Visite inédite de l’émir cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani à Ghaza

Visite inédite de l’émir cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani à Ghaza

A quoi joue le Qatar ?

El Watan, 24 octobre 2012

L’émir du Qatar, cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani, est arrivé, hier, dans la bande de Ghaza l Il est le premier chef d’Etat arabe en exercice à fouler cette partie des territoires palestiniens depuis son occupation par Israël en 1967.

L’émir est accompagné de son épouse cheikha Moza, et d’une importante délégation. Officiellement, il vient lancer une opération de reconstruction de la bande de Ghaza qui a subi d’énormes dégâts durant l’opération militaire israélienne Plomb durci, l’hiver 2008-2009, et fait plus de 1400 morts et plus de 5000 blessés, en majorité des civils. Le Qatar va dépenser entre 250 et 400 millions de dollars dans des projets tels que la réfection de la route Salah Eddine, la principale route dans la bande de Ghaza, longue d’une quarantaine de kilomètres, qui relie le nord au sud de l’enclave palestinienne, ainsi que dans des projets agricoles et de construction de logements.

Le Premier ministre du gouvernement Hamas, Ismail Haniyeh, avait appelé dans un communiqué, publié dimanche, les habitants de la bande de Ghaza «à manifester leur sens d’hospitalité en accueillant à Ghaza ce grand visiteur». La sécurité a déjà été renforcée dans les lieux où doit se rendre l’émir du Qatar. Les drapeaux du Qatar ornent désormais toutes les rues, où l’on peut voir aussi de nombreux panneaux sur lesquels est écrit «Merci au Qatar qui tient ses promesses». Si les dirigeants du Hamas qui contrôlent la bande de Ghaza depuis juin 2007 sont très heureux de cette visite qui, selon eux, mettra définitivement un terme au blocus israélien, on ne peut pas dire la même chose du côté du mouvement Fatah.

L’influence du parti de Mahmoud Abbas est actuellement presque nulle dans l’étroite bande côtière. Soucieux peut-être de préserver sa relation avec Hamad, le président de l’Autorité palestinienne et du Fatah, Mahmoud Abbas, a confirmé dans un communiqué avoir reçu un appel de l’émir du Qatar, l’informant de son intention de visiter la bande de Ghaza et des projets de développement qataris dans cette partie des territoires palestiniens.

Abbas applaudit malgré lui

Dans un communiqué publié par l’agence officielle palestinienne Wafa, le président palestinien a salué les efforts de l’Etat du Qatar en faveur de la bande de Ghaza, tout en soulignant la nécessité de préserver l’unité du territoire palestinien et de mettre fin à la division. Au niveau du comité central du Fatah, le discours était plus critique. Jamal Mehissene, membre du comité central, a affirmé hier que son mouvement «refuse toute visite de chef d’Etat arabe ou étranger dans la bande de Ghaza sans coordination préalable avec le président palestinien Mahmoud Abbas», affirmant que «le but de toute visite qui survient sans coordination est de renforcer la division». Quant à Israël, la force occupante qui impose un blocus maritime total et un autre terrestre partiel à la bande de Ghaza depuis 2006, par la voix de son porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Yigal Palmor, a critiqué la visite de l’émir du Qatar, en laquelle il a vu un soutien au Hamas au détriment des autres Palestiniens.

«Nous trouvons bizarre que l’émir ne soutienne pas les Palestiniens dans leur ensemble, mais qu’il prenne parti pour le Hamas contre l’Autorité palestinienne, à qui il n’a jamais rendu visite» en Cisjordanie, a dit Yigal Palmor. «L’émir a ainsi choisi son camp et ce n’est pas bon», a-t-il ajouté, omettant de dire que c’est l’Etat hébreu qui a œuvré de toutes ses forces pour diviser les Palestiniens, en affaiblissant le président Abbas et l’Autorité palestinienne, à cause de leur refus de la politique israélienne colonialiste et expansionniste.

Les militants pro-palestiniens dénoncent

Les militants pro-palestiniens grecs, arrêtés samedi à bord de la goélette finlandaise Estelle par la marine israélienne alors que leur navire tentait de briser le blocus maritime de Ghaza, ont dénoncé hier ce qu’ils appellent la répression de «commandos» israéliens. «Des commandos cagoulés de la marine israélienne portant des armes lourdes sont montés à bord du bateau et se sont comportés comme des milices», a affirmé lors d’une conférence de presse à Athènes Vaguélis Diamantopoulos, député grec du parti de gauche radicale Syriza qui se trouvait à bord du bateau, arraisonné dans les eaux internationales au large de Ghaza.

Les militants grecs ont montré à la presse des images vidéo prises au moment de l’arraisonnement par des bateaux pneumatiques israéliens ayant à bord 10 à 15 commandos cagoulés armés, alors que des bâtiments de la marine patrouillaient. «L’armée israélienne s’est ridiculisée, ils ont saisi du matériel audiovisuel, mais ils ne peuvent pas prendre la mémoire des gens», a estimé Dimitris Kodelas, le second député grec qui se trouvait à bord, tout en se félicitant que leurs images aient échappé aux contrôles israéliens.

«Ils ont mobilisé l’armée pour trente militants, on sait bien que notre voyage est ‘‘symbolique’’, mais efficace», a souligné pour sa part le capitaine grec de l’Estelle, Vaguélis Pissias. L’un des premiers à tenter de briser l’embargo maritime de Ghaza il y a quatre ans pour dénoncer «l’occupation illégale» du territoire, M. Pissias, a souligné que ce type d’action allait se poursuivre, afin d’arrêter «cette guerre sanglante». Outre les deux députés grecs, trois autres élus européens figuraient parmi les trente passagers du bateau, Ricardo Sixto Iglesias (Espagne), Sven Britton (Suède), et Aksel Hagen (Norvège), ainsi que l’ancien député canadien Jim Manly. L’Estelle a été arraisonnée samedi par la marine israélienne dans les eaux internationales au large de la bande de Ghaza.

Fares Chahine


Ismaïl Haniyeh se frotte les mains

El Watan, 24 octobre 2012

Le chef du gouvernement du Hamas, Ismaïl Haniyeh, était hier aux anges. «Aujourd’hui, vous annoncez officiellement la levée du blocus politique et économique imposé à la bande de Ghaza», a-t-il déclaré à l’intention de cheikh Hamad, lors d’une cérémonie à Khan Younès (sud) en sa présence pour poser la première pierre d’un projet de logements destinés à des familles palestiniennes défavorisées, qui portera le nom de l’émir.

«Aujourd’hui nous abattons le mur du blocus (israélien) grâce à cette visite historique et bénie», a-t-il ajouté au sujet de cette première visite d’un chef d’Etat dans le territoire palestinien depuis que le Hamas a pris le contrôle en juin 2007. «L’émir a accepté d’augmenter l’investissement du Qatar de 254 à 400 millions de dollars», a-t-il souligné.

Les calculs de stratégiques de Doha

M. Haniyeh a précisé que les fonds supplémentaires serviraient notamment à porter de 1000 à 3000 unités de logements la capacité de la future «cité de l’émir Hamad» près de Khan Younès et à un projet immobilier de 25 millions de dollars (19 millions d’euros) pour les anciens prisonniers d’Israël. La visite sans précédent à Ghaza de l’émir du Qatar, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, illustre la politique d’encouragement des islamistes menée par le petit émirat qui veut s’imposer en puissance régionale, estiment des analystes. Cette politique commence à porter ses fruits, certains des anciens protégés islamistes du Qatar ayant accédé au pouvoir à la faveur du Printemps arabe, confortant l’influence de cet Etat richissime, fidèle allié des Etats-Unis. «Le Qatar a vu les révolutions arabes comme une opportunité, et non comme une menace», contrairement à d’autres régimes de la région, explique Salman Shaikh, directeur du Brookings Doha Center.

Pour lui, la stratégie du Qatar «n’est pas une approche purement idéologique et dogmatique. Le Qatar a bâti des relations avec ces islamistes parce qu’il les considérait comme intègres et capables, contrairement aux régimes qui étaient en place dans le Monde arabe». Depuis son accession au pouvoir en 1995, l’émir a hébergé plusieurs dirigeants islamistes en exil et encouragé plusieurs mouvements islamistes arabes. Il a notamment maintenu de bonnes relations avec le Hamas au pouvoir à Ghaza, dont il a accueilli une première fois le dirigeant, Khaled Mechaal, en 1997 à la suite d’une tentative d’assassinat en Jordanie. Cet appui au Hamas est consacré par la visite de l’émir hier à Ghaza, où il est le premier chef d’Etat arabe à se rendre depuis la prise de contrôle par le Hamas de ce territoire en 2007. Cheikh Hamad apporte un soutien politique et économique au mouvement islamiste, boycotté par la communauté internationale, en annonçant des investissements de 400 millions de dollars pour la reconstruction de la bande de Ghaza.
Une puissance régionale

Il a cependant tenu à téléphoner dimanche au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, dans le but de «rassurer» Ramallah, selon des analystes palestiniens, bien qu’Israël ait jugé «bizarre» que l’émir «prenne parti pour le Hamas contre l’Autorité palestinienne». «Le Qatar a toujours soutenu le Hamas. Mais je pense que la visite de l’émir vise plus à contenir ce mouvement qu’à le soutenir», estime l’analyste Abdel Wahab Badrakhan.

Il souligne que «ce mouvement a récemment rompu les liens avec la Syrie, et s’il veut également couper les ponts avec l’Iran, il doit se ménager un appui régional». Car le Qatar «joue à présent le rôle de puissance régionale», souligne Paul Salem, directeur du Carnegie Middle East Center basé à Beyrouth. «Il est vrai qu’il est plus proche des islamistes, mais son ambition est de devenir une puissance diplomatique. Cela lui permet de jouer un rôle sur la scène mondiale, en s’imposant comme la clé du Proche-Orient», selon l’analyste. Le Qatar bénéficie de l’arrivée au pouvoir de ses protégés tunisiens ou égyptiens après des soulèvements populaires retransmis en direct par son formidable outil médiatique, la chaîne Al Jazeera. Ainsi, c’est au Qatar que le chef islamiste tunisien Rached Ghannouchi a effectué l’an dernier son premier déplacement à l’étranger après la victoire de son parti, Ennahdha, aux premières élections libres en Tunisie.

L’émir et l’oncle Sam…

Doha a annoncé en septembre dernier qu’il allait investir 18 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années en Egypte pour soutenir le nouveau président islamiste Mohamed Morsi. Le petit émirat est également en première ligne dans l’aide aux rebelles syriens, engagés dans une sanglante confrontation avec le régime de Bachar Al Assad. La politique du Qatar a, cependant, été critiquée dans plusieurs pays arabes. En Libye, des hommes politiques l’ont accusé «d’ingérence», estimant que l’émirat tentait d’exploiter le capital sympathie obtenu en aidant financièrement, militairement et politiquement la rébellion en 2011, pour manipuler le pouvoir. Les détracteurs du Qatar s’interrogent également sur les motivations de cet émirat conservateur, qui abrite la plus grande base militaire américaine dans la région. Pour Abdel Wahab Badrakhan, les deux choses ne sont pas contradictoires et il y aurait une entente tacite avec les Etats-Unis. «Avec le Printemps arabe, les Etats-Unis ont estimé qu’il y avait une occasion, sinon pour une réconciliation, du moins pour une trêve avec l’Islam politique. Ils ont vu que le Qatar était prêt à jouer ce rôle et l’Egypte a servi de champ d’expérience», affirme-t-il.