Mali : Une semaine de négociations laborieuses

Mali : Une semaine de négociations laborieuses

El Watan, 5 septembre 2014

Absence de certains invités, désaccord entre Mouvements du Nord, malentendus sur les priorités. La deuxième phase des pourparlers de paix intermaliens a commencé lundi dans un climat d’hésitation. Hier, les auditions des experts de la société civile ont pu débuter, mais il ne reste que quatre semaines pour s’entendre.

«L’Algérie a décidé de la méthode. Mais nous ne sommes pas d’accord, explique un cadre de la coalition MNLA-MAA-HCUA, qui souhaiterait que les négociations se fassent d’abord, et uniquement, sur la question politique et institutionnelle. Il faut commencer par définir le cadre, la situation politique de la région et se mettre d’accord sur les termes.

Ensuite, on pourra discuter des problèmes de développement.» C’est dans un climat tendu que s’est ouvert le deuxième round, lundi 1er septembre, des pourparlers intermaliens à Alger. Le gouvernement malien d’un côté et les Mouvements du Nord de l’autre vont tenter d’avancer, au bout de 100 jours, vers la signature d’un accord de paix soutenus par l’Algérie, l’ONU, l’Union africaine et la Cedeao en tant que médiateurs.

«Après la première phase de discussions entamée en juillet, les négociations devraient désormais porter sur le fond et centrer les efforts sur les points les plus importants, dont le statut de l’Azawad», déclare un diplomate malien de la délégation de Bamako. Lors du premier round, les mouvements du Nord se plaignaient du «forcing» d’Alger, certains avaient confié aux médias qu’ils désapprouvaient cette méthode et que ce n’était certainement pas «la voie la plus rapide vers la paix».

Agitation

Au lendemain de l’ouverture des pourparler à l’hôtel El Aurassi, les gens s’agitaient dans le hall et envoyaient des sms pour informer de l’annulation de deux réunions importantes annoncées la veille par le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra. «C’est encore un mauvais coup du MNLA», s’indigne une activiste représentant la société civile malienne. «Les Mouvements du Nord ont tort. On ne peut pas se permettre de repousser les discussions sur les questions de sécurité», réplique un diplomate d’une organisation internationale.

«On ne peut pas débuter des discussions sans se mettre d’abord d’accord sur une méthodologie de communication, estime pour sa part un membre du MNLA. Nous ne sommes pas dans ce cadre pour retarder les choses, nous voulons que les débuts soient significatifs pour chacun.» Certains membres de la société civile, invités par la coalition MNLA-MAA-HCUA, n’étaient toujours pas arrivés à Alger, deux jours après le début officiel des négociations, et la coalition refusait de commencer sans eux.

«On nous a prévenu 48 heures avant, explique un cadre, or notre société civile est éparpillée dans les camps à l’étranger, certains sont des nomades. Certains ont du mal à être acheminés par les forces de la Minusma, d’autres ont des problèmes de papiers, d’autres des problèmes de transport».

Susceptibilités

Avant d’arriver à la paix, l’objectif vers lequel tendent toutes les parties présentes est d’arriver à un accord précisant la paix tout en établissant le dialogue. Ce qui, par la suite, déclenchera les débats sur l’organisation administrative et institutionnelle du Mali, le développement des collectivités, la réorganisation des forces de sécurité et de défense, la réintégration des réfugiés. «A mon avis, il y a trop de groupes à cette rencontre, affirme un haut cadre dans le gouvernement malien ; il aurait fallu, avant de venir à Alger, que les groupes déterminent leurs représentants dans un cercle restreint, mais qui demeure représentatif afin de parler d’une seule voix.

Bien qu’ils aient décidé, il y a quelques jours, de parler au nom de cette nouvelle coalition MNLA-MAA-HCUA. Cependant, ça a créé encore beaucoup de quiproquos, il suffit de peu pour que les susceptibilités s’expriment. Le début de dialogue entamé demeure difficile» dit-il. Pour certains, ce sont «leurs premières négociations, raconte un diplomate africain expérimenté. Des personnes de la communauté internationale, notamment des Occidentaux, estimaient que c’était à elles de proposer des solutions.

Mais nous ne sommes pas là pour discuter à la place des Maliens ! Or, lorsque nous faisons des propositions, des parties peuvent estimer que nous soutenons un côté plus qu’un autre, et là ça peut poser problème.» De son côté, un responsable de la coordination des Mouvements et forces patriotiques de résistance (CM-FPR), Hama Abba Cissé, affirme le contraire. A toutes ces difficultés s’ajoute une problématique lexicale que le gouvernement de Bamako et les Mouvements du Nord devraient vite régler afin de crédibiliser leurs engagements respectifs.

ATT

Le premier est la définition du mot terroriste. «Pour les autorités de Bamako, les terroristes, ce sont les gens armés du Nord. Pour la communauté internationale, ce sont les djihadistes», confirme un médiateur de la région. Le deuxième est le statut de Kidal. «Le Mali a toujours été clair sur le respect de son intégrité territoriale, soutenu par la Communauté internationale ; en d’autres termes, il n’y aura jamais deux pays dans un malgré les divergences culturelles et politiques, affirme un haut responsable du gouvernement malien.

Nous n’allons pas tourner autour du pot ou donner de l’espoir à des indépendantistes convaincus. Nous n’allons pas lutter contre leurs idées, mais contre leurs actions. Le Mali, comme l’a souligné notre chef de la diplomatie Abdoulaye Diop, est prêt à tendre la main vers le salut de tous, pas au sacrifice des uns et des autres», insiste-t-il. Un autre diplomate cette fois avoue : «Nous ne ferons pas les mêmes erreurs qu’ATT ; cette fois nous assurerons concrètement le développement socio-économique des régions du Nord du Mali, car au-delà des groupes armés rebelles, il y a d’autres dangers qui émergent dans la région.

Pousser les mouvements du Nord vers des alliances, c’est la programmation de l’autodestruction du pays et du Sahel», explique-t-il. A Alger, il y a les discussions officielles et les rancœurs décuplées et exprimées ouvertement, puisque tout le monde se connaît depuis des décennies. Une histoire commune étroitement liée à des querelles personnelles. Les semaines qui viennent diront si le projet de paix a des chances de voir le jour… ou pas.
Faten Hayed et Leïla Beratto

Des vies de crises et de défiance

Si ce conflit a éclaté en 2012, l’histoire malienne depuis 1963 a provoqué des rancœurs toujours présentes dans l’esprit des négociateurs.

«Alors que le monde fait face avec angoisse à la violence d’une brutalité parfois inouie qui sévit en Syrie, en Irak, en Afrique centrale, en Ukraine, en Libye, au Proche-Orient, nous ne pouvons pas perdre de temps ici à Alger et nous devons montrer la voie de la sagesse et du courage de faire la paix, dira à la tribune, lors de la cérémonie d’ouverture, Bert Keonders, le représentant de la Minusma. Les Maliens doivent aller vite et s’entendre rapidement.» Mais à ces mots, certains sourient doucement.

Les histoires personnelles de ces négociateurs sont longues, parsemées de crises, d’affrontements avec Bamako ou avec d’autres mouvements armés. «La crise ne dure pas depuis 2012. Elle existe depuis 1963», raconte un cadre du MAA. «On nous parle de “Mali nouveau”, mais IBK était déjà là en 1992 et en 1998, il a été Premier ministre pendant 6 ans. Pour les habitants du Nord, cet homme n’a rien de nouveau. Ils ne lui font pas confiance et c’est normal», renchérit un diplomate. D’où la difficulté de faire confiance aux déclarations de bonne intention. «Nous voulons des garanties prises par Bamako devant la communauté internationale avant de signer quoi que ce soit», affirme un cadre du MNLA. La défiance est encore plus forte envers l’armée malienne.

La violence des soldats venus «mater» la rébellion des années 1990 est encore présente dans leurs récits. «Moussa Traoré ne s’est pas contenté d’appauvrir son peuple, il a mené une violente répression contre les Touaregs. Je suis un survivant de ce massacre, raconte un notable touareg de Kidal. Je me souviens de l’acharnement et des provocations des militaires maliens qui nous agressaient. Nous sommes libres, nous avons gagné cette liberté et il n’est pas question de la négocier aujourd’hui».

Un homme originaire de Gao et membre du MAA, proche de Bamako, la quarantaine, raconte : «J’ai vu des hommes égorgés devant moi. Un jeune attaché par le pied à une voiture et traîné dans la ville». «On coupait les oreilles des peaux claires et les enfants jouaient avec», renchérit l’homme, plus âgé, assis à côté de lui. Ce dernier a travaillé au sein des institutions maliennes. «Nous qui avons étudié, nous savons dans quelles conditions un homme du Nord étudie ici. Il y a encore dans les couloirs des hautes institutions des théoriciens qui disent que pour régler les problèmes du Nord il faut faire une épuration ethnique. Nous ne sommes pas là par hasard !»

Arrestations

Moussa Ag Acharatoumane, 29 ans, est l’un des fondateurs du MNA, un mouvement politique qui deviendra le mouvement armé MNLA par la suite. En 2010, à Tombouctou, lors du congrès de la création de ce mouvement politique, Moussa est arrêté avec plusieurs autres participants. «Nous voulions discuter, nous étions pacifiques et nous avions créé ce mouvement parce que nous estimions que notre combat était mal compris. Mais ils ne nous ont pas laissé faire. Ils ont arrêté tout le monde. C’est l’Etat malien qui pousse les gens à prendre les armes», raconte-t-il.

Massacres

Mais, au-delà de ce qui oppose les hommes de Gao, de Tombouctou ou de Kidal aux autorités de Bamako, les Mouvements entre eux ne s’entendent pas. Djibril Bassolé, le ministre des Affaires étrangères burkinabé a voulu les raisonner lors de la cérémonie d’ouverture : «Les facteurs de division entre vous sont un facteur de menace pour la paix, pour la cause et pour vos enfants.» Mais cette défiance-là également est ancienne.

«Le Mali a toujours créé ses propres milices avec des gens du Nord pour diviser les habitants, explique Moussa Ag Acharatoumane, devenu chargé de communication du MNLA. Dans les années 1990, les milices Ganda Koy passaient dans les villages et massacraient les gens. Aujourd’hui, tout mouvement doit clairement se positionner. On ne peut pas dire qu’on est contre Bamako, pour le peuple de l’Azawad et prendre les armes contre ces derniers.»
Leïla Beratto

Trois propositions qui vont être discutées

– Une organisation du Nord sur le modèle du Kurdistan irakien

Une région autonome qui a le même drapeau, la même monnaie que l’Etat central et pour laquelle l’Etat gère les secteurs des Affaires étrangères et de la Défense. Ibrahim Ag Mohamed Assaleh, leader de la CPA, estime que le modèle kurde irakien est le plus adéquat. Il est cependant prudent sur le domaine sécuritaire : «L’armée malienne ne peut pas sécuriser le Sahara.»

Par ailleurs, le Mouvement a déjà tracé une limite à ce qu’il peut accepter au cours des négociations. «Nous refusons toute formule qui pourrait diviser les 3 régions de Kidal, Gao et Tombouctou. Tout comme nous pensons que créer des provinces est inefficace : cela ne reviendrai qu’à faire des zones avec les mêmes droits que les régions actuelles. Dans les années 1990, nous avions choisi la régionalisation, ça n’a pas fonctionné», explique-t-il.

– L’arrêt des hostilités entre groupes

Les six mouvements armés ont signé le 28 août, à l’issue d’une rencontre, une déclaration finale stipulant «l’arrêt des hostilités et toute forme de violence entre tous les fils de l’Azawad». Les groupes signataires du document reconnaissent également «la légitimité de la lutte que mène le peuple de l’Azawad /Nord-Mali depuis plus de 50 ans» et s’engagent à lutter par tous les moyens pour que «l’Azawad jouisse d’un statut juridique conforme à ses spécificités» et ce «dans l’intérêt supérieur de toutes ses composantes».

– Les mouvements soudés par une coalition

Le chef de la délégation de la coordination des mouvements belligérants de l’Azawad (MNLA, HCUA, MAA), à l’occasion de la phase II du processus d’Alger du 1er septembre, a clamé à travers son discours «la condamnation de toute velléité de nature à créer et à entretenir tout amalgame entre notre cause juste et légitime et le terrorisme qui sévit dans cette zone de l’Afrique avec son corollaire de narcotrafic et d’économie criminelle».

Pourquoi la paix est urgente pour la région ?

– La fièvre libyenne gagne le Sahel

Depuis la chute d’El Gueddafi et l’accroissement des rebelles surarmés, la Libye est devenue un pays extrêmement instable pour le Sahel. Mais c’est surtout le sud de la Libye qui est désigné comme «refuge» pour les narco-djihadistes. De cette même région, en 2011, plusieurs combattants et vétérans touareg ont rejoint le nord du Mali pour accompagner les indépendantistes et poursuivre leur revendication jusqu’à la déstabilisation sécuritaire du Mali et de la région.

– 5 pays élisent leur Président

Six pays membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) s’apprêtent à entrer dans une période électorale chargée en 2015. Des élections présidentielles dès le premier trimestre au Nigeria et au Togo, puis au dernier trimestre au Burkina Faso, en Guinée et en Côte d’Ivoire. Pour chacun de ces pays et pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, ces élections présidentielles représentent un enjeu crucial pour la paix, la stabilité politique mais aussi pour le progrès économique et social.

– Boko Haram s’étend

En 2012, une centaine de combattants nigérians de la secte Boko Haram ont rejoint la ville de Gao, dans le nord du Mali, tombée aux mains de rebelles touareg et autres groupes armés. Des sources concordantes affirment qu’ils avaient participé également au rapt des diplomates algériens. Boko Haram a depuis renforcé ses liens avec AQMI et s’est imposé comme aux armées africaines et surtout à la force française au Sahel.

– Barkhane s’est déployée au Sahel

Lancée le 1er août, l’opération française Barkhane remplace Serval et mobilise 3000 militaires français. La France a, au même moment, réorganisé sa force au Sahel. Ce dispositif militaire est mis en place en partenariat avec cinq pays de la bande sahélo-saharienne : la Mauritanie, le Mali, le Burkina-Faso, le Niger et le Tchad. Cette opération bénéficie de moyens considérables : 20 hélicoptères, 200 véhicules blindés, 10 avions de transport tactique et stratégique, 6 avions de chasse et 3 drones.

– Le Maroc souhaite participer au dialogue

Le Maroc est le premier pays investisseur au Mali, ainsi il renforce sa position et entretient des relations profondes avec le Mali. Près de dix-sept conventions ont été signées au cours des visites du roi Mohammed VI, qui a reçu en janvier et août le secrétaire général du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, rébellion touareg), Bilal Ag Acherif, lui demandant de «rester ouvert au dialogue politique» avec Bamako.