L’émigration clandestine devient un commerce international organisé

Des experts africains tirent la sonnette d’alarme

L’émigration clandestine devient un commerce international organisé

par Sihem H., Le Jeune Indépendant, 11 septembre 2006

La problématique de l’émigration clandestine en Afrique a été au centre des débats d’une conférence de presse animée hier à Alger, par MM. Boubacar Josephe N’Dlaya et El Hadj Bakari Kamian, respectivement conservateur général de l’île de Gore au Sénégal et historien du Mali, organisée sur l’initiative du Conseil national économique et social (CNES).

Dans son intervention, M. Kamian a carrément qualifié d’«abominable» l’ampleur que tend à prendre l’émigration clandestine qui est devenue «un commerce international organisé». Se faisant plus clair, l’intervenant explique que les passeurs bâtissent, grâce au malheur et au drame des Africains, de véritables fortunes, et ce tant du «côté africain qu’européen».

Cette émigration a, à sa source, explique-t-il, «une demande européenne de main-d’œuvre africaine qui s’est formulée durant et après la Seconde Guerre mondiale», pour justement reconstruire leurs pays. Les départs vers le Nord étaient à cette époque-là organisés et, surtout, il n’y avait pas de visa.

Toutefois, une fois leurs économies restaurées, ces pays ont voulu limiter les flux. «Malheureusement, les Africains n’ont pas voulu admettre cette réalité, et la dégradation des conditions économiques et sociales de bon nombre de pays a accentué l’envie d’aller sous d’autres cieux».

Une aventure qui fait que «chaque matin, des communiqués officiels annoncent la mort de dizaines de personnes qui voulaient rejoindre l’autre continent sur des barques de fortune». Actuellement, près de 250 000 Africains se sont installés soit en Europe soit en Amérique et la majorité d’entre eux «sont des élites de leurs pays qui servent d’autres gouvernements parce que chez eux, ils n’ont pas trouvé le confort recherché».

Invité à proposer des solutions à ce fléau, M. Kamian a expliqué que l’Europe a réussi à s’unir et à organiser de manière adéquate son économie alors qu’en Afrique, «l’égoïsme local continue de régner au détriment des intérêts communs».

Par conséquent, la solution ne viendra, à son avis, «que du côté nord de la Méditerranée», dans la mesure où «les pays africains n’arrivent même pas à maîtriser leur économie interne et leur monnaie». Revenant sur la genèse du fléau de l’émigration, M. Boubacar Josephe N’Dlaya évoque longuement la traite négrière et remonte jusqu’à l’époque où des Noirs étaient échangés contre de la pacotille dans les pays européens.

«La chasse aux Noirs était monnaie courante dans nos pays et les futurs esclaves étaient ensuite transférés, après inspection de leur état de santé, dans des ports de transit, dont Gorée est l’archétype. La maison des esclaves servait à enfermer les prisonniers avant que l’on vienne les chercher.

S’ils étaient trop maigres, on les faisait engraisser, on les blanchissait, afin d’améliorer leur valeur marchande», explique-t-il. Ensuite, une fois les cales «pleines, les navires négriers mettaient le cap sur les Amériques ou encore l’Europe (…) Jusqu’à six cents esclaves pouvaient s’entasser dans les soutes et, après plusieurs mois de voyage pénible, les esclaves étaient vendus et remplacés dans les cales par du sucre et autres produits tropicaux.» Cette phase dramatique de l’histoire a eu, explique M. N’Dlaya, des conséquences directes sur les générations qui sont venues après.

Pour preuve, poursuit-il, «même si les raisons ne sont pas forcément pareilles, les mêmes procédés usités il y a plusieurs siècles sont utilisés par nos concitoyens, actuellement, pour rejoindre l’Europe». S. H.