«J’ai vu des choses horribles dans les centres pour migrants»

Imed Soltani. Président de l’association La Terre pour tous

«J’ai vu des choses horribles dans les centres pour migrants»

El Watan, 26 avril 2015

– D’abord, comment a été créée votre association, La Terre pour tous ?

Nous avons fondé l’association La Terre pour tous car, à la base, deux de mes neveux, Bellahcène et Slim Soltani, sont portés disparus depuis le 1er mars 2011. Ils sont partis dans le contexte de l’après-révolution. Ils ont embarqué depuis la région d’El Haouaria (extrémité du Cap Bon, au nord-est de la Tunisie, ndlr). Il y avait eu un effondrement de l’Etat, ce qui a fait que les frontières étaient ouvertes à l’époque. Il n’y avait pas de contrôle de la part de la police.

– Quels sont les objectifs de l’association ?

L’objectif principal que nous nous étions assigné était de connaître la vérité sur les migrants disparus. Après, au fil de notre travail avec les autres associations et ONG, notamment européennes, nous avons réalisé qu’il y avait une grande injustice. Nous avons ressenti qu’il y avait des politiques qui nous ont poussé à fermer les yeux sur la réalité des disparus et des morts en mer.

A partir de là, nous militons non seulement pour faire la lumière sur les migrants disparus, mais aussi pour réfléchir à des solutions radicales en vue de stopper cette hémorragie de disparus et de naufragés, et le drame de nos jeunes qui prennent les barques de la mort. Les causes profondes de cette situation ont sûrement à voir avec la marginalisation des citoyens de la part des gouvernements qui se sont succédé en Tunisie ainsi que dans l’ensemble des pays arabes.

Il y a une marginalisation de régions entières où il n’y a pas de culture, pas de sensibilisation, pas de loisirs. Ajoutez à cela la pauvreté, la misère, le chômage qui reste très élevé. Et même la qualité de l’enseignement prodigué ne suffit pas pour former une jeunesse consciente qui sache gérer sa vie. Ceci sans oublier la politique migratoire de l’Europe et le système de fermeture des frontières entre nos pays.

– Le système Frontex ?

Oui, le système Frontex. J’ai envie de dire à l’Occident : nous les Tunisiens, nous les Algériens, nous les Africains de manière générale, nous avons le droit de circuler tout autant que vous. Comme vous, vous avez le droit de venir chez nous, nous avons le droit de venir chez vous. La liberté de circuler est un droit garanti pour tous.

Mais ces droits dont se gargarise l’Occident s’avèrent être un grand mensonge. Où sont ces droits ? De quelle démocratie parle-t-on ? Il ne se passe pas un jour sans que des gens meurent en Méditerranée et on n’a pas vu le monde bouger un cil pour dire «ça suffit !» Il faut changer ces politiques-là.

Au lieu de cela, on les voit financer les Etats pour se taire et payer Frontex en milliards au lieu d’octroyer cet argent aux pays marginalisés pour développer leur économie. Nous, on est contre ce système et on va combattre ce système. Nous allons dévoiler la vérité qu’on ne pouvait pas dire sous Ben Ali parce que vous aidiez Ben Ali et les autres dictateurs contre nous. Vous les corrompiez grassement afin que nous, les zwawla, les parias, nous crevions en mer !

– Avez-vous une estimation du nombre de harraga portés disparus ?

En tout, 1500 migrants tunisiens ont disparu depuis la Révolution. Mais pour l’heure, il y a 520 citoyens tunisiens qui ont été officiellement recensés. Et on vient de porter ce chiffre à la connaissance du gouvernement italien.

– Qu’en est-il des harraga qui seraient détenus en Italie ?

Nous avons deux axes de travail dans ce dossier. Le premier concerne la situation de nos enfants qui sont entrés sur le sol italien, et à propos desquels nous n’avons aucune information ou idée précise sur l’endroit où ils se trouvent. Donc on veut connaître la vérité sur ce point. Le deuxième axe porte sur les défaillances constatées dans les opérations de sauvetage de la part de Frontex.

L’agence Frontex prend des milliers de milliards et tue les gens en mer en les privant de l’assistance pour laquelle elle est payée. La responsabilité de Frontex est pleinement engagée. D’ailleurs, j’ai porté plainte en Italie et devant l’Union européenne pour non-assistance aux migrants tunisiens. Le plus grave est que le filon migratoire est devenu une source de business en Italie. Vous voyez des ONG qui perçoivent 120 euros par personne, mais en réalité, ils ne dépensent même pas 5 euros de ce budget.

Sans parler des humiliations, des bastonnades, des insultes et autres mauvais traitements. Et nous voulons mettre fin à ce système-là. J’ai été dans les centres de rétention en Italie et j’y ai vu des choses horribles. Je n’aurais jamais pensé voir ça dans des pays européens. Il y a de terribles dépassements des droits de l’homme. Les migrants subissent toutes sortes de maltraitances. Les gens vivent sous médicaments.

Ils dorment avec des médicaments, se lèvent avec des médicaments, marchent avec des médicaments. Ils ont accueilli des gens en bonne santé et ils en ont fait des drogués pour pouvoir les «gérer». Et ça, c’est une violation criante des droits humains. Vous imaginez si on infligeait le même traitement, ici en Tunisie, à un ressortissant européen ? Je n’ose même pas imaginer ce qui se passerait. Ils continuent à porter sur un nous un regard plein de mépris. Pour eux, on est le «tiers-monde», donc tout est permis avec nous.

– Espérez-vous du changement dans le traitement de ce dossier au niveau interne après l’élection de Béji Caïd Essebsi et la nomination d’un nouveau gouvernement ?

En quatre ans, nous avons organisé des manifestations devant les ambassades européennes à Tunis. Nous avons mené des actions de protestation devant le ministère tunisien des Affaires étrangères, devant le secrétariat d’Etat aux migrations. Nous avons interpellé tous ceux qui sont concernés par le dossier des migrants disparus.

Nous avons fait des grèves de la faim. Nous avons manifesté aux côtés d’ONG européennes. J’ai même participé à la Marche de la liberté qui s’est étalée sur 500 km, de Strasbourg à Bruxelles, à pied, pour dénoncer le traitement inhumain réservé aux ressortissants africains en Europe. L’ensemble de ces actions nous ont permis d’arracher un engagement du président Béji Caïd Essebsi pour la constitution d’une commission d’enquête.

– La «question harraga» touche aussi bien la Tunisie que l’Algérie, la Libye, le Maroc…Envisagez-vous une coopération avec les autres sociétés civiles de la région qui militent pour la même cause ?

Nous sommes justement en train de mettre en place une coordination africaine. Nous avons des camarades du Maroc, d’Algérie et même du Mexique avec lesquels nous sommes en contact. On veut agir la main dans la main avec tous les Africains et les autres peuples pour nous élever contre ce système. Contre cette politique. Et nous les combattrons avec des idées, pas avec des armes ! Je voudrais dire pour terminer : je suis Tunisien, je suis Algérien, je suis Libyen, je suis Marocain, je suis Mauritanien, je suis Arabe, je suis humain et je veux la paix pour toute l’humanité !
Mustapha Benfodil