cafés, équipés de groupes électrogènes et de téléviseurs grand écran, étaient bondés de jeunes et décorés de drapeaux des deux pays.

Ecran géant

Il y a, enfin, ceux qui ont préféré le bain de foule : sur la grande place Essaraya, en plein centre-ville de Ghaza, un écran géant a été installé, comme lors des matchs de qualification de l’équipe nationale palestinienne pour la Coupe d’Asie des nations de football qui s’est déroulée en Australie en 2015. Une première pour le football palestinien naissant. La qualification de l’équipe palestinienne et sa participation en Australie avait été une belle surprise, mais avait surtout permis de braquer les projecteurs sur les souffrances endurées sous l’occupation israélienne par le peuple palestinien et particulièrement par les footballeurs, dont beaucoup ont été tués, blessés ou emprisonnés pour des périodes plus ou moins longues dans les geôles israéliennes.

Qui ne se souvient du footballeur palestinien Mahmoud Sarsak, libéré par Israël en 2012 après une détention de trois ans et au prix d’une grève de la faim de trois mois qui aurait pu lui coûter la vie ? Originaire de la ville de Rafah, au sud de l’enclave palestinienne, Sarsak avait été arrêté par les forces israéliennes au point de passage d’Erez, entre Israël et le nord de la Bande de Ghaza, alors qu’il tentait de rejoindre son club de football en Cisjordanie occupée.

Il n’avait jamais été présenté devant un tribunal ni accusé de quoi que ce soit. Il était emprisonné dans le cadre de la détention administrative qui permet aux Israéliens de retenir n’importe quel Palestinien sans jugement ni inculpation pour des périodes de 6 mois indéfiniment renouvelables. D’ailleurs c’est le cas, actuellement, du journaliste Mhamed El Qiq, détenu dans ce cadre et qui risque de mourir à tout moment. Il est en grève de la faim depuis 89 jours…

«El Djazaïr Echouhada»

Place Essaraya, les supporters se comptaient par milliers. On se croyait dans une ville d’Algérie vu le nombre de drapeaux vert-blanc-rouge. Certes, tout le monde s’attendait que les tribunes du 5 juillet soient bien garnies, mais personne et à aucun moment n’aurait cru que le stade serait archicomble, avec autant de drapeaux et de keffiehs palestiniens ! Bien avant le début du match, les Palestiniens ont entonné le chant désormais célèbre, accompagnant les 75 000 supporters algériens : «Falastine Echouhada, Falastine Echouhada», sur le refrain de «El Djazaïr Echouhada».

Les larmes aux yeux, enveloppé dans un drapeau algérien, Mhamad Kaloub, la trentaine, père de deux enfants avec les drapeaux algérien et palestinien dessinés sur leurs joues, nous dit : «Je n’arrive pas à croire ce qui se passe sous nos yeux et ceux du monde entier. C’est quoi cet amour ? Je savais que les Algériens nous soutenaient depuis toujours, mais aujourd’hui, je suis surpris que leur amour pour la Palestine et les Palestiniens les pousseraient à encourager notre équipe aux dépens de la leur.

Et puis, on dirait que l’Algérie entière est au stade pour un simple match amical. Dès aujourd’hui, je me proclame Algérien et j’ai même envie que les Algériens remportent le match !» La partie avait déjà commencé et la sympathie du «redoutable» public algérien a vite été affichée. Incroyable mais pas en Algérie, et lorsqu’il s’agit de la Palestine, le public algérien voulaient que les Fidayine gagnent. A Ghaza, c’était le contraire. Emus par autant de sentiments d’amour et de compassion, les Palestiniens désiraient une victoire algérienne.

Symbiose

A Alger, on avait l’impression d’être en Palestine et à Ghaza — bien que les conditions et la situation soient bien différentes — on pouvait se croire en Algérie… «C’est vrai que le résultat du match n’a aucune importance, mais je voulais que l’Algérie gagne pour tout cet amour que nous avons ressenti à travers les écrans de télévision. En tout cas, l’Algérie est le grand vainqueur aujourd’hui, par le biais de son peuple que l’on ne peut comparer à aucun autre dans les pays arabes», déclare Nabil Diab, qui a assisté au match dans un café du centre-ville.

Il portait le maillot de l’équipe nationale algérienne et est accompagné d’une dizaine d’amis, qui avaient chacun un drapeau algérien ou portait le maillot des Fennec. En plus, ils avaient un accent algérien : des anciens résidents, ce qui a accentué le sentiment d’être en Algérie. «One, two, three, viva l’Algérie !» scandaient ces jeunes.

Là, le souvenir de la dernière Coupe du monde au Brésil a resurgi. A cette époque, Israël avait lancé sa guerre contre la Bande de Ghaza, du 8 juillet au 26 août, au cours de laquelle plus de 2000 Palestiniens ont été tués et des milliers de maisons détruites. Les hostilités avaient commencé bien avant le 8 juillet, mais cela n’empêchait pas les Palestiniens d’aller en masse dans les cafés pour voir les matchs de l’Algérie.

Des défilés spontanés de véhicules et de Ghazaouis étaient organisés dans les rues de Ghaza, souvent plongées dans l’obscurité. Malgré tous les dangers que cela comportait, les gens tenaient à célébrer la victoire de leur équipe favorite, l’Algérie. «Tu as vu, ils nous ont laissé gagner, je te jure qu’ils l’ont fait exprès, ils sont incroyables ces Algériens !», conclut un autre Ghazaoui, Issam Abou Rafiaa.

Fares Chahine