Financement, intérêts, lutte d’influence : les enjeux économiques de la guerre au Mali

Financement, intérêts, lutte d’influence : les enjeux économiques de la guerre au Mali

El Watan, 21 janvier 2013

Troisième producteur d’or en Afrique, le Mali n’en est pas moins l’un des pays les plus pauvres de la planète.

Les richesses minières et donc l’enjeu des intérêts économiques comme justificatif à la guerre ne saute pas aux yeux a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, le lien entre guerre est enjeux économiques n’est pas si fortuit que cela. La proximité du Mali par rapport au Niger (4e producteur mondial d’uranium), son appartenance à la région du Sahel considérée par les experts comme «espace charnière pour le transport du pétrole et du gaz» et plus globalement au continent africain théâtre de luttes d’influence entre les puissances économiques mondiales, sont autant de facteurs pouvant expliquer l’intervention française au Mali.

Une intervention qui suscite d’autant plus d’interrogations qu’elle est menée par un pays en proie au déficit et dans un contexte de crise économique mondiale qui alimente les questionnements sur qui supportera le coût financer de cette opération. Même si aucun chiffre n’a été donné pour l’instant, «c’est la France qui supportera le poids financier de l’opération», estime, dans une déclaration à El Watan économie, Jacques Hubert Rodier, éditorialiste au journal Les Echos. Selon lui, le coût sera «important, mais comme c’est une opération unilatérale de la France, c’est donc elle qui en supportera la charge».

D’après la presse française, le gouvernement français est «prêt à en payer le prix», considérant ces dépenses comme «prioritaires». Le gouvernement français a «budgété 630 millions d’euros» pour les opérations extérieures, mais s’il faut dépenser davantage, cela sera «pris sur la réserve de précaution», a indiqué Jérôme Cahuzac, le ministre délégué au Budget aux Echos. Face au peu d’entrain montré par l’Union européenne, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, la France se trouve esseulée. Un faible engagement que M. Hubert Rodier explique par trois facteurs : d’abord, «la contrainte budgétaire» avec la crise économique mondiale, ensuite «la réaction unilatérale de la France», et enfin «la faible mobilisation européenne» en raison de la faiblesse des efforts entrepris dans ce sens par «Catherine Ashton en charge de la diplomatie européenne qui n’a pas mobilisé tout le monde pour résoudre la crise».

Les opérations extérieures de la France censées baisser avec le retrait d’Afghanistan vont s’en trouver augmentées, même s’il «y aura peut-être un budget multilatéral avec l’intervention des troupes africaines.» Quant aux autres puissances mondiales, elles se limitent pour l’instant à un soutien logistique.

L’intérêt économique

Face à cette contrainte de financement, en l’absence de soutien, et par-delà le souci sécuritaire lié à la lutte contre le terrorisme, l’on se demande si le Mali présente quelques intérêts économiques qui puissent pousser la France à entreprendre une opération aussi coûteuse qu’indéterminée dans le temps. Le président français a d’emblée affirmé que son pays ne poursuit aucun «calcul politique ou économique» à travers cette opération. Certaines données économiques peuvent conforter ses propos. Les entreprises françaises présentes au Mali sont à peine une cinquantaine. Jacques Hubert Rodier affirme à ce propos qu’en termes économiques, le Mali a pour la France «très peu d’importance» et si «le pari économique existe, il est très lointain puisqu’il paraîtrait qu’il y a du gaz au Mali, mais ça ne serait qu’à long terme».

Certains analystes algériens ont même affirmé la possibilité «qu’il y ait du pétrole au Mali, dans la région de l’Azawad», tout en précisant que l’importance de ces gisements reste méconnue et qu’il y aurait de toute manière «des problèmes en termes d’évacuation». Par ailleurs, s’agissant des mines d’or au Mali, «les groupes aurifères français ne sont pas aussi importants que ceux de l’Afrique du sud par exemple», soutient l’éditorialiste des Echos. Damien Deltenre, doctorant à l’Université catholique de Louvain, spécialiste des questions liées aux ressources naturelles et la dimension géographique des guerres civiles partage cette thèse. En dehors de l’or qui est «la principale ressource exploitée» au Mali, dit-il, il y a «le phosphate au nord de Gao, le bauxite dans le sud du pays et peut-être le pétrole au nord, mais les forages ont été décevants jusque-là». En tout état de cause, ces ressources ne méritent pas qu’on «fasse la guerre pour ça» et donc l’enjeu économique «est nul», selon lui puisque «les ressources sont surtout situées dans le sud».

Le Niger par ricochet

Pourtant, l’enjeu économique n’est pas totalement absent. D’ailleurs, M. Deltenre remarque que le Mali est «limitrophe du Niger et de l’Algérie, où les intérêts français sont beaucoup plus importants (uranium, gaz, pétrole)». De ce point de vue, l’opération se justifie par le fait que le risque encouru dans la région touche l’ensemble «des intérêts des puissances occidentales», affirme M. Hubert Rodier. La France, quant à elle, est «beaucoup plus concernée par ce qui pourrait toucher le Niger où les mines d’uranium servent à produire l’électricité nucléaire française».

Le Niger et le quatrième producteur mondial d’uranium

L’entreprise française Areva tire plus du tiers de sa production mondiale d’uranium dans ce pays. L’action de la France n’est donc pas totalement désintéressée sur le plan économique. Il s’agit de «maintenir la stabilité dans la région dans le but d’y maintenir les affaires», note M. Deltenre. Mais pas seulement. La France se trouve, selon notre interlocuteur, dans une situation «paradoxale» liée à son statut d’ancienne puissance coloniale. «Si elle ne fait rien, personne ne le fera, mais si elle intervient, elle se heurte aux accusations de néocolonialisme. C’est pour cela qu’elle a intérêt à élargir sa coalition». Pour l’éditorialiste du journal économique Les Echos, «l’opération n’est pas liée directement à l’économie, mais concerne néanmoins le maintien de la présence française dans la région. La France veut montrer qu’elle n’abandonne pas l’Afrique», soutient-il. Se maintenir sur le continent s’avère nécessaire pour l’ancienne puissance coloniale, qui voit ses liens historiques avec le continent s’effilocher au profit d’autres puissances économiques mondiales.

Safia Berkouk