Crise migratoire: Le cynisme de l’Europe

Crise migratoire: Le cynisme de l’Europe

par M’hammedi Bouzina Med, Le Quotidien d’Oran, 29 août 2015

Les étrangers de toutes origines et statuts qui vivent en Europe constituent moins de 4 % de la population globale de l’Union. Pourquoi tant de cynisme dans la réponse européenne à « l’afflux » des réfugiés ?

Soixante-dix-neuf cadavres, dont ceux d’enfants, découverts dans un camion abandonné par un passeur hongrois sur une route d’Autriche. L’Europe s’émeut et les responsables des Etats annoncent la tenue immédiate de réunions à divers niveaux, ministériel et au Sommet pour négocier, encore une fois, du nombre de réfugiés à accueillir.

Une sorte de calcul froid laissant l’impression que l’Europe est envahie, débordée de toute part, par l’arrivée massive de millions d’étrangers que ces moyens ne lui permettent pas d’accueillir.

Terribles images continues de ces femmes, enfants poussés par les hommes sous les fils barbelés sur la frontière hongroise, errant à travers routes, champs et bois. Pleurs des enfants et des femmes, silence des hommes au regard vide, perdus, fatigués. L’Europe envahie ? 283.000 migrants, toutes origines confondues, entrés « illégalement » en Europe en 2014 (chiffre de l’OCDE). 2 millions de réfugiés en Turquie et autant au Liban, un pays de moins de 5 millions d’habitants ! Mais qu’est-ce qui fait que l’Europe manifeste tant de peur et de cynisme face à des drames humains dans lesquels, rappelons-le, elle a une large part de responsabilité ? Réunis mercredi à Berlin, Angela Merkel et François Hollande ont appelé l’ensemble des Etats européens à assumer leur devoir face à la tragédie humaine qui se déroule sur le sol européen. Aucun retour à cet appel. Pire, au moment de l’appel, le ministre hongrois de l’Intérieur se réjouissait de l’avancée rapide de la construction d’un mur de barbelés et de caméras de surveillance sur la frontière avec la Serbie. La Grèce et lItalie « libèrent » les réfugiés qui souhaitent aller vers d’autres pays d’Europe du nord notamment. La France annonce qu’elle peut en accueillir entre 5.000 et 7.000. Dérisoire, honteux pour un pays de 66 millions habitants. Non ? La France a délivré le statut de réfugié à 50 Libyens en 2014 ! (chiffre de l’OCDE). Ce ne sont là que quelques exemples pour dire la cacophonie, l’absurdité et le cynisme qui règnent au sein de l’UE au sujet de cette crise migratoire que l’on dit la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. Schizophrénique même, puisque les chefs d’Etats et de gouvernements de l’UE estiment que c’est à la Commission européenne de mettre en place une stratégie commune d’asile et de migration et dans le même temps tiennent à garder leurs compétences nationales sur le même sujet. La Commission européenne a édité à l’intention des Etats membres plusieurs « livres verts » ces 10 dernières années, sans qu’il y ait la moindre convergence en la matière. La raison ? La question des réfugiés et de l’immigration en général est un paramètre essentiel dans la compétition entre partis politiques dans leur conquête du pouvoir. L’idée d’une invasion de l’Europe par les étrangers, traditionnellement, cheval de bataille des partis racistes d’extrême droite, est « chevauchée » aujourd’hui par les autres partis, y compris ceux de gauche qui mutent à la faveur de la mondialisation économique et financière, vers un libéralisme bâtard, nommé pompeusement social-libéralisme.

Le sujet de l’immigration et du droit d’asile est devenu le principal baromètre de mesure de l’opinion publique dans ses intentions de vote. Dans ce cas, par quel miracle politique l’UE peut-elle concevoir une politique commune en matière de migration et du droit d’asile ? Est-il possible que les Etats délèguent cette matière à la Commission européenne au risque d’être déjugés par leurs opinions publiques respectives ? A force de calculs politiques de chaque Etat membre et l’instrumentalisation de la question migratoire de façon générale, les états-major politiques favorisent la crispation des sociétés (et opinions) européennes qui vivent le « fantasme » d’une invasion étrangère. 21 millions toutes origines et statuts confondus vivent en Europe en 2015, selon toujours la très sérieuse OCDE, sur plus de 500 millions. Soit, moins de 4 % de la population globale de l’UE. Soit beaucoup moins que le seul Canada, les USA ou encore le Liban, la Jordanie, la Turquie et bien d’autres pays. Tout indique qu’une réponse à la hauteur du défi qui s’impose à l’Europe n’est pas pour l’immédiat. Hélas.