La France européanise la chasse à l’immigré

La France européanise la chasse à l’immigré

La peur et la terreur

Saïd Mekki, 2 juin 2008, http://www.djazairnews.info/02-31.pdf

Dans le débat politique et les médias, la question de l’immigration, clandestine ou non, et des sans papiers revient inlassablement sur tous les tons et déclinaisons imaginables. A l’écoute de certains propos et à la lecture des grands titres de la presse, un extra-terrestre débarqué de la lointaine Sirius serait naturellement enclin à penser qu’un danger imminent de dissolution menacerait la république française. Rythmés par les expulsions et les déclarations alarmistes quant à la présence jugée excessive des étrangers, les dispositifs législatifs et réglementaires destinés à restreindre l’accès des étrangers sur le sol français se sont continuellement renforcés depuis une dizaine d’années.

De fait, l’arrivée depuis le premier mandat de Jacques Chirac, la droite d’inspiration vaguement gaulliste ou de tradition centriste a progressivement repris à son compte les mots d’ordre xénophobes de l’extrême droite. Il faut en effet rendre à César ce qui lui appartient. Le lien entre immigration et insécurité, très peu étayé par les enquêtes et analyses les plus sérieuses, est martelé depuis le début des années quatre-vingt par le Front National. La complaisance médiatique dont ce parti a bénéficié lui a permis de diffuser un discours raciste qui a peu à peu imprégné les superstructures politiques françaises. Le leader patibulaire de cette formation peut en effet s’enorgueillir de son triomphe propagandiste, cet irrésistible phénomène de contagion que d’aucuns appellent la « lepénisation des esprits ».

Cette imprégnation idéologique facilement réalisée est révélatrice de la nature d’une culture d’Etat qui ne s’est jamais vraiment débarrassée de son héritage colonial. Il faut souligner que le discours anti-immigrés – essentiellement arabes et africains – de l’extrême-droite n’a pas rencontré de réelle opposition dans la sphère politique officielle, y compris à gauche de l’échiquier politique. En dehors d’un discours moralisant, le parti socialiste, de tradition sioniste, n’a pas opposé de réelles résistances, si ce n’est des tentatives de récupération directes du mouvement antiraciste.

L’ennemi intérieur

Avec l’émergence de l’islam radical et de ses corolaires terroristes, le consensus anti-immigrés et l’installation du binôme immigration-insécurité se sont imposés comme les référents mécaniques du discours politique dominant. La priorisation de ces thèmes est patente, même si les questions économiques sont au sommet de la hiérarchie des préoccupations pour de larges secteurs de l’opinion française. Il est vrai que face à la détérioration des conditions de vie de beaucoup de français, il est relativement aisé de désigner un bouc-émissaire facilement identifiable et n’ayant guère de moyen de se défendre. La guerre des civilisations tombe donc à point nommé pour justifier la stigmatisation de l’ennemi intérieur et détourner l’attention, par la politique de la peur entretenue, des vrais problèmes de précarité et de creusement inégalé des fractures sociales. La crainte de l’invasion, le fantasme de l’islamisation ou de l’imposition de normes culturelles régressives sont en permanence convoqués pour entretenir un climat de peur et de défiance à l’égard des étrangers. Le traitement médiatique et politique de la crise des banlieues est emblématique de l’entretien de cette psychose.

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l’Etat, lui-même ancien ministre de l’intérieur particulièrement en pointe dans la criminalisation des émigrés, le gouvernement a vu la création d’un portefeuille ministériel à l’appellation éloquente « Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire ». Le champ de compétences de cette structure est très vaste puisqu’il s’étend de la police, à la culture (si l’on admet que « l’identité nationale » pourrait relever du domaine culturel) et va jusqu’aux affaires étrangères et à l’économie. Mais, dans les faits, il apparaît clairement que la mission souveraine de ce département réside essentiellement dans l’organisation des expulsions.

Quota annuel d’expulsion

En effet, depuis l’installation de ce ministère dont la dénomination n’aurait sans doute pas déplu au Maréchal Mobutu, chantre de « l’authenticité », la répression anti-étrangers prend un tour quantitatif administrativement exprimé à travers les quotas annuels d’expulsion de sans papiers. Dans un étrange clin d’œil à une histoire sensible, la police républicaine est chargée, par la rafle et la contrainte par corps, de ramasser, y compris devant les écoles, les étrangers en situation irrégulière pour les conduire vers des centres de rétention à proximité immédiate des aéroports. La brutalité de ces actions à aboutit à des drames qui ont révulsé de nombreux citoyens français. Ainsi la gestion par la peur des français de « souche » (qui a donné le néologisme « souchien », heurtant les oreilles délicates de Messieurs Hortefeux et Finkielkraut dont les qualités auditives sont si grandes qu’ils sont capables d’entendre un tiret inexistant) se conjugue dorénavant et ouvertement avec la gestion par la terreur des étrangers.

Les grèves récentes de travailleurs sans-papiers et la solidarité dont ils bénéficient de la part des organisations patronales et des syndicats illustrent l’inanité de la théorie selon laquelle les étrangers s’empareraient des emplois des français. Dans les faits, les besoins de main-d’œuvre dans certains secteurs (la restauration et le bâtiment, en particulier) sont tels qu’il faudrait recourir à l’importation de travailleurs étrangers dans un terme proche selon de nombreux démographes.

Au fil de la dégradation du climat social, il est à craindre que la tendance à la criminalisation des étrangers s’accentue. La xénophobie d’Etat qui touche les français d’origine étrangère et au premier les descendants de maghrébins et de sub-sahariens mais également les antillais, français depuis quatre siècles ! est une situation indéniable. Au delà des problèmes purement domestiques, en ces temps de mondialisation et de création d’espaces communs, en méditerranée et ailleurs, cette réalité confère au discours de politique étrangère de la République française un étrange caractère de déconnexion… Surtout quand dans le même mouvement, c’est bien la France, au titre de la directive européenne sur la rétention et l’expulsion des personnes étrangères, qui est le partisan le plus ardent du verrouillage policier de la citadelle Europe

Saïd Mekki


Monique Crinon à Algérie News :

« La situation des étrangers inspire un sentiment de honte et d’indignation »

Entretien réalisé par Ahmed Selmane, 2 juin 2008, http://www.djazairnews.info/03-30.pdf

Monique Crinon, sociologue et philosophe. Présidente de Ipam, (Initiative pour un autre monde) co présidente du Cedetim (centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) fondatrice du Collectif une Ecole pour Tous et Toutes » et de « Resisting Women ».Dans le cadre de sa pratique professionnelle, elle travaille dans les quartiers populaires et a conduit de nombreuses études sur les questions relatives aux discriminations de sexe et de race.

1. Vous connaissez bien la question de l’immigration. Que vous inspire aujourd’hui la situation des étrangers en France?

La situation des étrangers m’inspire avant tout un sentiment de honte et d’indignation, car, au mépris de son histoire forgée avec des migrants de toutes origines, la France pratique aujourd’hui la chasse aux étrangers et au faciès sous des formes multiples: arrestations et renvoi brutal des familles vivant parfois depuis longtemps sur le territoire français et souvent y travaillant, recours à des ruses indignes pour « attraper » des migrants: intrusion dans l’espace scolaire, utilisation de convocations administratives.
Bref, le gouvernement français n’a de cesse de stigmatiser les immigrés dans la perspective d’en faire les boucs émissaires de ses propres impuissances. Ce faisant il joue un jeu dangereux en attisant ainsi des sentiments racistes dans une société qui va mal et se cherche.

2. Pourquoi ce climat de chasse à l’étranger?

Cette chasse s’inscrit dans un climat marqué de diverses manières. D’abord l’orientation du gouvernement actuel qui fait de l’économie néo libérale et de la financiarisation le paradigme de son action. Ceci à pour effet de reléguer aux oubliettes les valeurs issues des luttes populaires qui ont construit au fil des siècles, souvent dans la souffrance, les droits fondamentaux de l’homme. Dans ce cadre les immigrés sont d’abord perçus sous l’angle de la valeur marchande ou du coût qu’ils représentent. C’est ainsi que s’est construit la fameuse théorie de l’immigration choisie qui n’accepte que les immigrés susceptibles, d’être utile, entendons économiquement, à la France.
Ensuite et dans cette même perspective du recul des libertés, le développement d’un système policier dont la fonction première est de renvoyer à la population l’idée qu’elle a toutes les raisons d’avoir peur car l’ennemi est là, il a un visage, il est arabe ou/et noir et s’il est musulman, il est encore plus dangereux. La stigmatisation et la criminalisation des immigrés s’inscrivent dans un contexte social et économique particulièrement dégradé avec la précarisation croissante des couches populaires de ce pays, et l’anxiété qui l’accompagne. Car, c’est un fait la vie est de plus en plus difficile pour une partie croissante de la population, notamment les jeunes.Quoi de plus simple alors que de faire de l’autre, l’étranger, celui qui est responsable de cette situation.
Un autre élément vient renforcer cette peur/ mépris, c’est l’histoire coloniale de la France qui n’a jamais fait l’objet d’une réflexion sérieuse à l’échelle nationale. Au contraire, c’est le déni sur les méfaits et les crimes coloniaux qui est soigneusement pratiqué. Or un peuple qui ne regarde pas son histoire, s’oublie lui même. De ce fait, les français n’arrivent toujours pas à regarder les descendants de l’immigration coloniale comme des français à part entière, comme des gens qui font totalement partie de la société française, car pèse sur eux un regard raciste relayé, porté même, par les institutions qui justifie toutes les discriminations dont ils elles sont victimes. Enfin, le contexte mondial de guerre des civilisations attise toutes les peurs et valide les préjugés racistes d’un monde qui s’auto proclame civilisé sur le reste de la planète jugé dangereux et arriéré.
Il serait toutefois malhonnête de ne pas souligner le fait que dans le même temps et de façon paradoxale, un sursaut existe porté notamment par les syndicats qui relaient de façon remarquable la lutte des sans papiers embauchés par des patrons peu scrupuleux. Cette lutte a un écho assez fort dans la population, elle est importante car elle contribue à déconstruire les représentations dominantes sur les immigrés.

3. Que pensez vous de la directive européenne qui réglemente le statut des immigrés non communautaires ?

Simplement que là aussi, l’Europe construit son unité sur l’idée de sa supériorité sur les pays pauvres et non sur une solidarité planétaire qui devrait pourtant orienter son action. Car s’il est vrai que les identités ont droit d’existence, elles ne peuvent prétendre à la domination d’autres cultures, sauf à prendre le risque d’une Europe forteresse qui mourra sur les lambeaux de sa grandeur passée. La politique européenne relaie de façon navrante la politique de guerre des civilisations savamment orchestrée par les états unis.

4. Comment peut on évaluer la politique étrangère de la France à l’aune de la politique en direction des communautés étrangères qui résident sur son sol?

La politique étrangère de la France est tristement triviale, la boussole qui l’oriente est celle des marchés à conquérir ou à sauvegarder. Le secrétariat d’Etat aux droits de l’homme est une caricature et n’a aucun pouvoir réel. Les exemples abondent de cette lâcheté : en Afrique sub-saharienne, c’est Total qui fait la loi et en Chine, c’est Carrefour. La politique étrangère est devenue en quelques mois une histoire qui oscille entre des gesticulations humanitaires envers des pays qui ne représentent aucun enjeu économique et des reculades honteuses envers des dictatures qui représentent, elles, des marchés potentiels. La diplomatie française qui avait pourtant su parfois faire preuve de fermeté est aujourd’hui étouffée dans le carcan du libéralisme.
Entretien réalisé par Ahmed Selmane